‹ A travers l'Espagne [microforme]Chapitre 81 sur 85 · NT PERTE ANT ENS · texte numérisé non relu

NT PERTE ANT ENS

complaisance et, si vous me dites qu’ils avaient tort, je vous rappellerai que nous-mêmes prenons assez souvent nos défauts pour des vertus.

Mais, pour le chameau, la bosse n’est pas un défaut ; c’est une qualité qui lui permet de mieux remplir la fin pour laquelle il a été créé. Le chameau est le portefaix du désert, et, comme il est très fort, on entasse sur son dos une montagne de colis. Or, ce qui retient solidement cette charge sur son dos c’est sa bosse, et sans elle la charge se déferait chaque fois que le chameau s’agenouille ou se couche dans le sable.

Je pourrais vous dire aussi que ses larges pieds plats l'empêchent d’enfoncer dans le sol, et que son long cou penché vers la terre lui permet de respirer un air plus frais, et de se cacher la tête dans les dunes quand arrive le simoun, vent de feu ; mais j'aime mieux vous parler de ses vertus.

J'ai d'abord pris cet animal en pitié, et j'ai fini par l'aimer. Si j'étais un poète arabe, j'en ferais le héros de quelque poème.

Il est d’une douceur et d’une patience que n’ont pas les meilleurs notaires. Il est plus sobre que le plus sévère £eelotaler ; car il peut passer une semaine sans boire, ni manger. Il est désintéressé à l’égal des hommes politiques : et si je cherchais un terme de comparaison pour vanter son dévouement à son maître et sa docilité, je n’en trouverais pas même parmi les journalistes. Ce n’est pas eu Canada qu'un partisan politique pousserait l'oubli de lui-même jusqu'à s’agenouiller devant son chef, pour qu’il puisse monter sur son dos, et gravir les hauteurs du pouvoir !

Voulez-vous maintenant connaître toute l’utilité du chameau ? Ecoutez. Outre le chameau porteur (le djemel) il y a le chameau de course (le méhari), qui fait le service des malles aussi rapidement que les chemins de fer de l'Espagne. En effet, le méhari fait 150 à 200 milles par jour.

La chair du chameau et le lait des chamelles servent à l’alimentation des Arabes. De son poil, ils font des cordages, des tapis magnifiques et des tissus de toutes espèces. Avec sa peau, ils font des chaussures et des selles. Enfin, il est un de ses produits que je ne veux pas nommer, et qui sert de combustible.

Après cela, je pourrais faire défiler devant vous tous les animaux de la création, même les raisonnables, individuellement, et vous en trouveriez peu qui soient plus pratiquement utiles.

Pour compléter ce portrait, il faut ajouter qu'après une vie misérable, le chameau meurt misérablement.

C’est le martyr du Désert, et il y est attaché, comme l’homme à sa patrie. Il y naït, il y souffre, il y meurt, et toute sa vie se passe à voyager à travers les dunes de sable d’une oasis à l’autre, brûlé par le soleil et par le simoun, écrasé par les fardeaux dont on l’accable, mal nourri, et souvent très mal traité.

Cette vie de misère dure vingt ans, trente ans, quarante ans. Mais un jour, la pauvre bête n'en peut

plus. Ses forces sont épuisées ; sa peau terreuse, devenue chauve, couvre à peine sa charpente osseuse démesurée et sans grâce. Le travail, la misère, les mauvais traitements, le soleil et enfin les années l’ont brisé.

Il s’affaisse, et les coups de matraque ne le font plus relever.

Il s'étend sur le sable brûlant, il y plonge sa tête, et On le décharge, on distribue les fardeaux qu’il portait, sur le dos de ses compagnons qui

il attend la mort.

sont parfois ses enfants, et la caravane reprend sa marche, laissant derrière elle le vieux serviteur dont l'utilité a cessé.

Alors il relève la tête, et il suit d'un œil mélancolique la caravane qui s’éloigne, et qu'il ne reverra plus. Il se sent condamné à mort, et le soleil impitoyable Quelques herbes sèches, où passe un soufile de vent, bruissent à deux pas. Il s’y traîne dans un dernier effort, et les mange pour prolonger encore

à le consume.

son existence pendant un jour, deux jours, peut-être ; mais la soif le dévore, et le sable que le vent apporte commence à s’amonceler autour de lui pour lui faire un tombeau.

C’est fini, il va mourir. Soudain un bruit a frappé

son oreille. Il dresse son cou démesuré, et il inspecte

l'horizon. C’est une caravane qui passe à quelques pas de lui.

Comme un naufragé flottant sur une épave, et qui voit passer un navire à l'horizon, il lève bien haut la tête afin qu'elle domine les dunes comme un signal de détresse ; mais la caravane passe, et d’autres passeront encore sans faire attention au pauvre moribond, parcequ'il ne peut plus rendre service.

Cependant, il ne pousse pas uu cri, pas une plainte ;

et, la nuit prochaine, si le sable du désert n’a pas jeté

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sur lui son linceul, les chacals viendront et le dévoreront !

Telle est la fin du chameau; et si nous voulions jeter un coup d'œil sur la vie humaine nous verrions des hommes de mérite qui ne finissent pas autrement. Si j'étais un homme de grand mérite, j'aurais peur.

Un jour viendra-:t-il où l'utilité du dromadaire comme véhicule du Désert cessera ? et sera-t-il jamais remplacé par des chemins de fer ou des steamers qui sillonneront le Sahara et y sèmeront au milieu des sables par la bouche des missionnaires le grain de sénevé de la vérité chrétienne ?

Espérons-le, et que l'impression de cet espoir soit mon dernier mot.

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