‹ A travers l'Espagne [microforme]Chapitre 82 sur 85 · DE CONSTANTINE A TUNIS · texte numérisé non relu

DE CONSTANTINE A TUNIS

L’Islamisme— Mahomet et Jésus — Constantine — Carnctère général des villes

arabes—Bône et Hippône—Tunis et Carthage.

Quand l'esprit de l’homme remonte le cours des années, il trouve toujours dans son passé, qui est plus ou moins un désert, des souvenirs qui ressemblent à des oasis. Les plus souriants peut-être sont les souvenirs de voyages et l'esprit s’y repose avec délices comme l'oiseau va se poser sur une épave pour traverser le cours d’un fleuve.

Je me revois encore installé commodément sur la banquette de la diligence qui nous ramenait du Désert vers le littoral africain, inspectant l’horizon que l'aurore commençait à rougir et qu'elle incendia bientôt, comptant les caravanes à côté desquelles nous passions, et causant avec un capitaine de spahis qui revenait de Tougourt, dernière station militaire du Désert, oasis de. 450,000 palmiers, et d'environ 80,000 habitants.

Je l’interrogeais sur le genre de vie qu’il y menait, surtout pendant l'été, sur les mœurs des Arabes, sur la valeur des palmiers et les revenus qu'ils donnent.

Puis nous parlions religion, et il me disait que le mahométisme disparait graduellement du littoral, mais

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qu'il s'étend dans l’intérieur, et fait des prosélytes parmi les Nègres.

Je m'étonnais de la durée de l’Islamisme, et des entraves qu'il réussissait à maintenir contre l’expansion de la civilisation ; et il me répondait que cela s’expliquait par l'ignorance dans laquelle les marabouts et les chefs tiennent le peuple. Le dogme est le privilège de ces deux castes, et c’est ce qui assure leur suprématie et la durée de leur domination.

Si les lumières de lacivilisation chrétienne pouvaient pénétrer dans la classe populaire, l’autorité des gouvernants et l'influence des marabouts seraient bientôt ruinées. Mais le peuple et surtout les femmes sont soigneusement tenus dans les ténèbres de la plus grossière ignorance.

Le triste sort de ces populations innombrables m'affligeait. Je me laissais glisser sur la pente de la rêverie, et je comparais Mahomet à Jésus.

Mahomet est Arabe, et ce qu’il veut c’est la domination arabe ; la religion qu'il fonde c’est une religion nationale, et s’il avait pu vaincre l’Europe, elle serait devenue une immense Arabie.

Jésus est juif de naissance ; mais, dans sa vie publique, dans sa prédication, dans sa doctrine, il n’est ni juif, ni arabe, ni romain, ni grec ; il est homme, il s'adresse à l'humanité toute entière sans distinction de races, de pays, ni de langages, et la vérité qu'il enseigne convient à tous les peuples.

Mahomet ne convertit pas les hommes à sa doctrine ; il la leur impose par la force brutale. Il a des armées

qu'il commande lui-même, et il les entraîne par l’appât du gain et du pillage à la conquête du monde. $es prédicateurs sont des hommes de guerre, son argument est le sabre, son moyen de conviction est la terreur. Il faut croire, ou périr.

Jésus attire le monde à lui par l'amour, par le sacrifice, et par la beauté de sa doctrine en dépit des renoncements qu’elle impose. Il ne dispose d'aucune puissance matérielle, et au point de vue humain il est vaincu. Il est condamné à mort comme un scélérat et un fou dangereux ; il meurt, et l'on croirait que l’œuvre colossale qu’il a rêvée va s'évanouir comme la vision d'un halluciné. Il ne laisse derrière lui pour la continuer ni armée, ni puissants, ni riches, ni savants. Et cependant son œuvre triomphe, sa doctrine s'impose, elle change la face de la terre et fonde la civilisation.

Mahomet ne peut enrôler sous ses drapeaux que les races de son origine, et les nations éclairées se moquent du Coran.

Jésus est le Docteur universel, et tous les peuples les plus éclairés admirent l'Evangile.

Mahomet a les vices de l'Orient, et il ne peut être proposé à l’imitation des hommes.

Jésus est l’idéal de toute perfection, le modèle universel et éternel, que tous les âges, toutes les conditions toutes les races et tous les siècles sont appelés à imiter.

En Mahomet l'ambitieux et le fourbe apparaissent sous le masque du prophète.

En Jésus c’est la divinité qui brille à travers l’humanité, comme la lumière à travers le cristal.

ât Après deux jours de voyage en diligence et en che- | es min de fer nous arrivons à Constantine—apparition | nt fantastique, ville étrange, jetée comme une énigme sur Il un roc escarpé, et entourée d'un abîme au fond duquel |

gronde le Rammel. Singulier phénomène que ce fleuve

le .. qui a creusé son lit sous une montagne, et qui enlace la es cité comme un serpent monstrueux ! Qui nous dira les 1e * mystères de son gouffre profond où l’on précipitait st | autrefois les femmes adultères ?

et | Constantine est beaucoup plus orientale qu’Alger, re | quoiqu'elle ait aussi son quartier européen. Elle est )n aussi plus pittoresque, et ce n’est pas peu dire. Ses 1- rues populeuses sont grouillantes de vie arabe, et du Et haut de ses remparts l'œil contemple d’admirables e, vallées où gisent les ruines de vingt siècles.

| Le palais du général commandant—ancienne demeure ès | du bey—est dans le style mauresque ; et comme toutes at les constructions de ce genre. il est surtout remarquable

par ses promenoirs à colonnes. Autour des patios, les murs sont peints de fresques grossières, œuvre d’un

es prisonnier que le bey força à peindre sous peine de re mort.

La cathédrale catholique est une ancienne mosquée, r- dont le mirhab a été transformé en un autel dédié à la s sainte Vierge.

r'. La mosquée de Salah Bey mérite une visite. Sa jolie it | colonnade de marbre, ses murs en stuc ciselé, ses coupoles peintes, son plafond eu cèdre sculpté où pendent a- un grand nombre de lustres et de lampes offrent à l’'in-

térieur un très beau coup-d’œil.

Il va sans dire qu'on retrouve à Constantine les mêmes spectacles que j'ai décrits en parlant d'Alger, y compris les Aüssaouas qui sont même plus forts ici qu'ailleurs

Au reste, toutes ces villes africaines se ressemblent sous beaucoup de rapports. Toutes sont admirablement situées. Celles du littoral sont toutes encadrées de montagnes, et se mirent daus des baies dont l’azur est étincelant, transparent, irisé de rayons de soleil.

Chacune a des maisons françaises, espagnoles, italiennes, et surtout mauresques, dont la blancheur coutraste avec le vert sombre des montagnes qui leur font une ceinture, et le bleuclair des flots qui les caressent mollement.

Chacune a sa Kasbah, citadelle mauresque perchée sur un sommet qui domine toute la ville. Chacune a ses fortifications et ses portes sarazines, ses mosquées et ses minarets, ses koubas et ses dômes, ses bazars et ses marchés, où toutes les nationalités se coudoient.

Chacune a son quartier européen, avec de grands boulevards et de belles boutiques, et son quartier arabe, vrai labyrinthe de rues tortueuses, d’impasses inextricables, de corridors voûtés et d’escaliers casse-cous.

Dans chacune se retrouvent deux courants de vie bien différents, la vie européenne avec son activité et son mouvement progressif, et la vie orientale avec son indolence et sa stagnation.

C’est cette vie orientale qui est surtout intéressante pour nous, et qui est le grand objet d'attraction pour les touristes. La diversité de costumes, de langage, de

les coutumes et de religion offre constamment à l’obser- ,Y vateur quelque spectacle nouveau, et des contrastes ici vraiment curieux.

nt x nt De Constantine à Bône, le chemin de fer traverse - d'abord un pays dénudé et de pauvre apparence. Mais n- bientôt la végétation apparaît, et l'olivier verdit sur les côteaux. Aux bords de l’oued Zenati, les lauriers roses La - poussent par touffes et les lis tapissent les gazons. ar En approchant de Djebel Thaya, la végétation devient ur plus riche encore : les acacias d'Australie et les amannt diers sont en fleurs. Après Nador, les montagnes s’abaissent, de grands troupeaux gardés par des Arabes ée paissent au loin, les figuiers de Barbarie sont couverts & de fruits rouges, les jujubiers sauvages disparaissent et et font place aux vignes. Nous arrivons à Bône. » Quel site enchanteur ! Quelle jolie baie lui sert de miroir ! Quelle promenade charmante, longeant la Is mer, bordée de caroubiers et de nopals ! Mais quelle GE petite ville moderne ennuyeuse pour ceux qui recheri- chent les villes orientales !

De grandes rues tirées au cordeau, de larges trottoirs, e de grandes places vides, des boutiques, des cafés, des

hôtels, des façades uniformes, toutes les banalités d’une ville de province de troisième ordre.

En revanche, Bône est une place d’eau dont le climat et la salubrité doivent être bien préférables à ceux de Nice et de Cannes, et la végétation qui l'entoure est la

ï plus admirable que l’on puisse voir.

La principale attraction de Bône pour moi, c'était le voisinage des ruines d'Hippône, et je n'ai pas tardé à y courir. Mais il n’en reste presque plus rien. Quelques débris des anciens thermes, des blocs de pierre et quelques fûts de colonnes éparpillés sous de grands arbres qui ombragent une colline, voilà tout ce qu’on retrouve de la ville florissante dont les histoires de Rome et de l'Eglise nous ont transmis le souvenir.

Sur le versant de la colline qui regarde Bône, s'élève un modeste monument en l'honneur de saint Augustin. (C’est un autel de marbre, surmonté de la statue en bronze du grand Evêque. Au sommet du mamelon, on a commencé l'érection d’une basilique qui sera dédiée à cet illustre Père de l'Eglise.

Nous sommes dans les premiers jours de février, et il fait ici une température comparable à celle de nos plus beaux jours d'été. Les fleurs des amandiers jonchent le sol, et les abeilles bourdonnent dans les charmilles émaillées de roses.

Assis sur une colonne renversée dans les hautes herbes, je touche avec respect ce sol que le saint et grand homme a foulé de son pied pendant trente-cinq ans. C’est ici qu’il a composé ses Confessions et sa Cilé de Dieu.

Du haut de cette éminence, il avait sous les yeux la mer. Que de fois soit esprit a dû la franchir pour s’envoler vers l'Italie, vers Rome, le champ de ses luttes et de ses triomphes, vers Ostie tombeau de sa sainte mère, vérs l'Eglise de Rome à la défense de laquelle il avait voué son génie et sa vié !

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Nous reprenons la mer à bord du steamer Mohammedel-Sadeck, nom du dernier bey de Tunis. Le ciel et la vague rivalisent d'éclat et de limpidité. Nons côtoyons la rive africaine, et bientôt nous avons dépassé La Calle, repaire de lions et de panthères, et Bizerte où nous voyons plusieurs embarcations faisant la pêche au corail.

À notre droite, défilent les promontoires, les îles, les baies, les villages arabes, les blanches mosquées couronnées de minarets, et bientôt la nuit descend et dérobe la côte à nos regards.

Vers dix heures du matin, le lendemain, nous avons devant nous la jolie baie de la Marsa, un village arabe perché sur un rocher, les ruines de Carthage et la chapelle de Saint-Louis : et par-dessus la jetée où la Goulette est assise, nous voyons blanchir la grande ville de Tunis. Un petit chemin de fer nous y transporte de la Groulette où nous débarquons, en faisant le tour d’un grand lac salé.

Tunis est la ville orientale par excellence, et sa vue doit impressionner vivement les touristes européens qui la choisissent comme première étape d'un voyage en Afrique. Mais nous commençons à nous familiariser avec les villes arabes, et l'aspect de Tunis ne nous a pas émerveillés.

Très populeuse, très malpropre, pleine de palais et de mosquées, la ville est paresseusement couchée au fond d'une baie croupissante sous un soleil de plomb.

Rien de banal et d'ennuyeux comme le quartier européen, et surtout le boulevard de la Marine. C’est plus qu'un hors-d'œuvre, c'est un anachronisme, une anomalie, une contradiction.

Les villes orientales, comme Tunis, ont leur genre d'architecture, qui non-seulement a du cachet et de l'originalité mais convient au climat. Si les rues sont étroites et souvent couvertes par la prolongation des toits des maisons ; si les maisons n’ont pas de fenêtres sur la rue, ou si les fenêtres et les portes sont étroites, c'est qu'il faut employer ces moyens de défense contre le grand ennemi de ces contrées, le soleil.

Dans ces corridors tortueux et resserrés, qu’on appelle des rues, il y a de l'ombre et de la fraîcheur.

Mais sur le boulevard démesurément large de la Marine, il n’y a que du soleil et de la poussière. L'air y est embrasé et les larges fenêtres des maisons sont autant de calorifères.

Ajoutez à cela des cafés et des boutiques, comme on en voit dans les faubourgs les plus reculés de Paris, et vous conviendrez que le quartier européen de Tunis ne peut avoir beaucoup d'attraction.

Mais en revanche les quartiers arabes et juifs sont extrêmement curieux.

La Marine aboutit à la porte de la ville arahe, et dès que vous avez franchi cette porte vous êtes en plein Orient ; spectacle bizarre et bigarré, grotesque et nouveau, animé, varié, étrange et captivant.

Les juifs portent des burnous bleus, des fez rouges à glands de soie bleue, et des babouches en cuir noir ou de couleur.

Les arabes ont le burnous blanc ou la gandoura de même couleur, des chéchias blancs ou gris ou des turbans, des pantalons aussi larges que des jupes de

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