‹ À travers l'Europe: impressions et paysagesChapitre 17 sur 28 · LES MEDICIS · texte numérisé non relu

LES MEDICIS

ANS avoir la pretention de faire une galerie des gloirea de Florence, il est

famille que je ne puis passer sous site. Son noni s'iinpose, et son souvenir poursuitpartotitdanacette belle ville,

est la patrie dew Medicis, et sur lale ila ont jet6 tant d'eclat.

Dans les iSglises, dans les palais, dans les musses, 8ur les places publiques, je Vols partout le nom des Medicis, et des ceuvres qui rappelleiit leur m^moire. On a calCule que cette illustre famille a donne d la cit6 cent prieurset sept grands-ducs; au monde plusieurs reines, i Rome trois Pontifes, L4on X. Clement VII et Leon XI.

Parmi ses grands-du23, les plus illustres furent, aans doute, C6me et Laurent de Medicis. On a decern6 au premier le titre de P6re de la patrie, et Florence lui dllt r^ellemsnt une grande part de s.i puissance et de sa beaute.

Ltmrent <le M6dicis mfirita le suriiom de liFajni/trjue, que t'histoire lui a donne; car peu d'hommes ont plus aime les Lettres, ct fait plus de sacrifices pour elles, et pour I'avaiicement de son pays. Peu de

princes ont grpup^ autour d'eux plus de chefsd'oeuvre et plus d'artistes, et les ont entour6s de plus de faveurs.

L&.-bas, sur ces hauteurs oil sourit Fiesole aux rayons du soleil, il y avait une maison de plaisance, qui k certains jours se transformait en acad^mie.

Le c61ebre rh6teur Politien 6tait Fun des h6tes de ce M6cSne, et il 6crivait si son docte ami Ficin.

" Viens k notre Tusculum de Fiesole, quand le " mois d'aotit, avec ses chaleurs d6voBantes, se sera " abattu sur Careggiano. L3, tu trouveras de belles " eaux, et dans le fond de la valine, un rare soleil, " un vent doux et frais. . De notre villula, si demi ca- " ch6e par la for^t, tu pourras embrasser tout Flo- " rence."

Faut-il le dire? Ces beaux esprits, sans vouloir s'^loigner d« I'enseignement orthodoxe, mais entraln6s par le culte qu'ils vouaient k I'antiquit^ paienne, glissaient dans une esp^ce de panth^isme vague.

Lorsque les lettr6s et les artistes reunis au cr6puscule, k Fombre des grands pins d'ltalie, respirant Fodeur des ch^vrefeuilles et des aub6pines, raisonnaient sur la Providence et sur la double nature de Fhomme, ils ne s'inspiraient pas de saint Thomas d'Aquin.

C'est dans une de ces d^licieuses soir6es sans doute que Laurent de M6dicis 6crivait cette esp^ce d'hymne au TrSs-Haut, qui debute ainsi :

" Par toi, Providence divine, Vkme entre dans le

ixt PAYS DU 90LEIL 235

" monde, pour se r^pandre ensuite dans chacun des ** membres de ce grand corps."

Ses pofeies n'ont pas toutes cette teinte religieuse, 6f la licence po^tique n'est pas la seule qu'il se soit Jtermise.

Florence a fait plus qu'aucune aiitre ville pour la rehabilitation du paganisme dans le mouvement.intellectuel de I'epoque. L^art grec, la .philosophic de Platon, les poetes antiques, 6taient Pobjet d'un veritable culte — et I'on etii ra^me voulu rev^tir le christianisme de la forme paienne.

Ce mouvement artistique et litt^raire eut-il au moins I'ieffet d'adoucir les moeurs, de pacifier I'esprit public, et de mettre fin aux dissensions intestines et au rSgne de la force brutale ? — Les historiens le pr^tendent.

Laurent le Magnifique, s'entourait de lettres et de savants, dont les plus c^lebres furent Politien, Pic de la Mirandole, Marcile, Ficin, Gentile d'Urbino et Verino. II eut trois fils, Pierre, Jean et Julien. Pierre devait, k titre d'ain6, lui succ6der comme Grand-Due ; mais il ne savait pas ce qu'il ferait de Jean.

Parfois, le soir; quand ses favoris I'entouraient, il prenait sur ses genoux ce bel enfant, a la figure d'ange, et il leur demandait ce qu'ils auguraient de son avenir. Chacun faisait sa prediction. Politien annon9ait qu'il serait la gloire des Lettres ; Ficin voyait fleurir en lui la philosophic platonicienne ;

mais le vieux Gentile d'Urbino s'^criait: Magnificat anima mea Dominum, Jean sera Phonneur du sanotuaire.

Jean devint L6on X I

Ce qui ne Pemp^cha pas d'etre poSte, musicien, arch^ologue et philosophe,

Quand Laurent de M6dicis mourut, k I'ltge de quarante-quatre ans, ce fut un deuil public, et jamais Florence ne t^moigna une douleur plus grande. Car il 6tait vraiment populaire.

Les lettr6s surtout le pleurSrent comme un p^re. " La po6sie, dit un historien, fut admirable k cette *' heure ; elle se ressouvint que Laurent lui avait " donn6 en abondance, de I'ombre, des bois, du so- ' ' leil, des livres ; elle le paya en beaux vers : c'^tait " son or k elle I "

Le Magnifique avait bitti des palais, elev6 des citadelles, ouvert des jardins peuples de marbres antiques, fond6 une biblioth^que, un mus6e, une academic, et des chaires de grec et de latin.

Son fils Pierre cut ses d^fauts, mais non ses qualit6s. II n6gligea les affaires publiques, il perdit Paffection du peuple et des grands, et quand Charles Vlll vint envahir Pltalie, il se monlra trop faible pour opposer la moindre resistance.

Sans consulter les membres de la Seigneurie, il alia conclure avec le roi de France, un trait6 que Florence trouva d^shonorant ; et quand il rentra

AtJ PAYS DU SOLEIL 237

dans la ville, on refusa de lui ouvrir la grande porte du Palais-Vieux. En m§me temps, le peuple s'ameuta, et, sur la place de la Seignwria, lui lan9a des injures pendant que des enfants lui jetaient des pierres. II gagna la Via Larga, oil s'elevait le palais des Medicis, et il en revint avec une troupe de soldats que precedait son frSre, le Cardinal, en soutane rouge. Mais I'^meute ne se laissa ni influencer par le Cardinal, ni intimider par les soldats, et la chute des M6dicis fut consommee.

Le Grand-Due s'enfuit a Bologne, puis k Venise ; son palais fut pill6, et le Cardinal ayant ^change sa soutane rouge contre la robe de franciscain, alia vainement frapper k la porte du convent des dominicains : il n'y fut pas regu.

Pourquoi done le convent de Saint-Marc refusait-il d'ouvrir ses portes k Uillustre fugitif, qui allait devenir Leon X ? C'est que depuis longtemps, et surtout depuis la mort de Laurent, le farouche Savonarole, prieur du convent, faisait une veritable guerre aux M6dicis, dont il denongait le luxe et le libertinage.

En r^alite, on ne pourrait guere assigner k oette chute de la maison des Medicis d'autres causes que les scandales donnas au peuple par plusieurs de ses membres. Leur luxe et leurs debauches furent exploites par leurs ennemis, et fournirent k Savonarole I'objet de ses philippiques eloquentes et de ses fdudroyants anathfemes.

Ce moine n'etait pas seulement un religieux exemplaire, priant jour et nuit et faisant penitence ;

c'etait un tribrfn qui ^levaitla predication jusqu'aux plus hauts sommets de I'eloquence, et qui soulevait les multitudes. Quand ses paroles de feu ^veillaient les 6chos de Santa Maria del Fiore (le D6me) elles passionaient Florence et retentissaient dans toute ritalie.

Les sciences, les lettres, les arts, dont le reveil 6tait encourage par les Medicis, ne s'inspiraient pas assez du Christianisme, et Savonarole fulminait du haut de la chaire centre Pinvasion du paganisme.

A Pexemple de ses princes, la society flofentine se livrait aux joies mondaines, aux spectacles bruyants, au jeu, £l la debauche, et I'infatigable apdtre adjurait, menagait, se lamentait comme un autre Jeremie, et pr^chait la penitence.

En m§me temps il proph6tisait un chatiment :

*' Un homme viendra, s'ecriait-il, qui envahira I'lta- " lie en quelques semaines, sans tirer I'ep^e. II pas- " sera les monts comme autrefois Cyrus, et les ro- " chers et les forts tomberont devant lui." Et c'est quelques mois apr^s que Charles VIII envahissait ritalie.

II serait bien interessant de r&umer ici la vie mouvementee de cet illustre dominicain, qui eut le tort de vouloir ^tre homme d'Etat en m^me temps que moine, et conduire a la fois son monastere et son pays. Que dis-je ? Le jour vint ou il voulut ni^me censurer le Pape et reformer I'Egiise.

Ces fautes ruinerent son prestige, qui 6tait immense, et sa carriere politique le conduisit sur le bticher.

Alj PAYS DIJ SOLElt 239

II me plairait aussi d'appr^cier ce merveilleux orateur, et de vous citer quelques pages de ses setmons si path Cliques et si entratnants. Mais cela me m^nerait trop loin.

Qu'il me suffise d'ajouter qu'en visitant Florence, ce nom de Savonarole a 6veill6 en moi un grand int6r^t et une vive sympathie. J'ai vu sa cellule au couvent de Saint-Marc, et plein d'admiration pour son g^nie et sa foi, je me suis pris ^ regretter que les charmes de la vie monastique ne Paient pas retenu loin du terrain brtilant de la politique, oil I'ange allait brtiler ses ailes.

A I'int^rieur du vieux couvent se cache un jardin qu'erabaumaient jadis des rosiers de Damas, qui n'avait d'autre votlte que le ciel bleu, et qu'une galerie si arcades entourait. C'est 1^ que se rangeaient les moines v^tus de leurs robes blanches, et que le frSre J^r6me, comme ils I'appelaient, venait leur pr^cher la penitence.

Le souvenir de Savonarole m'a suivi aussi sur la piazza Sdgnioriaj et mon imagination y vit repasser deux scenes d'un contraste bien 6tonnant.

Un jour, k la suite d'un grand triomphe oratoire de I'illustre dominicain,' et suivant ses instructions, Florence fit sur cette place un immense auto-da-fe de toutes les frivolit^s mondaines contre lesquelles Porateur s'etait 61eve. Autour d'un m4t qui portait le mannequin du Carnaval, furent dress6es huit grandes pyramides compos6es de portraits plus ou moins ' immodestes des belles Florentines, de toilettes ind6-

centes, de jeux de cartes et aatres, de cosra6tiques, de pommades, de parfums, de poudres, de travestisseinents, de masques, de mauvais livres, etc., et I'on y mit le feu au chant des hymnes et des cantiques.

Trois ou quatre ans apr^s, uq autre bticher s'eleva au m^me endroit, et du milieu des flammes qui le d^vorerent, on entendit la voix de Savonarole crier : Jesus ! Jesus !

Page 1