‹ À travers l'Europe: impressions et paysagesChapitre 13 sur 28 · EN CHEMIN DE FEE · texte numérisé non relu

EN CHEMIN DE FEE

E n'est pas sans un vif regret que je quitte Marseille par la voie de terre.

J'ai tant admir6 la m^diterran^e des hauteurs de Notre-Dame de la Garde ! Quel azur immacul6 I Quelle transparence !

Quels reflets celestes I Quelles ondulations pleines de largeur, et comme j'aurais 6t4 enchant^ de m'y sentir berc6 I

Mais il a Mlu m'arracher k ces seductions, et m'encaisser dans un compartiment de chemin de fer. La route circule au milieu de coUines couronn6es de bastides, et bient6t elle commence k gravir la pente qui va la rapprocher des montagnes.

D6J£l le Gardelaban se dessine k I'horizon, et, comme disent les proven9aux, puisqu'il n'a pas de chapeau sur la t^te, — c'est-al-dire des nuages, — nous aurons du beau temps. Les paysages les plus varies se succfedent sous nos regards. Tant6t c'est une petite ville suspend ue aux flancs d'une colline ; tant6t ce sont de vertes montagnes cachant mal dans leurs replis les ruines d'une abbaye ou d'un chateau-fort ; ici nous franchissons un long tunnel, et nous nous rapprochons de la mer, oii nous apercevons le cap CanaillCf que les marins n'ont pas dti baptiser ainsi

sans raison ; \k nous traversons une vaste plaine, et nous voyons se profiler, au pied d'un promontoire, quelques massifs d'anciennes constructions.

Plus nous courons, et plus la nature devient accidentee. Des courbes nombreuseg, des ponts-viaducs> des remblais enormes, des tunnels, et encore des tunnels, des torrents dessfohes, des monts aux formes 6tranges coupes de gorges profondes, de grands bois d'oliviers que le soleil a brtiles et que la poussi^re a converts d'un voile gris, de gracieux coteaux, quelques jolies villas ayant des cimes lointaines comme repoussoir, tel est le spectacle qui finit par lasser notre curiosite.

Voici Toulon avec ses forts, ses arsenaux, son bagne, sa rade et ses vaisseaux de ligne. C'est ici que Napoleon r6v61a k la France son g6nie militaire et fit ce siSge qui est rest6 c61^bre.

Sauf quelques jolis point de vue, la route n'oflfre plus rien de remarquable jusqu'^ Frdjus, c^lebre par ses monuments antiques.

On sait que sa fondation remonte k la plus haute antiquity, et que I'empereur Auguste la dota de monuments dont on admire aujourd'hui les ruines. Tout pres du bord de la mer, est b^ti Saint-Raphael, oii debarqua Bonaparte revenant d'Egypte, et oil M. Alphonse Karr cultive aujourd'hui les fleurs — en m^me temps que les Gu(3pes.

Les tunnels deviennent plus frequents et plus longs ; c'est qu'il n'y a plus assez d'espace entre les Alpes mari times et la mer, et, comme une taupe gi-

gantesque, le train se perce une issue sous les promontoires.

Tout si coup, au sortir d'un souterrain, nous d6couvrons une baie charmante, et dans le fond de cette baie une jolie ville 6chelonn6 sur le versant d'une coUine.

C'est Cannes.

On a beau d Verier la terre et I'appeler une valine de larmes, il faut convenir qu'il y a encore dans cette vallee de fort beaux eridroits, et que Dieu, en definitive, n'a pas trop mal fait son oeuvre.

Si les montagnes conviennent aux poumons sains, aux estomacs robustes, k tous ceux qui aiment I'air vif et pur et les grands vents, elles forment aussi par leurs sinuositfe des abris tranquilles et chauds. pour les voyageurs frileux et les temperaments affaiblis. Elles cachent dans leurs plis des nids ensoleill6s, oii les vents froids du nord n'arrivent jamais, et que la Flore meridionale embaume.

Telles sont ces villes du littoral qne nous ailons traverser, Cannes, Nice, Monaco, Menton et San- Remo. Au nord les Alpes, k I'est les Apennins, prot^gent ce pays du soleil, et I'abritent centre les vents glacfe et humides qui emportent sur leurs ailes tant de rhumes et de n6vralgies.

C'est le jardin de la Provence et de I'ltalie, et

quand vous vous 6garez dans les campagnes fortu-

n^es qui avoisinent ces villes, vous croyez avoir. re-

trouv6 1 'antique Eden. Les maisons sont enfonc6es dans des bosquets d'orangers, et les routes solitaires, bord6es de tub^reuses, de cactus grants et d'alo^s 6normes, ressemblent aux allees d'un parterre.

Cannes grandit a vue dVjeil depuis que les anglais, ^ la suite de I^ord Brougham, Pont choisie comme residence d'hiver. Elle n'a pas de monuments, mais quelques chMeaux et des villas gothiques, italiennes, mauresques. s'elevant en amphith6Mre sur les coteaux boises. Le chateau des Tours de M. le Due de Vallombrosa, le chdteau Eleonore Louise, que Xord Brougham a bMi en 1884, les villas Victoria, St-Georges et quelques autres, sont dignes d'etre visit^s.

L'architecture en est jolie ; mais ce qui en fait le charme prin(n|.)al, ce sont les paysages riants, les bosquets et les jardins <|ui les entourent, et les points de vue ineomparables qu'ils ont sur^la mer transparente et lu mine use.

Le plage de Cannes est des plus agreables pour les baigneurs, et son climat, que le mistral ne vient jamais gater, est un des plus doux et des plus sains que I'on puisse trouver sur les rivages de la Mediterranee.

A partir de Cannes, la voie s'eleve un peu et rentre dans les montagnes. Les paysages grandissent, et les beautes se multiplient. Bient6t nous passerons aux pieds de Clrasse, perch 6e a mi -hauteur du Ro(!^vignon, nous rodescendrons a la mer pour admirer le golfe Jouan et la vieille petite ville d'Antibes, et nous nous arr^terons enfin k Nice, Nizza la Bella. .

t)ANS LE BilDI 183

En attendant, jetons un regard k I'int^rieur de notre voiture.

Les compartiments de premiere ressemblent k des Serins ; mais il va sans dire que les bijoux, enfonc6s dans leurs stalles capitonn^es en drap bleu, sont plus ou moins precieux.

Ceux qui reluisent k nos c5t63 sont un couple int6ressant, venant de notre mere-patrie, et ne parlent que la langue d'Albion.

La femme est jeune, jolie et d'une sant6 florissante ; mais le mari a ' le double de son S-ge, et k peine la centiSme partie de sa sante. II geint, tousse, crache et se plaint sans cesse. II a les jambes envelopp6es dans des couvertures, et la gorge dans des , flanelles — ce qui ne Pemp^che pas de grignotter ^uelques friandises dont ses paniers sont remplis.

Quand il ne grignotte pas, il grogne, contre I'air, le soleil, la chaleur, la lenteur du train, mais surtout contre sa femme, qui fait mine de ne pas Pentendre, ou qui se mord la langue pour ne pas parler. Femme heroique. I

Pendant quelque temps, le mari sommeille. A son reveil, la jeune femme a le malheur de lui dire qu'il a dormi ; il entre en fureu'r. " Oser me dire que j'ai dormi quand il y a trois mois que je ne dors pas ! "

II faut avouer que c'est vexant. Mettez-yous k ^a place ; parce qu'il a la faiblesse de fermer les yeux aprSs trois mois d'insomnie, sa femme ose lui dire qu'il a dormi, comme pour lui retirer la compassion

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due k see souffrances. Et quand un anglais a dit to dare, il n'entend plus badinage.

La femme murmure quelques mots entre ses dents serr^es, et se retourne brusquement vers la fen^tre. Je lui jette un coup d'oeil : la mauvaise humeur et ses l^vres serr^es lui ont donn^ dix ans de plus.

Le mari, qui a eu un acces de bile, se radoucit — comme font g^neralement tous les maris en pareil cas — et apres un silence prolong^, il veut dire £l sa femme quelque douceur, pendant que le train stationne k la gare d'Antibes :

— Margaret^ look at that fine horse. Margaret regarde le fond de la voitiire.

-r-Margaret, look at that fine horse. Magaret examine la soie des coussins.

Le mari r^pete la mteie phrase d'un ton qui commande Pattention.

La jeune femme fronce le sourcil, plisse sa jolie bouche, et dit sans regarder.

Let me alone ^ I donH care for your horse.

Le i)auvre malade prend-feu, et se penchant vers sa femme devenue tr^s nerveuse, il lui glisse dans yoreillCj en grima^ant, cette phrase que la galanterie frangaise me bltoierait de traduire : Ah I you would like to be a horse to jump over the fence !

Margaret fait un bond et change de si^ge.

Suit un long silence... et le vieillaKl calm6 mord dans une orange. Je m'enfonce moi-ra^me dans ma stalle, et je me reprfeente I'hiver d61icieux que ce couple heureux va passer k Nice, et le d^sespoir de cette jeune femme si la maladie allait augmenter et la rendre veuve.

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