‹ A travers l'Espagne [microforme]Chapitre 79 sur 85 · LE DÉSERT · texte numérisé non relu

LE DÉSERT

Les approches du désert.—El-Kantra.—Les premières oasis.-—-Le col de Sfa.— Biskra.—Tes Oulad-Naïls.—Sidi Okba.—Les Arabes et leur genre de vie.—

Les tribus nomades.—Campements.—La vie au Désert.—Le chameau.

Voir le désert, était un de mes rêves. Je voulais chevaucher sur cette mer qui poudroie en poussière d’or, sous le soleil qui brûle et sous les palmiers qui rafraichissent, dans la lumière qui éblouit et dans l’ombre des nuits où le ciel poudroie en poussière de diamants.

Ce rêve est accompli, et je veux vous montrer le désert tel qu’il m'est apparu.

Je ne vous décrirai ni mon voyage par mer d'Alger à

Bougie, ni cette dernière ville qui, avec ses construc-

tions arabes, ses vieilles portes sarrasines et ses fortifications romaines en ruines, est un vrai monument historique, ni l’étonnant défilé du Chabet-el-Akra. Nous espérions y rencontrer le roi des animaux... de loin; mais il y devient rare, et quand Bombonnel, le grand chasseur de lions, annonce qu’il y en a un dans son voisinage, c’est pour faire accourir les chasseurs d'Europe auxquels il sert de guide à raison de cent francs par jour.

Je supprime également le voyage en chemin de fer de Sétif à Batna, et notre course à Lambhessa, village arabe bâti au milieu des ruines imposantes d'une ancienne ville romaine, et je cours au bord du Sahara.

À cinq heures du matin nous quittons Batna, en route pour le Grand Désert.

Les coqs chantent, maïs avant le temps ; car le 24 janvier, à 5 h. A. M, je doute que les yeux des coqs eux-mêmes soient assez perçants pour voir l'aurore.

La nuit est belle, calme, merveilleusement étoilée. Six chevaux robustes emportent au grand trot notre diligence dont les lanternes éclairent la route. Autour de nous tout est solitude et silence ; mais bientôt nous nous apercevons que d’autres voyageurs ont été plus matineux que nous ; car la lueur vacillante des lanternes éclaire trois fantômes blancs qui cheminent à

pied devant nous. Nous sommes dans un défilé de

montagnes, et cette apparition me fait songer à Dante, Virgile et Béatrix parcourant l’un des vallons du purgatoire.

Un peu plus loin, nous voyons se dessiner et s'avancer des silhouettes étranges : c’est une caravane venant du désert et se dirigeant vers la ville. Les chameaux au nombre de 25, bâtés de sacs, de colis, de paniers, entassés sur leurs bosses comme des montagnes, défilent à nos côtés de leur pas lourd et régulier. Les Arabes marchent à côté, drapés dans leurs burnous blancs, avec leurs capuchons ramenés sur leurs têtes, et tenant des bâtons dans leurs mains croisés—comme une procession de moines

qui porteraient des palmes.

L'aube rougit l'horizon. La route serpente dans une grande plaine de Sable bornce par de hautes montagnes

dont le soleil dore les sommets.

Les caravanes succèdent aux caravanes, et quelques-

unes ont fait halte autour d'un feu pour prendre le repas du matin.

Il nous semble que nous sommes déjà en plein désert, et inconsciemment je me mets à fredonner un air qui me vient je ne sais d'où, et dont je ne me rappelle

d’abord que quelques mesures. Mais peu à peu l'air tout entier me revient avec les mots, et je m'aperçois que je chante la marche de la caravane, de Félicien David.

Allons, trottons,

Cheminons, chantons,

Marchons gaiement

Et librement,

Dans l'air si pur,

Dans ce ciel d'azur,

Nous respirons

A pleins poumons,

Le cocher, très habile à faire claquer son fouet, dont

la mèche sillonne l’air de pétillements électriques, fait

un accompagnement semblable à celui des castagnettes.

Après le relai d’Ain-Kouta, où nous prenons le café,

nous entrons dans des gorges de rochers nus, ressem-

blant à de gigantesques remparts, dentelés de créneaux.

Çà et là, quelques versants gazonnés où pendent des

troupeaux de chèvres.

Après s'être éloignés, pendant quelque temps, les

remparts cyclopéens se rapprochent. Ce sont des mon-

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tagnes de granit brun et rouge. Un pic isolé, tout-à-

fait blanc, s'appelle la Montagne de sel. Un autre, rose et transparent, se nomme la Montagne d’albâtre, et les rayons du soleil y produisent un effet merveilleux.

Toute végétation disparaît. La solitude grandit, et nous nous croirions au bout du monde, si les caravannes ne continuaient de défiler à nos côtés et de varier le spectacle,

Soudain, voici que les colossales murailles de granit, en se rapprochant toujours, ont complétement fermé l'horizon. Au-delà, sans doute, est le Désert,et ces chaînes de montagnes sont les bornes dans lesquelles Dieu le tient captif en lui disant, comme à l'Océan : tu n'iras pas plus loin. Mais comment y pénétrer ?

Dieu a bien fait toutes choses, et s’il a emprisonné dans un cercle de montagnes la vague mobile du Désert, il n’a pas voulu en fermer complètement l'entrée à la civilisation, et ses mains divines ont taillé dans le granit d'El-Kantra une porte monumentale. Les Arabes l'ont appelée la Bouche du Désert, et ce nom est d'autant mieux trouvé que les montagnes qui lui servent de cadre sont garnies de dents comme d'énormes mûchoires.

El-Kantra offre un contraste d’une incomparable beauté. En deçà de cette porte du Désert, un parterre de fleurs variées, un bosquet d’orangers et de citronniers, des haies verdoyantes, un restaurant français, caché dans un massif de verdure, semblent représenter la civilisation à laquelle nous tournons le dos. Et, au-delà de l’étroite ouverture percée dans la montagne, nos

yeux aperçoivent, au fond d’un vallon, une forêt de cent soixante mille palmiers souriant dans son éternel printemps, et plus loin les sables du Désert déroulant à perte de vue leurs mornes solitudes.

Au bord de l'Oued, torrent qui coule dans la porte, sur le petit pont de pierre qui le traverse, nous sommes vraiment placés entre deux mondes. Derrière nous, c'est encore l'Europe et l'empire de la Chrétienté ; devant nous, s'ouvrent les domaines de l'inconnu et le royaume de l'Infidélité.

El-Kantra n'est pas seulement une oasis; c'est aussi une petite ville arabe que nous traversons. Un dôme blanc indiquant une koubah, tombeau d'un marabout, une mosquée qu'un minaret crénelé domine ; des maisons en pisé—boue séchée au soleil-—sans fenétres, percées seulement de trous de pigeons qui servent à la fois de ventilateurs et de meurtrières ; un cimetière sans enceinte que la route traverse, et marqué par des pierres brutes plantées sur chaque tombe ; des lavandières horribles, penchées sur les flots de cristal de l’oued, et suspendant leur linge blanc aux branches des palmiers dans un paysage d'une merveilleuse beauté ; des enfants malpropres jouant au milieu des tombeaux ; des groupes de flâneurs (tous les Arabes le sont) étendus dans les rues à l'ombre des maisons; quelques femmes tatouées et mal vêtues travaillant sous des appentis en branches de palmiers : tel est le spectacle que présente la ville. Il n’est pas beau mais très curieux ; et l’oasis est en revanche admirable à contempler. Ce n’est pas sans regrets que nous la voyons disparaitre derrière nous.

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À peine avons-nous franchi la porte du Désert, que la température s'élève subitement de plusieurs degrés. En deçà de cette porte, il pleut trois mois par an; à 1500 pieds de distance, il pleut une fois tous les deux ans. Le soleil devient brûlant. Il n’y a plus de route carossable, mais un mauvais sentier à travers une plaine de sable et de petits cailloux roulés, dans lequel la diligence cahote affreusement. Heureusement, pour nous distraire et nous reposer, nous rencontrons de distance en distance tantôt une caravane, tantôt un campement arabe, tantôt

une oasis.

De temps en temps, nous roulons au fond de quelques ravins et nous traversons des rivières sans ponts, confiants dans la Providence des voyageurs. Les chevaux regimbent, la diligence se détraque, le cocher crie et

fouette dru, mais nous allons toujours ; ce qui est dangereux dans la traversée des rivières, ce n’est pas l’eau, il n’y en a pas ; ce sont les cailloux, et je puis vous assurer qu'ils ne sont pas tendres pour les voyageurs.

Après la Fontaine de la Gazelle, toute petite oasis nouvellement formée par le creusement de puits artésiens, vient El-Outaïd, vaste oasis et village arabe. Quelques agriculteurs français s’y sont fixés, et, grâce à des arrosements artificiels, ils y cultivent les céréales avec succès. Le 24 janvier, j'y ai vu des champs où l'orge était épié.

Au coucher du soleil, nous arrivons au col de Sfa. Je renonce à vous décrire \e panorama qui se déroule alors sous nos yeux. Les premiers soldats français qui le virent s’écrièrent : la mer ! la mer ! C’est en effet l’océan

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, de sable, l'immense Sahara avec ses vagues jaunâtres, ses insondables profondeurs, et ses habitants inconnus. Ce premier coup d'œil sur l’immensité du désert est vraiment saisissant, et j'en ai été profondément impressionné. Une heure après nous étions à Biskra.

Biskra est une oasis de 400,000 palmiers, sur les confins de laquelle s'élève une petite ville. Après un bon souper dans l'unique hôtel de l’endroit, nous sortons. La lune, à son premier quartier, semble accrochée comme un croissant musulman à la flèche du minaret de la mosquée. Le firmament est de velours cramoisi, piqué de diamants. Quoique nous soyons en janvier, la nuit est aussi tiède que nos belles soirées de juin.

Dans les rues peu éclairées glissent des formes blanches et silencieuses. D’autres sont couchées ou accroupies en travers des portes. D’autres encore défilent comme une procession de fantômes à la lueur d’une lanterne.

Voici un caravansérail. C’est une grande cour carrée, flanquée de galeries couvertes, qui sert de gîte pour la nuit à une caravane. Trente ou quarante dromadaires y sont réunis, les uns debout, les autres couchés, et sous les galeries latérales sont étendus ou groupés les chameliers et leurs maîtres.

Çà et là, des arabes prosternés prient Allah ! Tout à coup nous entendons une musique bruyante, et devant

une porte ouverte, d’où rayonne une lumière blafarde nous voyons remuer des burnous blancs. Il y a danse

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au café more, et l’on nous y attend. Car la nouvelle s’est répandue que des touristes américains sont arrivés, et le maître du café a organisé une danse pour notre amusement. Les danseuses sont des Oulad-Nails, courtisannes du Désert. Les Arabes sont assis par terre sur deux lignes, et, comme ïils veulent nous recevoir poliment, ils nous font asseoir sur un banc de bois. Un flûtiste et un tambourineur font une musique infernale, et la danse commence, pendant que des nègres nous servent du café où il y a autant à manger qu’à boire.

Les Oulad-Naïls ne sont pas jolies ; mais ce sont des filles très étranges, et dont les toilettes sont plus étranges encore. Elles sont couvertes d’étoffes flamboyantes, et de bijoux grossièrement travaillés mais souvent de grande valeur. Elles portent généralement plusieurs colliers de sequins d'or, suivant leur richesse, qui dépend de leurs succès, des chaînettes d'argent ou d’or qui partent de leurs coiffures et se balancent sur leur poitrine où pendent des amulettes, des bracelets aux bras et aux jambes, et des boucles d'oreilles de la dimension d’un fer à cheval.

Elles sont coiffées d’une façon extraordinaire. Leurs cheveux sont mêlés à des tresses de laine, et sont relevés au moyen de fils de laiton, je suppose, de manière à former au-dessus de leurs têtes un échafaudage qui ressemble à une pyramide renversée, c’est-à-dire dont la base est en haut,—et qui dure un mois !

Quant à leur danse, c'est nn mouvement assez gracieux des bras et des mains, qui déplie ou replie leur voile, un glissement des pieds plutôt qu'un pas, rythmé par

un coup de talon brusque qui fait sonner leurs bracelets. On l’apprécierait mieux, sans doute, sans l’horrible musique qui nous‘déchire les oreilles.

Pour finir, la prima dona des Oulad-Naiïls nous donne le spectacle d’une N'bitta (C'est le nom arabe d’une danse des Almées, que je ne saurais convenablement vous décrire.

Les poètes arabes célèbrent la beauté des Oulad-Nails. Les uns disent que leurs sourcils sont des arcs, et leurs yeux des flèches qui percent les cœurs ; mais j'avoue que les flèches canadiennes sont plus redoutables. D'autres poètes comparent les sourcils (toujours les sourcils) des Oulad-Naïls aux traits de plume d’un savant écrivain. Eh bien, franchement, j'aurais une piètre opinion d’un savant qui n’en ferait pas d’autres.

Non, la plupart des Oulad-Nails, et des Biskrises en général ne sont pas belles. En vérité, chez les Arabes, c'est le sexe for: qui est le beau sexe. La femme y a pris notre laideur, sans nos vertus.

Biskra est la dernière oasis où l’on trouve encore des Européens, et, comme vous tenez sans doute à voir le désert vierge et l’oasis barbare, veuillez bien me suivre à Sidi-Ukba, sans nous arrêter au vieux Biskra, ni à la villa Landon. M. Landon a le bonheur d’être le fils d’un inventeur de vinaigre; et le produit de ce vinaigre lui permet d’avoir un paradis terrestre à Biskra, un château à Philippeville au bord de la mer, un palais au aire, une villa et des jardins à Constantinople, sans compter plusieurs hôtels à Paris. Hélas ! le vinaigre dont j'assaisonne mes écrits ne me rapporte pas autant !

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