AIX -EN- PROVENCE
N n'a pas tort de vanter le beau ciel de la Provence ; mais je suis tent^ de m'en ndre. Ce ciel est troj) pur et je voudrais jir quelqiiea nuages.
ea troupeaux qui cherchent uu peu nbre, les vignes qui jaunissent, les iere couverte de poussiere grise, sont de mon avis et demandent de la pluie. Mai8 depuia troia ou quatre moia la pluie eat ici uii bienfait in-' uonnu, et le sol rocallleux et dor^ briile sans se conaumer aous un soleil de plomb.
Un vent sec et brlllant traverse la ['vovente, et soulSve partout des nuages de poussiere d'or, et Ton songe involontairement k cettc s^clieresse <lecrite dans I'Ancien Testament, et que le proph^to Elie fit cesser.
Tel est I'aspect du pays auaaitSt que nous avons quitt^ Aries et le viaduc jet4 sur lea marais voisina. Devant nous s'etend une plaine immense, un desert ofl le aable eat remplace ]mrde petita cailloux rou- 1^8 ; — c'est la O-au, dont le nom ae rencontre souvent dans leslpo^sies provengales, et qu'ont siUonnfe tons les peraonni^ea du charmant po&me de Mireiile.
Une strophe de Mistral Pa d^crite ainsi k I'heure du crepuscule :
La Crau 6tait tranquille et muette Au lointain son 6tendue Se perdait dans la mer, et la mer dans Pair bleu : Les cygnes, les maereuses lustr6es, Les flamants aux ailes de feu Venaient, de la clart4 mourante, Saluer, le long des 6tangs, les derni^res lueurs.
En traversant tout ce pays si pittoresque et si original, comme en visitant Avignon et la ville d'Arles, les noms de Jasmin, Roumaville, Mistral, Aubanel, Crouzillat, me reviennent sans cesse k I'esprit, et je salue avec bonheur le r6veil de la po^sie provengale.
Je sais qu'il y a des gens qui veulent tout assimiler, les langues et les hationalit6s, comme les mesures et les monnaies. Mais si leurs id6es triomphaient, si Tassimilation et le nivellement qu'ils r^vent devenaient jamais un fait accompli, la terre ne serait plus dans Punivers qu'une petite province pleine d'ennui. Anjourd'hui on s'imagine que la terre est grande, et c'est une douce illusion ; mais le jour oii on la mesui:era comme on mesure son jardin, la vie ne sera pas gaie.
Non, il faut de la vari6t6 dans les langues comme dans les couleurs des pavilions, con^me dans les bruits de la natute, qomme dans les chants dee piseau^,
La langue du pays, c'est la chatne 6ternelle
Par qui sans effort tout se tient ; Les choses de la vie, on les apprend par elle,
Par elle encore on s'en souvient.
La Crau 6tait jadis un golfe, o\i le Rh6ne et la Durance ont chari6 leurs galets, et d'oii la mer s'est retiree. Au milieu de cette plaine aride, s'^l^vent pourtant quelques villages souriants, comme des oasis. Nous les traversous, et nous retombons dans le desert.
Par degr6s cependant, le paysage devient plus riant, et nous voyons reparattre les champs cultiv6s les bois de figuiers et d'oliviers.
Nous traversons la Touloubre sur un pont viaduc magnifique. Ces ponts de la Provence sont les plus gracieux et les plus pittoresques que I'on puisse voir. Ce sont de vrais monuments d'architecture.
Nous longeons P^tang de Berre, puis des coteaux rocheux couronn^s de mines, et nous entrons dans la vall6e de PArc. Sur nos t^tes se dresse le colossal aqueduc de Roquefavour, avec sa triple rang6e d'arches superposees. C'est la ville de Marseille qui a fait cet ouvrage gigantesque, digne des C6sars remains, pour amener dans ses murs les eaux de la Durance.
On Paper9oit de loin k chaque detour de la route, et c'est k regret qu'on le voit disparattre, tant est belle la perspective de ses piliers et de ses arcades. Nous traversons trois fois la petite riviere de PArc, et nous arrivons k Aix.
Ce n'est pas cette ville qui m'attire, malgr6 ses deux mille ans d'existence. II y a ici quelqu'un qui m'attend, que je n'ai jamais vu, et que je connais beaucoup. Un jour, traversant les vastes mers, nos voix se sont rencontr^es et se sont trouv^es d 'accord* vibrant k I'unisson. Ainsi naquit notre amiti6, qui pendant des ann6es n'a pu s'exprimer que par lettres ; mais cette expression en vaut une autre, et quand nous nous sommes vus, M. Claudio Jannet et moi, nous 6tions de vieux amis.
II 6tait si la gare avec sa voiture, et nous avons traverse Aix pour nous rendre k Pont-de-rArc, qui est le nom de sa residence, k un demi-mille de la ville.
Pont-de-l'Arc a I'aspect d'un ch§,teau. C'est un bloc massif de pierre, a trois Stages, flanqu6 de deux ailes, ombrag6 d'ormes et de platanes. Devant la facade sourient au soleil des plates-bandes fleuries et une jolie pi&ce d'eau. Sur les c6t6s des champs de vignes ; en arrifere des arbres fruitiers, cognassiers, citronniers, figuiers, et au fond, comme repoussoir, un sombre bouquet de pins parasols.
C'est ici que mon excellent ami vient se reposer pendant Pete des fatigues de Penseignement qu'il donne pendant Phiver a PInstitut . catholique de Paris. Entoure de ses enfants, de sa femme et de sa mfere, deux personnes d'une rare distinction, il y mene la vie du gentilhomme chr^tien ; mais j'ai eu tort de dire qu'il s'y repose. Sa chambre d'etude est la, comme k Paris, emcombree de livres et de paperasses, et c'est toujours avec peine qu'il s'en
arrache pour aller aspirer quelques bouffSes de la brise erabaum6e qui passe.
H exerce ici, comme k Paris, une g6n6reuse hospitalite, et mesdames Jannet font les honneurs de sa maison avec une gr§,ce parfaite. J'y ai fait la corinaissance de M. de Ribbe, si bien connu au Canada par ses raagnifiques travaux sur la famille, et de MM. de Montval et de Magalon, deux hommes distingu6s que j'ai revus plus tard k Rome.
Nous occupons deux vastes chambres au premier. A c6t6 de la mienne s'ouvre la chapelle, et nous y entendons la messe le lendemain matin, dimanche, M. Jannet lui-m^me sert la messe, les Dames y communient, et tons les serviteurs et les enfants,'jusqu'au bebe, kge de quatre mois, y assistent.
O France, que tu redeviendrais bient6t une grande nation si toutes les families recouvraient cette foi et ces pratiques religieuses des anciens jours !
Je garde le souvenir des trois journees charmantes que nous avons passees sous ce toit, et qui nous ont paru si c.ourtes. Nous 6tions bien loin du pays natal; il y avait longtemps que nous voyagions de ville en ville, et cet int^rieur paisible^ et heureux nous redonnait les jouissances de la vie de famille. Aussi les adieu X furent-ils p^nibles. (^>
Aix est une jolie petite ville, si^ge d'un archev6che, d'une cour d'appel, d'une academic et de facultes de tbeologie, de droit et des lettres.
(1) A moQ retour d'ltalie, j'ai trou7e M. Jannet d. Paris.
II n'y reste presque rien des monuments de l'6poque romaine ; mais le moyen-^ge s'y retrouve dans plusieurs ^glises et autres Edifices. Les antiquit^s interessantes sont presque toutes au mus6e.
•Ses principales eglises sont : la cath6drale de Saint- Sauveur, qui date du XIII® siecle et qui est fort originale, les trois nefs qui la divisent appartenant k trois styles difFerents ; saint Jean de Malte, style gothique, renfermant les tombeaux des comtes de Provence ; sainte Marie Madeleine, style Renaissance, avecdes proportions grandioses.
La ville nouvelle possede de larges avenues om-
brag^es, de belles places et d'elegantes fontaines.
Elle est solitaire, d'un aspect grave et m61ancolique.
. II semble que les maisons bien bMies qui bordent ses
belles rues, oH Pherbe pousse, ne sont pas habitees.
EPUIS que nous avons. quitt^ Toulouse, nous voyageonB v^ritablement dans le yays du soleil ; mais ce titre
semble plus specialetment convenir
1 littoral de la Mediterran^e. Oette er fitincelante, plus bleue que le flrmaent, est uu vaste miroir oii le soleil le
soleil se refliite et qui double ses rayons.
La M4diterran6e et la Mer Rouge forment aujourd'hui un eanal immeuse qui s^parel'Europeetl'Asie de la terre Africaine. Ce canal a deux portes, (xibraltar et Suez, et I'Angleterre en est maitresse.
Si la France n'^tait pas en revolution depuis un sifecle, elle n'aurait pas neglig4 sa politique ext^rieure, et elle se serait enipar^e de cea deux clefs de la M^diterranee. Elle etait mieux plac^e qu'aucune autre puissance pour faire cette conquSte. Elle a des ports superbes de tous les cot^s, sur la Manche, sur I'Atlantique et la M4diterranee. En mfime temps, elle a sur I'autre rive I'Alg^rie et la Tunisie.
Avec tons ces avantages, elle a 6t6 impuissante, et les Anglais, dej^ maltres de Gibraltar, sont all^s sous ses yeux mettre la main sur la porte de I'Orient et y poser une serrure. Pourquoi done les Fran9ais ontils perc6 cet isthme ? Pour faire plaisir k PAngleterre qui en avait besoin !
Mais qu'importe k la France ? II s'agit ):)ien de rOrient en verity ! Que ces vastes contr6es tombent en mines, et que les autres puissances s'en partagent les debris, qu'est-ce que cela fait k la France ? Pour elle la question n'est pas 1^. Le cl^ricalisme, voili Pennemi qu'il faut combattre I C'est de ce c6te qu'elle doit porter la guerre ! O pitie I
C'est en longeant les quais de Marseille que je fais ces reflexions.
Marseille est surtout un port, la grande ville maritime de la France, la m6tropole de la M^diterran^e, et la vraie superiority de la Cannebi&re, c'est de conduire a un port qui n'a pas de rivaux.
J'ai vu Liverpool et Portsmouth ; ils ne sont pas comparables k Marseille. Et quel difference entre le ciel brumeux de I'Angleterre et ces bords de la M^diterran^e illumines de soleil ! Quel contraste entre les flots ternes et capricieux d'une mer que les marees tourmentent autant que les vents, et ces ondes d'azur qui n'abandonnent jamais leurs rivages !
Les pavilions de toutes les nations flottent dans le port de Marseille. L'Orient grec et turc lui envoie ses richesses ; et de nombreux navires vont distribuer les produits de la France sur les c6te8 de PAfri-
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que et de I'Asie. Le port est spacieux, bien abrite, et fortement d^fendu.
Le chMeau d'lf en ferme l'entr6e, et si j'en juge par I'apparence quil a du rivage, c'est une fi^re sentinelle. Mais il y en a une autre qui la domine, qui voit plus loin, et de plus haut. Celle-ci n'a pas de canons, ni de carabines ; mais c'est une garde vigilante, qui regarde k la fois, la mer, le port et la ville, et qui ne s'appelle pas en vain Notre-Dame de la Garde.
La nouvelle chapelle consacree sous ce vocable, a la Mere de Dieu, s'61eve au sommet d'une coUine tr^s haute, et presente I'aspect le plus pittoresque. C'est un des oratoires les plus frequent6s du midi de la France, et I'artiste qui Pa bA-ti porte un nom predestine, M. Esp^randieu. La chapelle est flanqu6e d'un fort, ou plut6telle est assise dessus, et I'on y arrive par un long escalier de pierre. Un ^l^gant clocher perc6 d 'arcades et ornede colonnettes la surmonte, et porte bien haut dans les airs une statue de la Vierge.
Les rev^tements interieurs sont en marbre de Carrare, mais disparaissent presque enti^rement sous les milliers d'ex-voto qu'on y a suspendus.
Je n'ai rencontre nulle part, except^ k Naples peut-^tre, un point de vue plus admirable que celui qu'on pent avoir des hauteurs de Notre-Dame de la Garde. Toute la ville est a vos pi^ds, et vous en entendez monter les bruits divers comme une rumeur confuse. Du m^me coup d'oeil vous embras-
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sez le port avec ses bassins immenses, ses quais, que I'on 6tend sans cesse, et qui ne suffisent jamais, et sa for^t de mats oii flottent des pavilions de toutes couleurs.
Le spectacle grandit encore si vous faites un demi-tour ^ gauche; car alors rien ne vient plus borner votre horizon. C'est la mer s'6tendant k perte de vue, tantot polie com me une mosaique brillante, tant6th6ri8s6e de crates 6cumeuses, mais conservant toujours son azur illuming de soleil.
Au pied de la colline de Notre-Dame de la Garde, non loindu port, se dressent de hautes tours carrees, perc6es de quelques rares fen§tres ogivales, et couronn6es de creneaux comme un chateau-fort. C'est I'eglise de Saint Victor, la plus ancienne de Marseille, reste de I'abbaye du m^me nom, fondee au V® si^cle. Nous en visitons les catacombes, dans lesquelles, suivant une tradition fort respectable, aurait 6te enterre saint Lazare, le ressuscit6 de B6thanie, et le premier eveque de Marseille.
En longeant le port, nous atteignons, apres une promenade pleine d'interet, le quai de la Joliette ; et nous nous trouvons en face de la nouvelle cath6drale, qui n'est pas encore compl6tee. C'est une basilique aux vastes proportions, couronnee de plusieurs d6mes de formes varices, et qui promet d'oflfrir un magnifique coup d'oeil aux marins rentrant au port.
Mais le vrai centre de Marseille, c'est la Cannebi^re, et nous y revenons par la rue de la Republique,
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qui est une des plus larges de la vieille ville, mais qui a 6t6 tout r6cemment perc6e. Tournant le dos au port, nous remontons la Cannebiere, que les Margeillais ont tant vant6 et dont les Parisiens se sont tant moques. En v6rit6, elle ne m6rite ni tant d'^loges ni tant de railleries. C'est une grande avenue bord^e de beaux hotels, de magasins elegants, de larges trottoirs, et, comme on Fa trfes bien dit, c'est une porte ouverte sur la Mediterran^e.
Les rues les plus importantes de la ville nouvelle y aboutissent, ou s'en 61aneent, et I'une des plus belles promenades que I'on puisse faire est celle qui s'6tend presque en droite ligne, par la Cannebiere, les Allies de Meilhan et le boulevard de Longchamp, jusqu'au. palais des Arts.
Je n'ai pu taire mon admiration quand je me suis trouv6 en face de ce monument si original, si 616gant, et dont le site est incomparable. II forme un hemi- , cycle de constructions orn^es de pilastres, de chapiteaux et de colonnes, mesurant plus de quatre cents pieds de fa§ade, et pr^sentant le plus harmonieux ensemble. Au fond de Ph^micycle s'eleve un pavilion tr^s Elegant, flanqu6 d'une colonnade, auquel on arrive par deux larges escaliers de pierre. De la base de ce pavilion s'61ance une fontaine abondante, comme les grand es fontaines de Rome, et ses eaux limpides, descendant en cascades entre les deux vastes escaliers, vont se perdre sous un partere ^maill6 de fleurs. Un groupe de statues repr^sentant la Durance, qui Falimente, sert de couronnement k la fontaine, tandis qu'gl ses pieds veillent, sur des piliers de pierre.
comme pour d^fendre l'eiitr6e du palais, deux lions, un tigre et une paiith^ie.
A Ilnt^tieur du palais de Ix>nf;chainp eont inatal- 16s des raua6ea de peinture, de sculpture, d'histoire natureile et d'aatiqueu. Cea collections aont peu considerables, mais int^ressantes.
Outre la promenade de Longchamp et le jardin Zoologique, qui s'fitend en arrifere du palais, les Marseillais ont encore le Prado, tr^s belle avenue qui traverse une partie de la ville, et qui se prolonge entre deux rang^es de villas jusqu'aux bords de la mer.
C'est Ik que voue rencontrez, dans la belle saison, surtout le dimanche, dans des tilburys 616gants, les nombreux parvenus de Marseille, et bien des enfants prodiguea qui ne parviendront jamais.
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