LA NATURE ET L'ABT
ors flfs Uffizi et du palais Pitti. C'est )lvts longue proQienade que j'aie faito vers le nionde des arts, etje me sens Pauvre humanitS, I'Hdmiration mfiine ;igue.
me demandez pas, lecteur, de voua decrire ces galeries imraeneeB et splendides. Je vous rfpondrais que j'en suis incapable, et j'ajouterais: venez les voir ; pour jouir de ee spectacle et en juger, il faut voir de see yeux.
Je veux cependant vous r^sumer en aussi peu de inote que possible I'impreBsion g^n^rale que j'emporte de la contemplation de tant de chefs-d'ceuvre. EntPons dans le jardin Boboli, qui s'^tend en arri&re du palaia Pitti, jetons un coup d'osil fi ses fontaines, k sea ailees bordeea de flours et de statues, gravissons ses terraeees et allons nous perdre au milieu de ses charmillea verdoyantes, afid d'etre seuls avec la nature dont la vue ne fatigue jamais ; car elie montre ses beaut^a A qui veut les voir, mais elie n'impose aucune ^tude.
De la colline oil nous sommes assis, nous apercevonH la tour du Pcdatzo Vecckio, le Campanile et la
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coupole de Santa Maria del Fiore ; mais la solitude et le silience nous entourent. Demandons-nous maintenant quel enseignement un chr^tien doit recueillir de cette excursion enivrante dans le domaine de Tart.
Dans les galeries des Uffizi, les tableaux sont ranges par ordre de dates, et I'on pent ainsi parcourir en quelques heures toute I'histoire illustr6e de la peinture. Or, de ce cours abr6g6 d'histoire, le meilleur que Ton puisse faire, il m'est rest^ cette pens6e dominante ; c'est que Part chr^tien, apr^s s'^tre graduellement et harmonieusement developpe pendant les XIV" et XV* si^cles, a fait fausse route avec la Renaissance, tout en atteignant ^ cette 6poque son plus haut sommet de perfection et de gloire.
De Cimabue et Giotto i Fra Angelico le progrfes est immense. D^ja la Renaissance paienne menace, mais on se borne si lui emprunter la perfection des formes. Les proced6s d'execution sont encore d6fectueux, mais on possMe la vraie notion de Part, et le progr^s continue.
Sans doute on est trop mystique, et I'on ne se pr^occupe pas assez de copier la nature. Les 6tudes anatomiques sont compl^tement n6gligees, et Fra Angelico ne prend nul souci des corps de ses personnages ; il les envelope de draperies pour n^avoir pas a les dessiner, et concentre tous ses efforts siir Pexpression et la - beaut6 id6ale qu'il convient de~ donner aux figures.
. Mais les id ees marcbent, et ses"succe$seurs coip-
prennent que, sans perdre de viie la beaute ideale, il ne-faut pas n^gliger le culte de la forme et I'etude de la nature. La vraie esth^tique de Part chr^tien serait que le r6el etl'ideal pussentse rencontrer sans choc, s'harraoniser sans^'effiicer, iiUier la v^rit^ k la purete dans la forme, et montrer au dela l'id6e qu'elle exprime.
A Theure oi s'ouvre le XVI« siScle, il semble que cette alliance harmonieuse de la nature et de Tideal va s'accomplir. Le Perugin, Fra Bartholomeo, (della Porta), un fils .do saint Dominique comme Fra Angelico, et Andr6 del Sarto, repr6sentent cette brillante 6poque de Fart, et les rayonnements de ces astres vont illuminer Michel- Ange et Raphael, qui vont paraltre.
M. Taine, jugeant cette 6poque, I'appelle "un moment unique dans I'histoire, oii le paganisme nouveau et le christianisme ancien, se rencontrent sans se combattre ; et, s'unissant sans se detruire, permettent a Part d'adorer la beauty sensible et de relever l$,vie corporelle, mais a la condition qu'il n'en aimera que la noblesse, et n'en representera que la gravity."
C'est alors que vinrent Michel-Ange et Raphael, Avec eux Part s'eleva k une hauteur qu'il n'avait pas encore atteinte, et produisit des chefs-d\> uvre qui font encore Padmiration du monde. Mais avec eux peut-^tre, au moins dans la derniere partie de leur vie, la Renaissance triompha et la nature Pemporta sur Pideal.
Peut-^tre leur g^nie put-il encore, sur les sommets
radieux qu'ils avaient gravis, conserver I'^quilibre de la forme sensible et de Fidee ; et I'on peut soutenir que leurs derni^res oeuvres, oil la beauts mftterielle domine, ne sont pas anti-chr^tiennes.'"
Mais la porte qu'ils avaient ouverte au paganisme fut agrandie par leurs successeurs, et I'art glissa rapiderhent sur la pente du naturalisme. Le type que les artistes voulurent alors representer de^^nt, suivant les theories chores a M. Taine, " le corps d^sha- ' bill6 tel que le fournit- le mod^e vivant, Thomme ' exactement reproduit par limitation litt^rale, et
* non transform^ par la conception id6ale... D6ta-
* ches du monde celeste et ramen^s au monde natu- ' rel, les hommes voulurent contempler non plus ' des idees ou des symboles, mais des 6tres et des ' personnes. Pour eux, les choses reelles ne furent
* plus un simple signe k travers lequel s'elance la ' pens6e mystique ; elles eurent un prix et une
* beaute propres, et le regard arr^t^ sur elles ne son- ' gea plus k les quitter pour se porter au deli."
YoiU resth6tique realiste/ et Ton sait k quelle d6cadence elle a conduit Part. Les anatomistes sont venus ; ils rSgnent, et depassant I'art antique, ils etalent des nudites convulsionn6es et hardies que les paiens ignoraient.
Telle est I'impression que la visite des grandes galeries de Florence a produite en moi.
Mais en vous la communiquant, lecteur, j'ai quitt6 lejardin Boboli, traverse le Pont-Vieux, et, Mn^nt le long de PArno, je me dirige du c6t^ des Cascines.
J'ai quelque peine k trouver le flenve joli. Ce ne sont pas les eaux profondes et claires de nos rivieres du Canada. Ce ne sont pas leurs grandes vagues d^ferlant et chantant sur le sable. Ici I'eau frissonne k peine sous les morsures de la brise. Elle ne pourrait se soulever qu'en mettant son lit k sec.
L'Arno est 6troit, pen profond, et d'une couleur rougeMre. Si les palais 6tagSs sur ses bords ne lui faisaient pas un cadre monumental, et s'il n'avait pas une histoire, je lui accorderais k peine mon attention.
Quelques cafSs, oil de petits groupes de fltoeurs prennent des chopes de bi^re en fumant ; quelques vitrines pleines de mosaiques, d'estampes, de bijoux, de livres, quelques beaux hdtels ranges le long de I'Arno et y mirant leurs fa9ades aux vives couleurs — tel est le paysage qui se d6roule k mes regards.
Mais bient6t se montrent des arbres, des haies et des charmilles. Ce sont les Cascines, qui ressemblent un peu au bois de Boulogne de Paris. Une belle chauss^e, oil se croisent de nombreux equipages, serpente au milieu des h antes fu tales de pins, de h^tres et de chines. Les feuilles jaunies couvrent d6jsl le sol, et les t^tes decouronn^es des grands peupliers laissent apercevoir au firmament des montagnes de nuages, s6par6es par des vallons d'azur que le soleil illumine.
La brise chante dans les rameaux toujours feuillus des chines verts ; mais elle pleure dans les aigrettes tremblottantes des cypres. On dirait que ces arbres
ont pris dans les cimetieres, oil nous les plantons soiivent, Phabitude de se plaindro. Qiiand le vent les ao;ite, ils font toiijours entendre je ne sais quels aceents lugubres.
Apris avoir circule t\ Tombre des grands arbres, ct aspire les parfurns des fleurs, je reviens vers la ville en admirant dc loin ses tours et ses coupoles.
On ne sait pas exictement quelle est Tetymologie du mot Florence. S'il faut en croire les poetes, 11 serait derive du latin flns parce qu'elle est la ville des lleurs. D'apres quelques historiens, elle se serait appolea d'abord Fluentla i\ cause de sa position au confluent de TArno et du Mugnone.
Quoi qu'il en soit, il est certain que Florence est admirablement entouree par un amphitheatre do col lines couvertes de fleurs, et que le vent qui vient de Fiesole est toujours impregne d'aromes.
On ne pent nier non plus que Florence a presquo toujours ete une ville florissante, tant6t sous un rapport, tant6t sous un autre. Quand la puissance et la prosp6rite lui ont fait defaut, elle a 6t6 la ville des lettres, des sciences et des arts ; et maintenant qu'ello scnible produire moins de genies qu'autrefois, elle so repose comme une mere dont la glorieuse fecondite a pris fin, et qui montre au monde 6bloui les chefs* d'ODUvre de ses illustres enfants.
Avant de rentrer d mon h6tel, j'ai voulu revoir le D6me. Au moment oi je m'approchais du Campanile, je vis arriver i\ grands pas,longeant le BaptistSre, <ie lugubres fantdmes, tout enveloppes de vetcoieats.
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de deuil, la t6te et la figure couvertes d'un grand capuchon noir perc6 de deux trous oil brillent des yeux qui serablent terribles. C'6taient des penitents noirs, ou frSres de la Mis6ricorde, que je voyais pour la premiere fois.
. L'un d'eux marchait en avant, battant la mesure avec une clochette et les autres portaient le catafalque. De toutes ces cagoules myst^rieuses sortaient des voix s^pulcrales r6citant des psaumes/ Je voulus traverser la place devant eux ; mais ils rasaient le sol comme de?» ombres pouss6es par le vent, et je dus na'arr^ter pour les laisser passer. Je sentis un frisson quand leurs robes flottantes me fr61Srent, et je gardai le souvenir de cette apparition fantastique.
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OUS sommes aux derniers jours d'ocobrc. I! fait un temps magiiifiquc, et 3 firmament ressomble d une immense otonde, eapitonnee du sole bleue, ft sur quelle on auriiit laisse tomber quelqnea jcons de oiiate. Nous nous croirions re- ?niis aux beaux jours du mois de jiiin en Canada.
Dans notre compartiment dc wagon se trouvcunc famille anglaise, composfc du pero, de la mere ct d3 djux JGUie.* filles. Noui les avons lais.^ei causer quelquc temps cfin de eavoir un peu il qui r.ous avions affaire, et r.ous ovons ensuite U^ conuaissancc.
C'est line famille eharmantc. Elle s'en va passer ITiiver il Rome, oiX les jtunes filles prendront dca lemons de musiquectd'Itiilien. Leperecst spirituel, giii, affable, et il a toute la verve d'un Farisiun. Ce n'est pas un savant; mais il a bcaucoup voj'age, BUrlout aux Indes, oil il a fait fortune, et je lo trouve fort iuteressant. II est protesUint; mais sa femme
et ses fiUes sont catholiques, et' lui-m^me m6rite de r^tre. J'espfere qu'il le deviendra.
La m&re est une petite femme 616gante, vive, jolie, un peu raide peut-^tre, et cependant fort aimable. Si les femmes avaient I'Uge qu'elles paraissent avoir, je lui donnerais 28 ans ; mais quand je regarde ses enfants, je suis bien forc6 d'61ever un peu ce chiffre.
L'alnee des fiUes lui ressemble, et la cadette ressemble a son pfere. . Ce sont deux types charraants, mais tout differents. La plus jeune est espi^gle, et se livre ^ mille enfantillages auxquels son pfere se pr^te de la meilleure gr^ce, mais qui ne plai&ent pas tant k sa soeur atn6e.
A la gare de Passignano, sur les bords du lac de Trasim^ne, nous profitons d'un instant d'arr^t pour descendre, et nous remontons en voiture charg6s de gUteaux, de raisins et de vins fins. L'app6tit vient en mangeant, la verve en causant, et notre compartiment de vient bient6t le plu^ gai salon.
Nous admirons les paysages qui se d6roulent de chaque c6t6 de la voie, nous nous communiqupns nos impressions, et de temps en temps nous faisons des excursions aux Indes, au Canada, et en France.
Le pays est accidenie, et des flots de lumi^re baignent les coUines, les gazons et les bois. Mais le soleil decline rapid ement a I'horizon, et dans quelques instants, il ira se noyer dans les flots de la M6diterran6e.
D6jd nous avons laiss6 derriere nous Spol&te, agr6a-
blement situee au versant d'une colline, couronn6e d'une citadelle. Nous avons gravi le mont Somma, et pasB6 sous ses derniers sommets dans un long tunnel. Jetant un coup d'oeil k Terni, ville natale de Tacite, dit-on, et si Nami, patrie de I'empereur Nerva, nous courons si toute vapeur sur la rive droite de la N6ra.
La vallee est charmante, et de grands bois de chines toujours verts I'ombragent. A droite, les cimes escarp6es du mont Soracte se dessinent ^ Phorizon. S'il est vrai que cette montagne fdt couverte de neige du temps d'Horace, ce ne devait pas ^tre en octobre ; car elle nous parait blanche, de calcaire d6compofir6 par la pluie et le soleil, et non pas de neige.
C'est dans les cavernes de cette montagne que se r6fugia saint Sylvestre, quand les Catacombes ellesm^mes furent devenues un s^jour dangereux pour les successeurs de Pierre.
Un jour, le saint Pontife vit des hommes arm& gravir les flancs du Soracte, et il crut voir descendre sur sa t^te la couronne du martyre. Les soldats le prirent et le conduisirent devant Cesar. Mais le nouveau C6sar se nommait Constantin, et ce qu'il voulait, c*'est que saint Sylvestre abandonn^t sa caverne solitaire et vtnt habiter le palais imperial de Latran. II avait triomphe de Maxence par la Croix : a son tour, la Croix allait triompher par lui, et devenir l'6tendard sacre de Rome et du monde.
Coincidence merveilleuse I la vraie Croix, enfouie sous terre dans les flancs du Golgotha, tant que le
Christianisme fut lui-ra6me enseveli dans les Catacombes, allait reparaitre an grand jour, miraculeusement retrouvte par sainte Helena.
Mais quel est ce ruisseau qui court sur notre gauche, et semble comme nous se hMer vers Rome ? C'est le Tibre.
Nous approchons done de la Ville-Etemelle ! O joie ! bonheur I Nos coeurs debordent de la plus douce des Amotions.
Nous allons voir Rome, la ville des villes, la cit6 sainte, le centre du monde, la tete et le coeur de la cattiolicit^, rimmortelle survivante de Tantiquite, et la mere de toutes les civilisations. Nous allons admirer ses monuments, con tern pier ses mines, entendre les voix ^loquentes qui s'elevent de son sein, nous eclairer de ses lumieres,nous enivrer de ses parfums.
La nuit vient ; mais le train qui nous emporte a bien march^. Nous avons traverse le Tihre, c6toy6 sa rive gauche, perdu de vue .Vonte Rotondo, et nous void enfin dans la campagne romaine.
Est-ce mauvais goiit? Est-ce prejug6? Je ne sais, mais j'aime cette solitude. Les impressions ne se commandent pas, elles s'imposent, et ce que je sens dans ce desert qui entoure Rome, c'est une melancolie delicieuse, une somnolence — comme celle produite par I'opium — mais saine, et pendant laquelle Tesprit se livre aux plus douces reveries, aux plus poetiques meditations.
Je sais bien tout ce que Ton dit contre cette cam-
pagne morne et silencieuse. " Comment, s'^crient les touristes utilitaires, ces vastes champs ne sont pas cultiv^s I Dans ces larges espaces il n'y a pas im hdtel, pas une manufacture, pas un champ de bl6, pas un jardin, pas un bocage ! Une longue plaine onduleuse, couverte d'un gazon maigre et de grandes herbes sauvages, oil paissent des troupeaux qui semblent s'ennuyer, et que traversent de rares Equipages ou quelques charrettes de paysans, est-ce Ik une ceinture convenable pour la Ville-Eternelle ?
" Pourquoi ne divise-t-on pas ces terrains en lots k b^tir ? Pourquoi n'y a-t-il pas ici une usine, autour de laquelle viendraient se grouper de nombreux ouvriers ? Pourquoi n'y voit-on pas au moins des villas, des arbres, et des cultures perfectionnees ? '
II y a toute une s6rie de ces pourquoi dans les r6cits des voyageurs, et je n'ai rien k leur repondre. Sans doute, il y a des raisons k cet 6tat de choses, et je les trouverais si je me donnais la peine de les chercher; mais elles ne m'importent guere. Tout ce que je liens k dire, c'est que cette solitude et cet abandon m'impressionnent profond6ment et me plaisent.
C'est triste comme un cimetifere, dit-on. Oui, sans doute, et c'est ainsi que j aime les environs de Rome. D'abord, tons les cimetieres me plaisent, et je ne crois pas 0tre seul k les trouver interessants. Mais celui que nous traversons en ce moment est bien plus ^niouvant que les autres : c'est un cimetiere de peuples.
D^innombrables fractions des nations de la terre, depuis les soldats de Carthage et les savants de la Gr^ce jusqu'aux hordes barbares venues du Nord de I'Europe et de FAsie, dorment Ik dans la poussi&re des sifecles, et je trouve bon qu'on les laisse dormir en paix, jusqu'^ ce que la trompette de Pange vienne les r^veiller.
D'ailleurs, Rome a remplac6 Jerusalem sur la terre. C'est la nouvelle Sion, b^tie pour la religion du Christ, et, comme k Jerusalem, il me plait qu'on ne puisse y arriver qu'apr&s avoir travers6 un desert. Je pourrais 6tendre ce rapprochement jusqu'sl la Jerusalem celeste, et dire par quels chemins d&ol^s l'humanit6 s'y achemine.
Enfin, Rome estla ville de TEglise et des 6glises ; c'est un sol sacr6, un lieu saint, un cloltre immense, et il convient qu'elle soit entouree de solitude et de silence, pour les» intelligences qui viennent y m6diter, pour les-^mes qui viennent y prier, pour les coeurs soufifrants qui viennent y chercher I'oubli,
VoiU ce que je pense, et voil^ pourquoi ces paysages attristants me conviennent. J'aime ces espaces vides que le calme enveloppe et que la s6r6nit6 du ciel 6claire. J'aime cette suite interminable de tertres desol^s, dont la perspective monotone se prolonge k perte de vue sans me distraire de mes reveries. J'aime surtout ces mines que les ombres du cr6puscule grandissent, qui, le jour, semblent ^tre les pierres tumulaires des peuples tomb6s, et qu'on prendrait, la nuit, pour de grands fant6mes errant dans la solitude.
Voyez-vous l^rbas, dans les vapeurs md6cises du soir, les grands arcs tronqu6s des aqueducs antiques, portant des bouquets d'arbustes sur leurs dos en mines, et ressemblant si d'6normes dromadaires qui traversent le desert et marchent en procession vers la ViUe-Etemelle ?
Une seule chose me d6plalt, c^est de traverser cette z6ne d^peupl6e et muette en chemin de fer. Nous allons trop vite, et je n'ai pas le temps de recueillir toutes les pens^es qui m'assiSgent.
Etrange contradiction des sentiments ! J'ai bien h&te - d'arriver, j'6prouve le d^sir ardent de voir Rome; et cependant j'aimerais i prolonger I'attente et la vague reverie dans laquelle je me sens plong^.
Ce qui m'afflige surtout, c'est que la nuit est tout k fait venue quand nous arrivons dans Rome. A peine avons-nous pi; voir dans un lointain brumeux la coupole de Saint-Pierre dessinant dans I'ombfe ses proportions colossales.
De la gare k l'h6tel nous parcourons des rues plus ou moins ^troites et tortueuses. Nous c6toyons de grands Edifices sombtes, quelques fen^tres 6clair^es, certains quartiers plus animus oil le peuple circule et oii brillent de riches vitrines. C^ et 1^, quelques portiques vaguement d6m616s k la lueur d'un r6verb6re, quelques statues qui prennent dans la demi-obscurit6 des poses fantastiques, quelques colonnes dont nous ne distinguons que la -base, et dont le sommet perdu dans la nuit semble supporter
la coupole des cieux. Voili tout ce que nos yeux inquisiteurs peuvent entrevoir.
Tjat d coup la voiture s'arrSte, entre un pstit ob6lisque, supporte par un elephant de bronze, et une large fagade illuminee. C'est VAlhergo della Minerva.