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Vous avez vu, sans doute, dans certaines baies sablonneuses de la mer ou de notre fleuve, @es grèves immenses que la marée en se retirant a laissées à sec ? Eh bien, c'est l’aspect que présente le désert. Le sable ondule légèrement et forme une série de petites lames inégales qui se prolongent à perte de vue, et dont la surface jaune va se noyer dans un large horison bleu, qu’on croit être la mer.
“Mais vous avez beau marcher, galoper, courir et courir encore, la barre bleue que vous croyez être la mer recule toujours, et l'horizon ne change jamais, et la plaine jaunâtre et onduleuse étend au loin ses dunes monotones, que le soleil embrase. |
Pas un arbre, pas un brin de gazon vert pour reposer vos yeux ; seulement quelques petites touffes d’herbes dessèchées que le chameau seul peut manger, et qui sont à demi enterrées par le sable que le vent charrie.
Le ciel est de plomb fondu, et pas un nuage ne vient tempérer l’ardeur du soleil. Vous vous inclinez vers la terre dans l'espoir d'y trouver quelque fraîcheur, mais le sable est un réflecteur qui vous brûle encore. Vos chevaux sont haletants ; la chaleur vous accable vousmême, et bientôt la soif se fait sentir.
Alors vous regardez au loin, et vous apercevez enfin à l'extrémité de l'horizon un point noir qui grossit, s'étend et se soulève comme uneîle au milieu de l'océan. Béni soit Dieu ! c’est une oasis !
Bientôt les grands palmiers se dessinent, se multiplient, s’allongent, étendent leur verte dentelle sur le
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fatisues, et vous sentez le besoin de chanter un hymne à Allah.
Deux cent, trois cent, quatre cent mille palmiers sont là devant vous, abritant toute une ville sous leurs têtes en parasols. Mais quelle ville étrange et sauvage ! Des rues étroites comme des coryidors, tortueuses, inégales, et bordées de huttes carrées en boue séchée au soleil. Ces huttes se touchent, n’ont pas de fenêtres, mais des portes basses soigneusement fermées. Au pied de ces murs de terre, dans tous les angles où il y a un peu d'ombre, des Arabes et des Nègres, grands et petits, tous vêtus de blanc, sont assis dans le sable, et causent tranquillement en faumant............... quand ils causent. Les femmes sont à l’intérieur et travaillent, ou préparent le kouskouss pour le repas du soir.
Dans la rue principale se dressent, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, de petits comptoirs en branches de palmiers où sont offerts en vente, des ouvrages en laine et en cuir, des broderies grossières en soie, des tapis en poil de chameau, des paniers et des nattes faits avec des linéaments de palmiers, des bijoux d’or et d'argent bizarrement ciselés, des fruits, du riz et surtout des dattes.
Nous entrons dans un café, et nous nous asseyons par terre les jambes croisées comme des naturels du pays. Un Arabe, d’une propreté fort douteuse, y tient toujours, sur un petit fourneau installé dans un coin, un vase de plomb indescriptible, qui renferme la précieuse liqueur, et il nous la sert dans des tasses de faïence, qui ont peut-être servi à Mathusalem.
Ï] faut un certain courage pour avaler ce café; mais le courage est récompensé, car le café est bon.
Nous montons dans la tour de la Mosquée, et nous apercevons toute la ville sous nos pieds, avec ses toits plats en terre grisâtre, formant comme une vaste terrasse, divisée en carrés comme un damier.
Quand vient la nuit, toute la population monte sur ces toits pour y dormir, sans autres lits que les tapis du Dgebel-Amour, et sans autres couvertures que le velours bleu du firmament étincelant d'étoiles.
La richesse des habitants de Sidi-Okba consiste dans leurs palmiers-dattiers, et de petits murs de terre, de deux ou trois pieds de hauteur. séparent les propriétés, grandes comme des jardins.
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Un ruisseau alimente l’oasis, et l’on en distribue l’eau aux propriétés par de petites rigoles, comme on nous la
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distribue à Québec par les tuyaux Beemer; mais les
rigoles coûtent moins cher. Sans cette eau, les palmiers mourraient, car ils vivent d'humidité et de soleil.
Un palmier-dattier peut rapporter 25 francs par an. Dès lors, un Arabe qui en possède seulement 20 est un homme à l'aise. Avec 500 francs, soit 100 dollars de revenus, il vit comme les marchands en gros de la basse-
ville de Québec.
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Les Arabes sont un peuple enfant qui ne veut pas grandir. Est-ce philosophie ou paresse ? C’est difficile à dire ; je suis porté à croire qu'il faut attribuer à l’une et à l’autre cette perpétuelle enfance.
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Sans doute, l’Arabe est l’indolence personnifiée, et il regarde même le travail comme déshonorant ; mais cette paresse est raisonnée, et il soutient qu'elle est raisonnable. Simplier la vie le plus possible, réduire de plus en plus ses besoins, ne s’accorder que les choses absolument nécessaires à sa conservation, voilà sa philosophie ; et il repousse la civilisation, parce qu’elle augmente ses besoins.
La terre n’est pour lui qu’un lieu de passage, et l’on n'y reste pas assez longtemps pour prendre la peine de s’y installer. Une maison est donc un luxe inutile, et qui ne vaut pas le travail qu’elle coûte. Une hutte en terre, et, ce qui est mieux encore, une tente que l’on emporte avec soi et qui permet de changer de latitude, voilà l'habitation qui lui convient. Les meubles dont nous encombrons nos maisons seraient un embarras pour lui. Qu’a-t-il besoin de lits, de tables, de chaises et de mille choses que nous croyons indispensables ? I] dort, il s’assit et mange très bien par terre.
Ce qu'il aime, c’est la vie en plein air, libre, insouciante du lendemain, c'est le far niente, à l'ombre des palmiers quand il fait chaud, et sous les rayons du soleil quand vient l'hiver; c’est la course vagabonde au galop de son cheval, à travers les vastes solitudes du désert ; c'est l’éternel voyage en caravane vers une terre promise imaginaire qu’il n’atteint jamais.
Certes, tout n’est pas faux dans cette philosophie arabe, et l’on pourrait même dire peut-être : ce n’est que l’exagération de la vérité. Mais vous savez qu'il n’y a pas que les Arabes qui exagèrent la véri'é !
Le lien qui rattache l’Arabe à la vie du désert, est l'amour de la liberté ; et l'on eñ voit qui, après avoir reçu à Paris une éducation brillante, reviennent sous le ciel de feu qui les a vus naître, et recommencent la vie patriarchale sous la tente.
Sous la tente, l'horizon est borné, mais au dehors quelle immensité ! Et comme il est vaste le pays des rêves ! Comme il s’élargit le domaine contemplatif dans ces mornes solitudes, où l’homme est si petit et Dieu si grand ! Voyager, quand on se sent des ailes, quelle jouissance ! Changer de latitude et d'horizon, sans changer de patrie, pour désaltérer sa soif de pensée, et donner quelques douces illusions à la nostalgie de l'âme exilée du ciel, quel triomphe sur la monotonie de l'impuissance humaine, et sur cette loi de gravitation qui vous tient fixé à terre !
Un poète contemporain, M. Jean Aicard, a mis ce chant dans la bouche de l’Arabe nomade :
Loin des hommes, bien loin des hommes et des villes ; Loin des Juifs, des marchands dont les Ames sont viles ; Loin des Chrétiens qui sont nos maîtres détestés ; Sous le désert divin des cieux illimités, Sur les plateaux des monts ou dans la plaine immense, Dans l’onsis, dans les déserts où Dieu commence, Où finit la puissance humaine, — où le soleil S’assied comme un grand roi sur un trône vermeil, Dans le sable qui couvre une mer inconnue, —Errants comme la vague, et les vents et la nue, Comme le brin de paille au hasard emporté— Nous vivons pauvres, souls, riches de liberté !
Vois-tu luire là-bas, dans la plaine éclatante, Cette tento rayée. au soleil ? — c’est ma tente
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Je l'ai plantée hier auprès d’un pâturage :
Dès qu’il sera brouté, j’orracherai los pieux, Et nous repartirons librement sous les cieux... Repartir et marcher, c’est 1à tout mon travail ; Mon rêve est une source au bord d’une prairie ; Toute la solitude immense est ma patrie; Mes ennemis sont ceux qui voudraient m’ompécher De faire aujourd’hui halte ot demain de marcher... Je n’ai besoin que d'un peu d’eau, de quelques grains, Et c’est tout. Mes chameaux m'habillent de leurs crins ; Je sais le goût du lait de mes chamelles rousses, Et du vin des palmiers chargés de dattes douces... Ah! que d’autres assis, couchés dans leur maison, Esclaves de la pierre — ignorent l'horizon, Comme l’arbre dont la racine est prise en terre | Qu'ils soient duns leur tombeau comme un mort solitaire... Moi, j'ai des pieds ! vers l'horizon toujours nouveau Je vais ! j'irai partout où se pose l'oiseau ! Au nord, l'été ! l'hiver, au sud ! comme la caille, Pour nous la pluie est bonne et le soleil travaille ; Personne mieux que nous ne connaît le printemps ; Pas un beau ciel n'échappe à nos regards contents ; Nous jouissons de tout ce que Dieu nous envoie... Chez vous que de beaux jours sont beaux sans qu’on les voie ! Pour vous, sur les sommets d’un feu rouge inondés, Que de couchants sont beaux sans être regardés ! Vos yeux ne savent pas où luit la Belle Etoile | Les merveilles de Dieu votre mur vous les voile ; La rue est un fossé de tombe, un caveau noir.
—Nous, nous ne laissons pas passer Dieu sans le voir! **%
Les tribus arabes sont nomades ou sédentaires. Ces dernières s’établissent dans les oasis et y bâtissent des villages ou des villes de huttes en terre. Telles sont les populations d’El-Kantra, de Biskra, de Sidi-Okba, de Tougourt. é
Les nomades vont et viennent à travers le désert, et mènent la vie pastorale primitive. Au printemps, ils quittent leurs campements d'hiver, ou l’oasis dans laquelle ils ont séjourné quelques mois, et ils se dirigent vers le Nord, emportant avec eux tout ce qu'ils possèdent, et surtout une grande quantité de dattes.
Arrivés dans le Tell, c’est-à-dire dans la partie septentrionale de l'Algérie qui avoisine la mer, ils vendent leurs dattes ou les échangent contre des marchandises, et ils s'engagent pour l'été chez les colons Français et Kabyles, comme laboureurs ou comme bergers. La caravane se trouve ainsi dispersée pendant quelques mois ; puis, quand l’automne arrive, la caravane se reforme et reprend sa course vers le midi, remportant dans le désert les corps de ceux qui sont morts pendant l'été. Les grands paniers de dattes sont remplacés par des cercueils sur le dos des chameaux.
Et ils s’en vont ainsi, à petites journées, jusqu'à ce que les rayons du soleil les avertissent qu'ils ont atteint la latitude désirée. Alors ils font un traité avec une tribu sédentaire pour passer l'hiver. S'ils ne peuvent pas s'entendre, ils vont se camper dans le voisinage de quelque ruisseau ou d’une oasis, d'où ils peuvent se procurer l’eau nécessaire à leurs besoins.
J'ai vu des campements arabes dans le désert, et je doute qué l’homme civilisé puisse rien voir de plus poétique comme paysage, et de plus primitif comme genre de vie.
Le soleil est couché, mais le crépuscule se prolonge, et le firmament garde longtemps une teinte rouge qui répand au loin sa lueur.
A quelques pas des tentes, les chameaux épars broutent les herbes seches, ou étendent sur le sable leurs membres fatigués. Leurs silhouettes étranges se profilent au milieu des tentes brunes, sur l'horizon rougeûtre, et donnent une vie singulière au paysage.
Au-dessus d'un grand feu, où flambent des branches de palmiers, un mouton qu'on vient d'écorcher, empalé au bout d’une perche, r6tit en entier et pétille joyeusement, pendant qu’un homme tenant l’autre bout de la perche le tourne €: ie retourne au besoin de la cuisson.
Des femmes puisent d: l’eau dans une outre en peau de bouc, d’autres vout traire les chamelles et les chèvres, d’autres enfin préparent le kouskouss, ou prennent soin des enfants.
Quand le mouton est rôti, on le place dans une grande corbeille d’alfa, et tous les mangeurs assis autour se servent eux-mêmes et dépècent l’animal, les uns avec leurs doigts, les autres avec des espèces de couteaux de chasse. On goûte surtout la peau bien rôtie et croustillante, et on l’arrache par longues bandes que l'on croque avidement.
Pour arroser ce plat succulent, le vin fait défaut ; mais on boit une boisson qui se nomme /eben. C’est du lait de chamelle, qui a sûri et fermenté dans une peau de bouc, et qui a pris un goût de musc affectionné par les Arabes. (Cela ne vaut probablement pas le champagne.
Si jamais vous êtes invités à un pareil repas, le chef de la caravane, en vous servant du /eben dans une écuelle de fer bossuée, ou peut-être dans votre fez, vous dira:
Saa, ce qui veut dire: “ à votre santé ”, et vous devrez répondre : Allah y selmeck, ‘“ Que Dieu vous bénisse !”
La vie nomade n’a pas toujours le calme monotone d’une température immuable, et d’une solitude que la lumière inonde et que le soleil brûle. Elle a ses jours d'orage.
Il arrive quelquefois que la caravane est soudaïnement arrêtée dans sa marche, et si vous demandez pourquoi, on vous montrera avec terreur à l'horizon un petit nuage gris.
Qu'est-ce donc que ce petit nuage, et que peut-il avoir de menaçant ? Attendez, et voyez comme les Arabes se hâtent de dresser les tentes et de les assujettir fortement au sol. La chaleur grandit, l'atmosphère est immobile et lourde comme du plomb. Vous croiriez qu’un embrasement vous entoure et se resserre. Le nuage s'étend, s'élève, s’épaissit et se rapproche.
Chacun court et travaille, et l’on croirait que le douar va être attaqué par un ennemi invisible.
Le jour baisse, et le soleil prenant une teinte jaune
ressemble à un grand œil éteint. Le nuage monte toujours, comme un rideau sombre obéissant à un mécanisme invisible, et il couvre bientôt la moitié du firmament.
Tout-à-coup, l’ouragan se déchaîne, et un tourbillon de sable lancé avec la rapidité d’une locomotive à grande vitesse, enveloppe et ébranle toutes choses. On ne voit plus rien que du sable, au ciel comme sur terre, et l’on ne respire, l’on ne mange, et l'on ne boit
que du sable.
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Cela dure trois, six et quelquefois douze heures. Puis le calme se fait, et le soleil impitoyable reprend possession de son empire qu'il incendie sans cesse et qu’il ne détruit jamais. Maïs la mer de sable a changé d'aspect, et, toute calme qu’elle soit, elle a conservé la surface d'un océan en furie. Les ravins d’hier sont comblés, les collines sont changées en ravins ; où il y avait de simples dunes s'élèvent des montagnes bouleversées. Parfois une tente a disparu, et le tourbillon connaît seul où il l’a emportée.
Enfin, la nuit est venue. Le ciel est ensemencé d’astres flamboyants. Les chiens hurlent et les chacals répondent, pendant que l’on prend le diner. Puis tout s’apaise, les Arabes s'étendent sur la terre calcinée, comme des cadavres ensevelis dans leurs blancs linceuls, et l’on n'entend plus que le gardien des chevaux qui les gourmande, ou quelque marabout qui prie.
Cette esquisse du désert et de la vie nomade ne serait pas complète si je ne vous parlais un peu d’un animal qui y joue un grand rôle, et qui a été créé uniquement pour le désert -- je veux dire le chameau.
Peut-être vous êtes-vous demandé quelquefois pourquoi le chameau est bossu, et pourquoi il est aflligé d’autres formes disgracieuses.
Veuillez bien remarquer d’abord que tout est relatif en ce monde ; même en fait de beauté et de grâce, il n’y a pas de règle absolue. J'ai va des chameaux au bord d'un étang, qui paraissaient s'y mirer avec une certaine