LES GLOIBES DE FLORENCE
ANTA CROCE est un Pantheon, et
Florence a produit assez de grands
hommes pour le remplir. -lis n'y sont pas
tons, et plusieurs de ceux dont on y voit
les monuments ne devraient peut-^tre pas
6tre.
La plupart de ces monuments sont modernes, et leurs statues allegoriques, assez pr6tentieuses, me laissent froid ; mais le souvenir des hommes qu'ils honorent 6veille le plus vif int^rM, et ee n'est pas sans Amotion que je lis sur ces marbres les noms de Dante, de Michel- Ange, de Galilee, de Machiavel et d'Alfieri.
Ajoutez k ces noms ceux que Ton retrouve dans d'autres ^glises, les M^dicis, Fra Angelico, Savonarole, Giotto, Andr6 del Sarto, Benvenuto Cellini, avec bien d'autres, et dites-moi s'il est beaucoup de villes qui puissent offrir k I'admiration du monde, uhe pareille pl6iade. Oh ne B^eloignerait gu^re de la verity si Ton soutenait que Florence a produil le plus grand des poetes, le plus grand des architectes et des sculpteurs, et les plus grands d'eutre les peintres.
Dante est le pere de la ix>esie italienne, et le poete par excellence <lu nierveilleux.
Avant lui, le genie humaiu avait produit des poemes que I'on eonsidere encore comme des chefd'oeuvre, et nous ne pr6tendons pas qu'il les ait surpasses. Mais, par le sujet qu'il a choisi, par le cadre immense qu'il s'est trace, par les heros qu'il a mis en scene, par les tableaux qu'il a decrits, il s'est elev6 k une hauteur que les pontes antiques n'ont pu atteindre.
Les ^venements qu'ils ont racontes sont humains. terrestres, plus ou moins importants en eux-memes, mais leurs resultats ayant 6te considerables, les pontes y ont montre avec raison intervention du ciel. Les dieux v deviennent acteurs, ils conduisent plus ou moins directement Paction, et determinent le denodment.
Dante est bien plus hardi, et en m^me temps plus Chretien. II de place Taction du po^me, il la trangporte dans le monde invisible, et le surnaturel, le merveilleux, le divin devient le fond m^me de sou 6pop6e. Quelle grandeur !
II existe encore k Florence, malgr6 son aspect tout moderne, quelques Edifices que Dante a frequentfe et qui rappellent plus specialement sa m^moire. Le Baptist^re lui 6tait tr^s cher, et il I'appelait " il mio bel San-Giovanrdy Dans le voisinage du D6me subsiste le palais des Portinari. A Vkge de neufans, Dante y venait jouer avec une petite fille qui portait
le joli petit nom de Bice, et qui devint rimmortelle Beatrice.
A c6t6 du grand Alighieri, il convient de placer I'immortel Buonarroti ; car il y a entre eux la parente <iu g6nie et de la soufFrance. C'est par leurs oeuvres que I'on pent voir combien ils ont souffert. La souffrance de I'homrxie n'est pas proportionn6e k la gravit6 du malheur quile frappe; elle est en pro-portion de sa sensibility.
Dante, et Michel-Ange, n'ont pas eu d'infortunes exceptionnelles ; mais les traits qui^ transpergaient ces ^raes d'elite y laissaient d'incurables blessures. II y a d'ailleurs dans ces g^nies transcendants une source in^puisable de douleurs : c'est qu'ils sont tourment^s par la soif de I'id^al, et qu'ils le poursuivent sans se reposer, avec tons les fr^missements dela passion, sans pouvoir jamais I'atteindre.
Tons deux ont aim6 une femme,mais d'un amour austere, mystique, qui fut unique et dura touie leur vie. II n'y a que les hommes chastes qui aiment vraiment avec force et Constance.
Pour Dante, Beatrice n'6tait pas seulement une femme, c'etait la personnification de la religion, et quand il la retrouve au ciel, il la peint rev^tue d'un voile blanc, d'une robe rouge et d'un manteau vert, les trois couleurs qui sont les embl^mes des Vertus Th^ologales. De m§me Michel-Ange voyait un id^al dans celle qu'il aimait, et il la peignait " encore cou- " verte de ses v^tements de chair, s'envolante rayon- " narite jusque dans le seiu de Dieu." ** Celui qui
" Paime, ajoutait-il, s'^lfeve au ciel avec la foi, et la *' mort lui devient douce."
II y a cette difference risraarquable entre les peintures de Raphael et celles de Michel Ange, que les premieres expriment surtout la beauts, et les secondes, la grandeur. Les personnages de Raphael respirent le bonheur et la gr^ce ; ceux de Michel- Ange sont tourmentes et souffrants. Leurs proportions sont surhumaines et leur puissance est visible m^me quand ils se reposent.
Un grand nombre de peintures et de sculptures diss^minees dans les galeries et les 6glises. de Florence sont attribuees ^ Michel- Ange. II y a m^me dans une rue, qui porte son nom, une maison qui appartenait k sa famille, qu'il a habitee peut-^tre, et que le dernier des Buonarroti a l^guee ^ la ville avec la collection qu'elle contient, renfermant des esquisses et des souvenirs precieux du grand artiste.
Mais I'oeuvre capitale de son ciseau si Florence se trouve dans la chapelle des M^dicis, k I'^glise de San Lorenzo, et c'est la qu'il faut aller pour admirer le plus grand des sculpteurs, dans les tombeaux de Julien et Laurent de M^dicis. C'est tout un monde, mais un monde 6norme et qui semble agoniser dans les convulsions d'une temp^te.
Une temp^te p^ssait en effet sur Florence, et Michel- Ange, menace, avait m^me abandonn^ ses travaux, qu'il reprit plus tard k la demande du Pape. C'est au milieu de ces groupes qu'on voit dormir une grande femme 6tendue, qu'on appelle la Nuit ; sur
le socle oA elle repose sont graves deux quatrains en italien. Le premier est d'un pofete contemporain de Michel- Ange :
*^ La Nuit, que tu vois dormir dans une attitude " si douce, fut sculpt^f^ dans ce marbre par un Ange ; " puisqu'elle dort, c'est qu'elle a la vie ; 6veille-la, si " tu ne le croi» pas, et elle parlera."
Le second quatrain est la r^ponse de Michel- Ange :
" Dormir m'est doux, et plus encore d'etre de *' pierre, tant que durent la misSre et la honte. Ne " pas voir, ne pas sentir, voil^ ma joie ; de grftce, ne " m'^veille pas, et parle si voix basse."
II me faudrait ecrire un volume, si je voulais esquisser ici toutes les gloires florentines : dans les sciences, Galilee; dans les lettres, Alfieri, Politien, Pic de la Mirandole ; dans les arts, Cimabu^, Giotto, Fra Angelico, Cellini, Ghirlandajo, maltre de Michel- Ange, et le sympathique Andre del Sarto.
Mais je ne puis me contenter de nommer Fra Angelico de Fiesole ; car cq moine fut un g^nie hors ligne, l'4gal peut-^tre de Raphael et de Michel- Ange, mais qui vint un siecle avant eux, 6 une 6poque od la peinture ne faisait que de naltre, et ne poss^dait encore aucun des perfectionnements dont profit^rent les grands artistes du XVI® sifecle.
J'ai pu admirer ses fresques au convent de San
Marco, et j'ai 6t6 6merveill6 de I'expression vraiment
celeste qu'il savait donner aux figures du Christ, de
la Vierge et des Saints. Niil n'a possed^ k ce degre ce qui me parait 6tre la vraie notion de Part, et qui consiste k transfigurer la matiere pour montrer Tideal.
M. Taine, on le salt, a des notions tout autres ; c'est un avocat enthousiaste du naturalisme dans I'art. Mais il a un gotlt artistique remarquable, et, malgre lui, les fresques de Fra Angelico I'ont electrise. Pour rendre ses impressions, son style s'est eleve jusqu'au lyrisme.
• Ecoutez cette page admirable, oil M. Taine luim^me devient mystique. .
" II y a 1^ desitmes ; la pesante matifere a 6t6 transfiguree ; son relief n'est plus sensible, sa substance s'est evapor^e ; il ne reste d'elle qu'une forme eth^r^e qui nage dans la splehdeur et dans Pazur.
" P'autres fois, les bienheureux approchent du paradis parmi de riches gazons parsem^s de fleurs rouges et blanches, sous de beaux arbres fleuris ; les anges les conduisent, et, fraternellement, la main dans la main, ils forment une ronde ; le poids de la chair ne les opprime plus ; la t6te ^toilee de rayons, ils glissent dans I'air jusqu'sl la porte flamboyant^ d'oii jaillit une gerbe d'or J tout en haut, le Christ, dans une triple rose d'anges serr4s comme des fleurs, leur sourit sous son aureole. Ce sont les delices et les rayonnements qu'^ racontes Pajite.
" Les personnages sont dignes du lieu. Quoique belle et id6ale, la figure dii Christ, m^me dans les trioniphes celestes, est phle, pensive et l^g^remen^
creus6e , c'est rami 6ternel, le consolateur un peu triste de VImitation, le po^tique et mis6ricordieux Seigneur que rfeve le coeur douloureusement tendre ; ce n'est pas le corps trop bien portant de la Renaissance. Ses longs cheveux boucl6s, sa barbe blonde, encadrent doucement son visage ; parfois il sourit faiblement, et sa gravity ne va jamais sans une bont6 affectueuse
" Pr^s de lui, k genoux, le's yeux baiss^s, la Vierge semble une jeune fille qui vient de recevoir I'hostie. ......... On n'imagine pas, avant de Fa voir vue, urie
modestie si immacul6e, une candeur si virginale; aupr&s d'elle, les vierges de Raphael ne sont que de belles paysannes fortes et simples
" Les saints sont des portraits, mais 6pur&, embellis ; la transfiguration c61este d^gage dans le corps comme dans T^me la portion ideale recouverte et alt6r6e par la grossiferet^ de la vie terrestre. Pas une ride sur les visages les plus vieux ; ils refleurissent sous I'attouchement de la jeunesse ^ternelle.......
" Mais les plus charmantes figures sont celles des anges. On les voit s'agenouiller en files silencieuses autour des trones, ou se serrer en guirlandes dans I'azur. Les plus jeunes sont d'aimables enfants candides ; ils n'ont jamais eu soupgon du mal ; ils ne pensent pas beaucoup ; chaque t^te dans son cercle d'or sourit, est heureuse ; elle sourira toujours, toujours, et c'est Ik toute sa vie "
H61as ! M. Taine a trop raison quand il termine son eloge du grand artiste chr6tien en disant : " qu'il
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fut la dcmi^re des fleurs mystiques. Ce monde, q*ii rentourait et qu'il ne connaissait pas, achevait de s'engager dans la voie contraire, et, aprSs un court acc&s d'enthou:3iasme, allait brtller son suecesseur, un dominicain comme lui, le dernier ehretien, Savonarole."
Apr^s eux, en eifet, le paganisme dans Part remporta des trioni,phes successifs, et bien des oeuvres des grands artistes du XV^1« sifecle ont la tache paienne.