‹ À travers l'Europe: impressions et paysagesChapitre 20 sur 28 · LE CAPITOLE · texte numérisé non relu

LE CAPITOLE

E raont capitolin n'est pas moins c616bre ni moins riche en souvenirs que le Palatin. Depuis I'origine de Rome, on Pa toujours consid6r6 comme le centre de sa puissance, comme le sommet de sa grandeur.

C'est ici que si6gea pendant des si^cles le S6nat romain, cette illustre assemblee qu'aucune chambre populaire u'a 6gal6e depuis. Les pouvoirs de ce S6nat [etaient immenses, et Ton ne "saurait gu^reexag^rer I'influence qu'il a exerc^e sur les destinies du monJe.

C'est ici que s'61evait le fameux temple de Jupiter, et qiie le S6nat et le peuple venaient offrir des sacrifices, tant6t pQur demander la protection des dieux dans les grands perils de la puissance romaine, tant6t pour rendre graces de quelque grande victoire.

Le Capitole avait deux sommets, sieges des deux pouvoirs, religieux et militaire, qui faisaient la force de Rome : la Roche Tarp6ienne, couronn^e d'une citadelle, et le rocher qui servait d'assises au temple consacr6 h Jupiter Tr^s-Bon et Tres-Grand : Optimo Maximo, Entre les deux 3'etendait le Tahularium

repr6sentant le pouvoir civil, et contenant les archives du S6nat, qui y tenait ses stances.

II en fut ainsi jusqu'^l I'epoque de Constantin. C'est du Capitole que partaient les armies invincibles qui, lanc^es dans de^ expeditions toujours plus lointaines, reculaient sans cesse les limites du monde civilis6. C'est au Capitole qu'elles revenaient, apr^s avoir vaincu les ennemis de Rome, et soumis k son empire quelque nouvelle province.

Au portique du temple venait aboutir la voie Triomphale, vers laquelle semblaient converger toutes les routes de Funivers, et dans les jours de triomphe tout le mont Capitolin se couvrait d'une foule immense, comprenant les pontifes, les pr^tres, et tons les grands personnages civils et militaires de Rome.

Apres s'^tre d^rouj^e, avec une pompe dont on se ferait difficilement une id6e juste, le long de la voie Appienne, la procession franchissait la porte du m^me nom, d^filait sous les arcs de triomphe qui ornaient la voie, montait lentement au Capitole, et venait se ranger en face du temple de Jupiter, dont elle inondait les parvis.

Unjour, le triomphateur se trouva ^tre un des grands g6n6raux de Rome, nomm6 Placidus, revenu de la Perse avec ses legions victorieuses. Arriv6 k la porte du temple, il desoendit de son char dor6, tratn6 par quatre chevaux blancs, mais il refusa d'entrer. II 6tait chr^tien, et ne voulait plus sacrifier k Jupiter.

La ^oudre, tombant du ciel sur le pinacle du temple et le r^duisant en cendres, n'eiit pas produit une commotion plus grande dans la foule.

Comment ! se disait-on, cette detestable superstition deschr6tiens en est-elle done arriv^eld? Elle envahit done tous les rangs de la soci6t6 ? Elle se glisse done dans toutes les classes ?

La nouvelle se r6pandit avec la rapidit6 t616graphique dans Timmense assembl^e, et y souleva de bruyants murmures. En un instant, le vainqueur que Ton venait d'acclamer, le conqu6rant dont on c616brait les victoires, devint un objet de m^pris et de haine, et de toutes parts retentit le cri terrible : " Mort aux chr^tiens I "

Le g6n6ral fut conduit devant I'empereur, qui lui avait donn6 un grand banquet la veille, et apres avoir r6sist6 k toutes les menaces et k toutes les promesses, il fut renferm^ dans la prison Mamertine, en attendant qu'il flit livr6 aux b^tes. C'est au Colis^e que nous le retrouverons.

Bien des scenes de ce genre se renouvel^rent sur ce mont du Capitole, jusqu'au jour oii Ton vit le S6nat lui-m^me tout entier proscrire le culte des faux dieux, et proclamer le christianisme " la religion " du Senat et du Peuple romain.^^

" C'est alors, chantait le poete Prudence, que I'on

*' vit ces P^res v^n^rables, les plus brillantes lumife-

" res du monde, la noble assembl6e des Catons, d6-

" pouiller les insignes de Pantique sacerdoce, et se

** rev^tir humblement de la robe blanche des cate.- " chumSnes."

La grande revolution sociale et religieuse 6tait accomplie. Rome cessait d'etre la maitresse temporolle dii monde, et en devenait la reine spirituelle. E.le 6changeait sa couronne contre la tiare, et songceptre contre la houlette du Pasteur universel.

Sortis on ne sais d'od, pousses par je ne sais quel souffle invisible, les Barbares accouraient vers elle pour la detruire ; niais du moment qu'ils en 6taient devenus les vainqueurs, ils pliaient les genoux devant sa puissance mysterieuse, et recevaient en ^change du niLil qu'ils lui avaient fait le double don de la foi et de la civilisation.

Bien differente de Tlslamismc qui devait plus tard. imposer ses croyances par la force de Tepee, TEglise Romaine, par la seule force de sa parole, brisait Tepee de ses vainqueurs, et les amenait humbles et repeU' tants ^ ses pieds.

Sous les coups des Huns, des Vandales, des Herules et des Ostrogoths, la Rome pai'enne, la grande pre" varicatrice, qui avait commis tant de crimes, et hx\ le sang de tant de martyrs, voyait tomber ses monurments et ses temples. Mais de leurs ruines s'61evait, la Rome chr^tienne, celle qui allait conquerir la domi^ nation spirituelle du monde, et m^riter le nom de Ville-Eternelie.

C'estainsi que fut mutile et d6pouill6 par Gens^rie le temple de Jupiter Capitolin, et que de ses debris

fut plus tard const ruite une 6glise chr^tienne, qui s'appelk d'abord Sainte-Marie du Capitole, et qui porte maintenant le nom de Sainte-Marie in Ara Coeli, Les vingt-deux colonnes qui en divisent les nefs doivent avoir appartenu au temple paien,^en grande partie.

La troisiSme k gauche porte cette inscription :s a cuhiculo Augustorum, ce qui indiquerait qu'elle provient soit du Palais des C6sars, soit de quelque appartement imperial, dependant du temple.

Cette ^glise, oii se trouve le tombeau de sainte H^lSne, est pleine de souvenirs, et les dalles en sont form^es de pierres tumulaires.

Vis-^-vis I'entree de la sacristie est la chapelle circulaire de VAra Coeli, qui a donn6 son nom k I'eglise, et qui, suivant la tradition, serait bdtie au lieu mtme oil Von croit que la trh sainte Vierge Ma/rie, tenant son Fils entre ses bras^ se fit voir d, Vempereur Auguste dans le del, au milieu d^un cercle d^or. Ainsi le dit I'inscription de la frise.

Cette tradition eSt trSs ancienne, et regoit une certaine autorit^ de plusieurs r^cits plus ou moins historiques et plus ou moins l^gendaires. Suivant les uns, consult^ par Auguste pour savoir quel serait aprfes lui le maltre du monde, I'oracle d'Apollon aurait refuse de r^pondre, puis enfin aurait dit : " Un enfant h6breu, Dieu lui-m6me et maitre des " dieux, me force k quitter la place et k rentrer tris- " tement dans les enfers. Desormais. retire-toi done " sans r^ponse de mes auteis." A la suite de cet

oracle, Auguste aurait fait 6riger dans le temple de Jupiter Capitolin un autel portant cette inscription : " Ara primogeniti Dei,^^ " autel du premier n6 de " Dieu."

Suivant les autres, ce serait la Sibylle de Tibur qu'Auguste aurait consult6e ; et aprSs trois jours d'attente, la sainte Vierge lui aurait apparu.

Quelque large que soit la part de la Mgende dans tous ces r6cits, il doit y avoir au fond quelque chose de vrai. Sans doute on ne peut ajouter foi aux predictions des oracles et des sibylles ; mais ne doit-on pas les consid6rer comme des traditions, remontant soit aux veritables propheties bibliques, soit si la r6v61ation primitive ?

Quoi qu'il en soit, cet autel du ciel, rempla9ant celui de Jupiter, a consacr6 la transformation chr6tienne du Capitole, et grandi I'int^r^t qui s'attache k cette coUine renolnm6e. Son Erection a mis le sceau k I'accomplissement des propheties sibyllines, et t6moigne que Venfant hebreu, le Christ, a bien remplac6, non seulement Auguste, mais Jupiter et tous les dieux de POlympe.

LE8 CATACOMBEfl.

a dit que Rome est un grand mus^e, t rien n'est plus vrai. Nulle autre n'offre autant de Bujets d'^tude i quaire et k I'artiate.

a Rome n'est pas seulement le plus

it le plus int^ressant musfe du monde

; elle fotme en quelque aorte une

immense basilique dont les Catacombes aont la crypte.

Etudiez la Ville-Eternelle comme mus^e, et vous y lirez toute I'histoire de I'Art. Etudiez-ia comme basilique, et voua apprendrez toute I'histoire eccl6siastique depuis I'origine du christianisme jusqu'A no8 jours.

Tou3 les siScles out laissS R leur ineffa^able empreinte. Avant de briller au grand jour, I'Eglise y vivait et grandissait sous terre. Elle y creusait ses fondations dans le tuf ; elle y enfouissait ses Saints et ses Martyrs, qui,comme autant de Pier res, devaient servir d'assises i I'edifice ; elle y appuyait ses piliers et ses colonnes, en attendant qu'elle pUt, quelquea ei^cles plus tard, lancer dans les airs ses coupoles et ses tours.

Les Catacombes forment une ville souterraine, en

dehors des portes de Rome, form6e de rues 6troites, profondes, g^n^ralement droites et se croisant en tons sens. De chaque c6t6 de ces ruelles, le tuf forme un mur dans lequel sont creus6es des niches horizontales, oil les morts sont couches les uns au-dessus des autres. Cimeti^re vient d'nn mot grec qui signifie dortoir, et c'est la doctrine chr6tienne que la mort n'est qu'un sommeil, et qu'un jour sonnera Pheure de Tuniversel et supreme r6veil. Mais aucun cimeti&re n'a cette apparence de dortoir k P^gal des catacombes. Les couches funSbres ressemblent a des lits, et ils sont superposes le long des galeries comme ceux des cabines de nos steamers. EUes sont reparties dans divers compartiments qui forment comme autant d'6crins de la mort, dont les joyaux sont des martyrs.

Une sainte a vu, dans une vision, les catacombes semblables k un jardin magnifique. C'est bien cela, et les semences qui y furent d6pos6es ont produit des fleurs et des fruits incom parables.

Le Christ a 6te trois jours dans le tombeau ; I'Eglise, son epouse, y a pass6 trois siecles, apres lesquels J^sus lui a cri6, comme autrefois k Lazare : Veniforas, sortez dehors ; et I'Eglise s'est lev6e de terre, et elle a conquis le monde.

L'histoire du christianisme est done ^crite dans cette crypte immense, et malgr^ de nombreuses lacunes k jamais regrettables, les tombeaux, les autels, les inscriptions tumulaires qu'on y a retrouv6s nous en retracent les grandes lignes.

29gr

Les tombeaXix en general expriment le silence d^finitif, I'evanouissement final de toute joie, de tout bonheur, de toute vie. Mais les tombes chr6tiennes ont encore urie voix qui parle d'une seconde vie, meilleure et plus durable qxfe la pfremi^re. A c6t6 de la vie temporelle term in 6e, elle montfe la vie 4ternelle. Ce contraste est frappant lorsque Ton compare si Rome les s^pulcres paiens aux tombeaux Chretiens, oil se trouve g^n6ralement representee la messagferfe de Tesperance, Pimperissable colombe du d61uge, portant le rameau d'olivier. En se posant sur le cercueil du «Tuste, comme sur une Arche liberatrice, la colombe annongait qu'au moment oil le temps baisse, pareil aux flots d'une mer qui se des* s&che, le sommet des collines 6ternelles commence i paraitre.

II y a dans les Catacombes dos galeries mortuaires qui sont resides ferm&s pendant pr6s de quinze si Seles. C'est peut-etre le seul cndroit au monde oil la paix du tombeau ait 6l6 respect^e si longtemps, et nuUe part ailleurs, on n'a pu observer aussi exactement le travail de la mort sur le corps humain. .

Mgr Gerbet rend compte de ces observations dans une page curieuse et pleine d'inter^t, que je veux citer : ** Regardez d'abord ce squelette ; s'il est bien " conserve, malgre tons ses siecles, c'est probable- " ment parce que la niche oii il a ete mis est creusSe ".dans un terrain qui n'est pas sec. L'humidite, qui " dissout tant d'autres choses, durcit les ossements, " en les recouvrant d'une crotite qui leur donne plus " de consistance qu'ils n'en avaient, lorsqu'ils etaient " les membres d'un corps vivant.

" Mais cette consistance n'en est pas moins un pro- " gres de la destruction : ces ossements d^homme " tournent k la pierre. Un peu plus loin, voici une " tombe dans laquelle il y a une lutte entre la force " qui fait le squelette, et la force qui fait la poussi^re : " la premiere se defend, la seconde gagne, mais len- ** tement. Le combat qui existe en vous et en moi, " entre la mort et la vie, sera fini, que ce combat " entre une mort et une mort durera encore longtemps.

" Dans le s^pulcre voisin, tout ce qui fut un corps " humain n'est dej^ pliis, except^ une seule partie, " que recouvre une esp^ce de nappe de poussiSre, un " peu chiffonn6e, et deploy 6e comme un petit suaire " blanchatre, d'oii sort une t^te.

" Regardez enfin dans cette autre niche : U, il n'y " a d6cid6ment plus rien que de la pure poussiSre, " dont la couleur m^me est un peu douteuse, k raison " d'une Ug^ve teinte de rousseur. VoilS done, dites- " vous, la destruction consomm6e I pas encore. En y " regardant bien, vous reconnaltrez des contours hu- " mains : ce petit tas, qui touche k une des extr6mit6s *' longitudinales de la niche, c'est la t^te ; ces deux " autres tas, plus petits encore et plus d6primes, pla- '* ces parallelement un peu au-dessous, k droite et k *' gauche du premier, ce sont les 6paules ; ces deux " autres, les genoUx. Les longs ossements sont repr6- '* sent6s par ces faibles trainees, dans lesquelles vous " remarquez quelques interruptions.

" Ce dernier caique de I'homme, cette forme si " vague, si efiac6e, k peine empreinte sur une pous- " siSre a peu pr^s impalpable, volatile, presque trans-

" parente, d'un blanc mat et incertain, est ce qui " donne le mieux quelque id6e de ce que les anciens " appelaient une ombre. Si vous introduisez votre " t^te dans ce s6pulcre pour mieux voir, prenez " garde : ne remuez plus, ne parlez pas, retenez votre " respiration. Cette forme' est plus fr^le que I'aile " d'un papillon, plus prompte Jl s'6vanouir que la " goutte de ros6e suspendue k un brin d'herbe au " soleil ; un peu d'air agit6 par votre main, un souffle, " un son deviennent ici des agents puissants, qui " peuvent an6antir en une seconde ce que dix-sept " si^cles, peut-^tre, de destruction ont 6pargn6. Voyez, vous venez de respirer, et la forme a disparu. Voili " la fin de I'histoire de Fhomme en ce monde."

Et Ton voudrait que ce ftit tout, et qu'il n'y e^t pas un autre monde ?

Non, non ; il faut qu'une vie meilleure couronne les catacombes de celle-ci, comme les splendeurs de Saint-Pierre ont couronn6 Pobscur tombeau du p6 cheur de la Galil6e.

-.JS^^

ES Catacombes n'ont pas ^t6 seulement le eimeti^re des premiers chr6tiens, elles ont et6 le berceau du christianisme ; car elles ont servi de refuge contre la persecution, et furent les premiers temples du vrai Dieu sur la terre d'Occident. iSous leurs vofttes sombres ont 416 dresses les premiers autels oii les disciples de J^sus c^l^braient et entendaient la sainte messe.

L'Eglise dans les Catacombes, e'est JSsus.dansla grotte de Bethl^em, tarnjis qu'au Vatican, elle rappelle son divin 4poux sur le Thiibor. Ces vues gen6rales nous paraftront plus frappantes, quand nous pourrons ^tudier plus en detail ces Stapes mgmorables de la. vie de I'Eglise.

Mais je veux, sans plus tarder, vous conduire aujourd'hui sur scm Calvaire, je veux dire au ColisSe,-

Lorsque je vis pour la premiere fois ce monument colossal, I'etonnement, I'admiration et une esp^ce de' stupefaction s'enpar&rent de tout mon gtre. Ijes scntimenta les plus divers, le^ images les plus varices, les Amotions les plus puiesantes vinrent m'assaillir en m6me temps.

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Get entassemeut gigantesque de marbres travertins Ine fit songer d'abord que j'avais sous les yeux les ruines de I'Antique Tour de Babel, dont Dieu avait foudroy^ les ouvriers, et dont les Stages superposes s'6taient 6croul6s sur tout un monde d^truit.

L'instant d'aprSs, il m'apparut comme une immense nef en naufrage et d^sempar^e. C'^tait le navire qui portait toute la soci6t6 paienne, aux mto duquel flottaient les pavilions de tous les peuples, que les puissants de la terre commandaient, et qui s'avangait invincible sur Poc^an des Ages ; tout A coup ce navire formidable 6tait venu s'echouer sur le rocher de Pierre, et ce n'^tait plus qu'une carene abandonn^e.

Cette image fit bient6t place ^ une autre. Je crus voir un monstre recourb6 sur lui-m^me, enroulant ses anneaux immenses dans la poussi^re des siScles, et cuvant les horribles festins de chair humaine que les Cesars lui ont donnas tant de fois.

II me fit horreur, mais je me rappelai aussit6t que toute tache est lav6e dans le sang du sacrifice. Je le vis arros6 du sang que des milliers de martyrs ont r6pandu dans son enceinte, et ses pierres innombrables, et la poussi&re da son arfene me semblSrent autant de saintes reliques.

C'est alors que cette po6sie a jailli de mori coeur spontan^ment :

On dit que le boa, le grand serpent d'Afrique, Quand il est bien repu de chair vive et de sang, Se recourbe et s'endort d'un sommeil lethargique En serrant les anneaux de son orbe impuissant j

Quand je te vois gisant sur ton lit de poussi^re, Immense Colis6e aux arceaux surann6s, Je me die que sans doute, 6 grand monstre de pierre, Tu cuves les festins que C6sar t'a donn6s I

H61as ! il t'a servi tant de chair virginale, Vers6 tant de'sang pur pour apaiser ta faim, Que tu n'as pu survivre si I'orgie infernale Et que ton lourd sommeil n'aura jamais de fin !

Eternel monument de haine et de luxure, Je suis k ton aspect tent6 de t'ex^crer ; Mais le sang des martyrs a lave ta souillure, Et quand je viens k toi, c'est pour te v6n6rer !

Je le baise en pleurant ton marbre s6culaire, Et, tremblant de respect, d 'amour et de terreiir, Je petrirais mon pain de ta sainte poussi^re, StiT d'y puiser un sang qui me rendrait meilleur !

Je m'approchai, et les proportions du colosse grandirent encore. C'est une montagne de pierre, •admirablement construite, un chef d'ceuvre d'architecture, dans lequel Part a donn6 la mesure de sa puissance, et o\i se trouvent r6unies la grandeur, la majesty, Pordre, la sym^trie et l'616gance.

Non seulement dix-sept siScles n'ont pu le d6truire, mais tons les progr^s r6alis6s depuis n'ont pu rien faire d'aussi parfait comme amphith^toe.

J'entrai dans ParSne, dans cette ar^ne oii tant de martyrs sont tomb6s sous la dent des b^tes fauves, aux cris d'autres b^tes fauves qui gouvernaieut alors le monde. Je la traversal en tremblant, croyant k

chaque instant qu'en foulant ce sol. sacre mon pied allait en faire jaillir du sang.

Mes regards s'arr^terent sur ces innombrables gradins oii venaient s'asseoir cent mille spectateurs de toutes classes, de tous rangs, pour repaltre leurs yeux de scenes sanguinaires.

L^ sont encore visibles et peuvent ^tre parfaitement distingues les degr6s mieux places et plus larges o\i venaient tr6ner dans toute leur magnificence les empereurs et leur suite.

. De chaque c6t6 s'etendaient les sieges des s6nateurs, des chevaliers et des simples citoyens romains.

Jusqu'sl Fannie 1874, une grande croix s'^levait au milieu de Par^ne, et les stations du Chemin de la Croix 6taient*rangees autour. Mais le nouveau gouvernement n'aimait pas ces momeries catholiques. II a fait enlever tout cela, et ses piocheurs s'occupent k creuser I'arSne. Dej^ la moiti6 a 6t6 enlevee, et Ton apergoit au-dessous, des murs de briques et des canaux o\i croupit une eau stagnante.

O profanation ! C'etait une si belle idee d'avoir transform^ en chemin de croix cette enceinte oii tant de Chretiens avaient souffert la mort pour le Christ!

C'etait si cpnsolant de voir la croix se dresser triomphante, glorieuse, entour^e d'adorateurs prostern69, dans ce m6me lieu oii tant de puissants avaient lutt6 contre elle !

Mais ce signe du cbr^tien offusque les yeux des

mattres du jour, et ils prefSrent contempler au fond de I'arene un cloaque f^tide divis6 par des cloisons de briques !

L'histoire du Colis6e est une des plus dramatiques que I'on puisse raconter, et elle n'est pas finie. Car I'antique monument est toujours debout malgr6 ses dix-huit si^cles, et Ton ne salt pas quelles seront ses futures destinies.

On assure que plus de trente mille ouvriers y travaillSrent pendant huit ans, et que le colosse, commence sous Vespasien, ne fut termine que pendant le rSgne de Domitien.

L'immensite et la magnificence de ses proportions, I'harmonie de ses trois grands Stages d 'arcades appartenant aux trois ordres de Parchitecture grecque, et se dressant au-dessus des sept colUnes et de tons les autres Edifices, ses vastes galeries interieures, ses innombrables gradins de marbre, ses antres raysterieux et ses sombres souterrains, en font une merveille que n'^galent pas les pyramides d'Egypte.

Quel spectacle ce devait ^tre que de voir cette montagne de marbre resplendissant au soleil, creusee k I'int^rieur conime un immense cratere, pavois^e de pavilions de toute couleurs, ombrag^e de tentures peinteSjOU venaient se jouer les rayons du soleil k une hauteur vertiginense, installant sur ses gradins cent mille spectateurs, et leur donnant en spectacle des combats de gladiateurs, des 6gorgements d'esclaves, des courses de charriots, des r^gattes de bateaux, ou des liiartyres cruels que souvent les lions et les

tigres ne voulaient pas ex6cuter, mais que des homines encourageaient et applaud issaient.

Quel architecte a done 6lev6 ce g6ant de marbre ? Quel g^nie a su combiner dans cette oeuvre hercu- 16enne la masse et r616gance, la force et la beauts, les exigences du public et celles de Fart ?

Chose 6trange I Un mystSre enveloppe ce problSme historique. Autour du nom de ce grand artiste, les voix de Rome sont rest^es muettes, et Martial, qui cel^bre et chante le Colis^e dans des vers enthousiastes, et qui Pavait vu construire, n'g^ pas un mot d'61oge pour Farchitecte.

II s'extasie devant cette merveille d'architecture, mais il tait m^me le nom de I'artiste. Rome qui divinisait le plus scel^rat de ses empereurs, et qui couvrait la voie Appienne et ses places publiques, de monuments en I'honneur de ses citoyens plus ou moins illustres, n'a pas elev6 une colonne, n'a pas fait graver la moindre pierre i la m^moire de celui qui I'avait dot^e de son plus imp^rissable monument.

D'ou vient done cette conspiration du silence ?

L'architecte du Colis6e 6tait-il done un de ces grands criminels dont on doit taire le nom aux generations futures, et dont la honte doit faire oublier le g6nie ?

Heias I oui, il etait coupable d'un crime qu'on ne pardonnait pas alors, et pour le ch^timent duquel, on ne se lassait pas d'inventer de nouveaux supplices — il 6tait Chretien !

Comment l'6tait-il devenu ? Quelle vie avait-il

men6e et comment mourut-il ? L'histoire ne nous a

transmit k ce sujet aucun detail. Tout ce que I'on

"^ salt, c'est qu'il s'appelait Gaudentius, et qu'il fut

martyris6. s '

Les savants, les antiquaires ont longtemps cherch6 dans les archives antiques, dans les -vieux parchemins, sur les murs du Colis6e, et dans toutes les inscriptions monumentales le nom du grand architecte, mais pendant dix-sept siScles, toutes les recherches ont et6 vainea.

C'est par hasard qu'en faisant des fouilles, dans les catacombes de sainte Agn^s, on a d&ouvert une tombe grossiere, portant une inscription qui a r6v616 au monde le nom d^sormais illustre de I'architecte du Colis^e.

On pense qu'il fut le premier chr^tien qui arrosa de son sang le monument que ses mains avaient b^ti I

M % C'est ainsi que Rome lui payait sa dette de recon-

naissance. X ville ingrate, combien d'autres, parmi tes plus illustres enfants, ont regu la m^me recompense apr^s avoir consacr6 leur vie k ta prosperity et k ta gloire !

Un jour, on vit entrer dans cette arSne un de ses

g6n6raux les plus illustres, qui avait promen6 sur la

terre africaine et jusque dans PAsie son arm6e triom-

phante. C'6tait Placidus, que j'ai dejsl nomme, et que

I'Eglise honore sous le nom de saint Eustache. On

lui avait fait une ovation princi&re, et il avait partag6

les honneurs du triomphe avec I'empereur Adrien. On Tavait acclam6 corame le Sauveur de la patrie, et il I'etait en efFet. Mais ses services, ses exploits, ses fatigues, ses canipagnes glorieuses, ses blesiues, qui ne lui avaient laiss6 que le plus paiivre de son sang, tout fut oubli6, du moment qu'il eut ose dire k Pempereur ces paroles fatales : Je suis chretien.

Les quelques gouttes de sang que quatre-vingts ans de vie penible lui avaient laiss6es, on voulut les lui ravir, et c'est pour cela que des licteurs I'amenaient enchatne dans Par&ne.

A ses c6tes se tenaient ses deux fils, soldats de Rome comme lui, et qui Tavaient suivi dans ses derni&res campagnes, ainsi que sa vaillante Spouse, aimante et fidele jusqu'a la mort. -

Et Tempereur dont le tr6ne avait 6te sauv6 par ce general etait 1^, portant un sceptre d'ivoire et une couronne d'or ; et il osait donner I'ordre de faire venir les b^tes fauves !

Deux lions et quatre ours bondirent dans I'ar&ne.

Mais en face des martyrs ils s'arr^tSrent, et se mirent k gambader autour sans les toucher. Un des lions s approcha mSme du general, et voulut mettre sa t^te sous le pied du h^ros.

" Aiguillonnez les betes, crierent Tempereur, et les grands, et le peuple." Mais les animaux se ruerent sur leurs gardiens et les chass^rent de Parene.

D'autres b6tes furent amen^es ; mais toutes viarent lecher les pieds des saints.

Que va done faire C6sar ? Comment reussira-t-il ii t^moigner sa reconnaissance k son fid&le g^n^ral, au sauveur de la patrie, si les b^tes f^roces refusent de I'assister ?

Le cas est pr6vu, il a £l sa disposition un animal plus terrible que les lions ; c'est un boeuf de bronze dans lequel les victimes sont renferm6es et brdlees k petit feu I C'est k ce monstre que le g6n6ral et sa famille furent livrfe. C'est dans ses flancs qu'ils rendirent leurs ^mes k Dieu ; mais quand, apr^s trois jours, on les en retira en presence de I'empereur, leurs corps ne portaient aucune trace de feu ; ils exhalaient une odeur embaum^e, et semblaient reposer d'un paisible sommeil.

Un autre jour ce n'etait plus seulement un g^n^ral et sa famille qui venaient au Colis^e payer de leur vie la peine de leur foi en Jesus-Christ. C'etaient deux cent soixante soldats, que I'on y tralnait sans forme de proems, sur les ordres de I'empereur Claude, et que de nombreux archers 6chelonnes sur les gradins de I'amphitheMre, tu&rent si coups de filches.

Ce massacre fut horrible, et quand ces malheureux soldats, qui avaient tant combattu pour la fortune de Rome ne furent plus qu'un monceau de cadavres, on en fit un bticher et Pon y mit le feu.

H61as I ces horribles spectacles se r6p6t&rent bien des fois, depuis saint Ignace jusqu'gl Almachius, qui fut le dernier martyr du Colis^e, apr^s Constantin.

O vieux Titan de pierre, continue d'accomplir la

rude penitence que font m^rit^e tes fautes. Plus tu t'affaisses sous le poids des ann^es, plus tes rides se creusent, et plus ton front me semble v6n6rable et purifi6.

ir

DANS LES EXJINEa

a dea voyageurs auxquels les ruinea diseot rien. S'ila ont en mfime temps alheur de ne pas aimer les figliaea et e poss4der aucune connaissance artis-- Rome leur patalt necesaftire'ment une brt ennuyeuse.

Lie plua souvent ils n'osent pas le' dire, pour ne paa paraltre inBensibles aux beautes de I'art; mais leur d^sappoiiiteraent perce^ travers les forraulea banales de leur admiration, at quand ils ont consacr^ quelques jours i la Ville-Eternelle, ils vont passer des aemaines it Naples, qui leur plait davantage.

Ijes choses qui d^plaisent le plus ^ ces voyageura Bont pr&is^ment cellea qui font mea d^lices, Je ne me tasse paa d'aller des €glises aux mines, et des ruinea aux 6glises, de la vie il la mort, de la mort k la vie. Car c'est 1^ le dualisme ^tonnant qui frappe constamment le regard dans Rome. Une ville morte et une ville vivante, un pasa6 6vanoui mais dont les " d^bria parlent encore, et un present plein de vie et de promesaes d'avenir.

Lee ruines de Rome sont immenses, et chaeune a sa physioQomie propre et son cadre bizarre.

Les unes sont 6tendues p^le-m^le a la surfece du sol ; les autres rang6es avec sym^trie au fond des fouilles et des caveau:?: que I'horrible pioche municipale a creus6s.

Celles-l^ dorment abandoun^es dans un quartier desert, au milieu d'une solitude qui les rend plus po6tiques ; celles-ci forment la crypte d'une eglise, le portique d'un palais, ou la facade d'une miserable 6choppe.

Dans les quartiers les plus sales, au coin de ruelles abjectes, vous rencontrez des boutiques de bric-^brac avec de vieux murs oii sont encastr6es des colonnes admirables, d6bris de quelques vieux temples paiena.

Ici votre pied heurte un fragment de marbre oii se lit encore un jDout d'inscription ; \k c'est un trongon de colonne qui sert de borne au coin d'une place publique.

Rome est pleine de ces contrastes, et j'y trouve un charme incomparable. J'ai vu des chSvres brouter les herbes entre les marbres du perron de Saint-Jean de Latran. Du tombeau des Scipion, j'ai chass6 des moutons qui s'y 6taient mis k I'ombre, et qui se croyaient bien chez eux. Sur la Roche Tarp6ienne, une servante sarclait des 16gumes.

II y a ici tant de grands souvenirs, que le romain en est en quelque sorte blas6. II ne se laisse plus 6mouvoir par la pens6e que le sol oi il travaille et gagne p6niblement sa vie, fut jadis foul6 par les maltres du monde. Vous lui prouveriez qu'il a dans

les veines du sang des C^sars qu'il n'en serait pas plus fier.

Mais les ruines romainos produisent une impression bien differente siir I'etranger. Quand je vais tn'asseoir au somniet du Palatin, j'oublie tout, meme les heures qui s'ecoulent, ct je m'absorbe dans une reverie vague et pleine de charmes que jje ne saurais d^crire.

La solitude et le silence qui rfegnent autour .de moi m'enivrent. Les arbustes verts, les plantes grimpautes, les fleurs vivaces qui croissent au milieu des marbres ecroules de la Maison d'Or, cette ^ternelle jeunesse rev^tant la decrepitude des ceuvres humaines, ces fClts de colonnes muets et qui auraient tant de choses k raconter, ces fragments de murs, de fresques, de mosaiques, enfouis sous terre, et au-dessns desquels un jardinier cultive en sifflant ses tub^reuses et ses marguerites ; tout cet ensemble etonnant de rapprochements et de contrastes, conspire h. faire passer dans mon esprit un monde de pensees que je me sens impuissant at noter.

EUes me viennent en foule ; mais elles sont vagues, indecises, etje ne puis pas plus les analyser, que je ne pourrais peindre les physionomies varices d'une multitude.

O marbres couches dans la poussi^re, 6 colonnes et chapiteaux que les temp^tes humaines ont renvers6s, relevez-vous et prenez la parole ! Racontez-moi votre histoire, votre grandeur et votre ruine, vos gloires et vos humiliations, vos crimes et votre ch^ti-

ment. Dites-moi ce que vous avez vu depuis C6sar jusqu'a N6ron, depuis Neron jusqu'aux invasions des barbares.

Parlez-moi surtout de ce pauvre p^cheur de la Galilee que vous avez dii voir circuler dans le Forum, annongant un Dieu nouveau qui allait renverser Jupiter.

N'avez-vous pas entendu parler saint Paul ? N'estce pas qu'il 6tait eloquent ? Quels 6clairs devaient lancer ses yeux ! Quels 6clats de voix devaient sortir de sa bouche quand il s'ecriait k la face de N6ron : La parole de Dieu ne s'enchalne pas ! Vous ^tiez 1^, debout, quand des soldats romains entraln&rent sur la voie triomphale, pour les jeter dans la prison Mamertine, ces deux hommes que personne ne connaissait, et qui dans la r^alite etaient pourtant les deux grandes gloires de I'avenir !

De ces hauteurs vous avez vu leurs disciples attaches k des poteaux et transform^s en flambeaux pour 6clairer les rues de Rome... Mais plus tard, par-dessus les collines, vous avez vu venir leurs vengeurs.

La grande Babylone, mere des fornications et des abominations de la terre, etait condamnee, et quand Alaric, Genseric et Totila ayriv^rent, I'elan destructeur de leurs hordes barbares passa sur vous, et vous coucha dans la poussiere !...

Vous vous taisez, 6 mines ! Mais que votre silence est Eloquent!

Dormez votre sommeil dans la cendre de& si^cles.

Ne livrez qu'4 la brise qui passe vos immortels regrets et vos m^lancoliques confidences. Pleurez sur votre abandon et sur I'oubli qui vous accable, au milieu de ce d6sert qui fut le Palais des Cesars.

Vos compagnes, les autres pierres de ces somptueuses demeures, ont 6te plus heureuses que vous. EUes ont lav6 leurs robes dans les eaux du bapteme; le sigiie de la croix les a purifi6es ; elles ont form6 des basiliques en I'honneur des hommes que leurs maltres ont martyrises, et elles chantentmaintenant la gloire du Christ eternel I

C'est la nuit surtout que les mines de Rome rev6tent un caractere de grandeur et de solennite. L'autre soir, au Forum, j'en ai senti le charme mysterieux.

La journ6e avait ete tr^s chaude, et TatmosphSre 6tait encore lourde et embrasee. Le ciel sans nuages n'avait presque pas d'etoiles, et sur le Capitole, au sommet de la tour du palais Senatorial, le mince croissant de la lune 6tait suspendu comme le nimbe d'or dont Fra Angelico couronne ses saints.

Tout dormait profondement dans le Oampo Vaccino; mais k Rome on n'est jamais seul. Dans les rues sans promeneurs, dans les palais sans habitants, dans leseglises sans fiddles, non seulement mille souvenirs vous poursuivent, mais- il semble que les grandes figures de I'histoire vous accompagnent.

J 'avals peine k guider mes pas dans la. via Sacra, k la lueur de quelques p^Ies reverb^res. Je me sentais dans un cimeti^re, mais dans un cimeti^re d'oil

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