SUR LA ROUTE IVOSTIE
lEN n'exprime mieux I'action de I'Eglise k Rome que cette proph^tie -
du prophfete Isaie : " lis peupleront i'^dificea lea lieux d^tterts, ila relfeve-- ■ont les anciennes ruines ; " et nuUe t cette prediction n'a re9U un plus en-
accom plissem ent.
Cette v^ritfi est eurtout frappante, lorsque, suivant la route d'Ostie, vous alles! visiter Saint-Paul-hors-
lee-murs, et les autrea ^glises qui peuplentcette aoiitude. '
Avant d'atteindre la porte Saint-Paul, qu'on nomniaisjadia porte d'Ostie, vous travefsez le Ghetto,
(quartier juif),triate commele peuple sans eap^rance ■qui attend toujours. II semble que Dieu ait voulu que cette nation sans patrie, que cette famille sans chef, fflt 6temelleraent repr^aentfe dans la ville qui rappelle le triomphe ^ternel de leur Messie.
II est \k, comme un sombre t^moin, debout, non plus 8Ur le Golgotha, mais am le Thabor ; et, toujours aveugle, il ne voit paa lagloire de Celui dent il a vu I'ignominie I
De temps k autre cependant, un membre plus ou moins illustre de cette famille s'en d6tache, et con-
, fesse le Christ. Mais ces conversions sont rares ; celle de M. de Ratisbonne, en 1842, fut une des plus retentissantes, et I'on sait qu'elle fut op6ree par I'apparition miraculeuse de Plmmacul^e Conception. Une circonstanCe remarquable, c'est que ce miracle a pr6c6d6 la definition du dogme, comme pour en 6tre la demonstration pr6alable, tandis que Tapparition de Lourdes est venue aprfes le dogme, comme pour
^ en ^tre la confirmation.
On ne franchit pas la porte Saint-Paul sans songer . que trfes probablement saint Pierre entra par \k dans Rome, et qu'il en sortit plus tard avec saint Paiil pour aller au.supplice. On assure aussi que dans les champs qui I'avoisinent, Totila vint camper, au VI* sifecle.
Quelques arpents plus loin, k gauche de la voie, une petite chapelle indique Pendroit oil les deux ap6tres se s6par^rent — les genres dififerents de supplice auxquels ils 6taient condamn^s, k raison de leurs nationalites, devant 6tre executes dans des lieux difFerents. Ils n'ont pas dii se dire " adieu," mais " au revoir " ; car ne devaient-ils pas se retrouver ensemble quelques heures apr^s, a*ix c6tes de ce Jfeus pour lequel ils avaient ta'nt souffert ?
Saint Pierre fut conduit sur le Janicule, et saint Paul continua sa marche vers les Eavx Salviennes, o\i il devait ^tre d6capit6. Au milieu de cette campagne verdoyante mais dfeerte, il me semble voir saint Paul, courbe par I'^ge, et marchant lentement, en-
tour6 de soldats auxquels il pr^che encore TEvangile. On sait en effet, que trois d'entre eux se convertirent, et furent plus tard martyrises.
Mais cette route d'Ostie me rappelle d'autres souvenirs. C'est par cette voie que I'on vit un jour arriver d'Afrique un jeune homme d'cnviron trente ans, portant sur sa figure les caract^res du genie, et les clartes voilees d'une grande ^me, aux prises avec I'erreur. II s'en allait k Rome, le rendez-vous de toutes les puissantes intelligences d'alors, enseigner k la jeunesse la Philosophic et les Belles-Lettres. II avait laiss6 derriere lui, sur les rives de Carthage, une mSre admirable qui avait combattu son projet, qui. I'avait conjur6 avec larmes de ne pas Tabandonner, qui lui avait arrache la promesse de renoncer k ce voyage, et qui s'etait r^fugiee dans une chapelle pour se consoler et prier Dieu pour lui. Mais pendant une nuit que cette sainte femme passait au pied des autels, il I'avait delaissee l^chement, et il avait mis un oc6an entre elle et lui !
Le jeune homme 6tait §aint Augustin, et la femme, sainte Monique.
Un an aprfes, la mSre ne pouvant pluff vivre sans son fils, traversait le m^me oc6an au milieu des temp^tes, abordait au m^me port, et courait rejoindre son Augustin, que Dieu lui-m^me poursuivait avec une 6gale soUicitude.
Et quand le coeur du grand docteur fut change, quand Veaxi sainte dubapt^me eut coul6 sur ce noble front, c'est encore a Ostie que Ton vit revenir un jour ce couple illustre et choisi de Dieu.
lis s'en retournaieijt en Afrique, leur pays natal, pleins de projets et de r^ves pieux. lis allaient s'y cr^er une solitude austere et paisible, loin des bruits et des plaisirs du monde, une th^baide d61icieuse, o\i tous deux vivraient avec leurs amis, dans la meditation et Tetude des admirables mysteres du Catholicisme.
Mais Dieu voulait autre chose. Une autre patrie appelait sainte Monique, et le chemin qui devait I'y conduire allait s'ouvrir sur une terre 6irangfere. Au milieu d'extases et de visions dont le rteit jette dans I'enthousiasme, sainte Monique fut atteinte si Ostie d'une fifevre soudaine, et neuf jours aprSs, elle expirait, les yeux diriges peut-toe vers I'Afrique, mais I'^me tourn^e vers le ciel !
Je ne puis r6sister au plaisir de citer ici une page de PHistoire de sainte Monique, par Pabbe Bougaud. C'est le recit d'un de ces ravissements qui la transportaient au del^ du monde r6el :
" Elle etait assise k une fen^tre sur le bord de la " mer. C'^.tait par une de ces soir6es d'automne qui '^ ne sont nuUe part plus splendides qu'en Italic. Le " soleil se couchait, et faisait etinceler de ses derniers " feux les vastes et transparentes solitudes de la mer. " Pour jouir de ce spectacle, Augustin viiit s'asseoir " pres de Monique. Le silence du soir, la beaut6 du " ciel, P6tendue illimitee des flots, Pinfini plus grand " encore qui remplissait le cceur de sainte Monique ** et de saint Augustin, la paix du dehors moins pro- " fonjie que celle du dedans, tout cela 61eva peu k
" peu leurs ^mes, et amena sur leurs l^vres une de " ces conversations qui ne sont plus de la terre.
" Etant seuls k cette fen^tre, dit saint Augustin, " nous commeng^mes si nous entretenir avec une " ineffable douceur ; et oubliant le passe pour ne " plus penser qu'^ Pavenir, nous en vinmes k nous " demander ce que sera done, dans la vie 6temelle, " le bonheur des saints, ce bonKeur que nul oeil n'a " jamais vu, que nuUe oreille n'a jamais entendu, et " que nul cceur n'a jamais soup§onn6. Et nous aspi- " rions des Ifevres de I'^me k ces sources sublimes de " vie qui sont en vous, 5 man Dieu, afin que, en 6tant " arros^s et fortifies, nous pussions en quelque sorte " atteindre k une chose si 61ev6e.
" Et bientdt nous etimes vu que la plus vive joie " des seris, dans le plus grand 6clat de beauts et de " splendeur corporelle, non seulement n'6tait pas " digne d'entrer en parallMe avec la felicit6 d'une " telle vie, mais ne m6ritait pas m^me d'etre nom- " m6e.
" Emport6s done par un nouvel 61an d 'amour vers " cette immuable felicity, nous" travers^mes I'une " aprfes Fautre toutes les choses corporelles, et ce " ciel m^me tout resplendissant des feux du soleil " qui allait disparaitre, de la lune et des 6toiles qui " commengaient k rayonner sur nos t^tes. Et mon- " tant encore plus haut dans nos pens6es, dans nos " paroles, dans le ravissement que nous causaient " vos oeuvres, nous arriv4mes k nos ^mes ; mais nous *• ne nous y arr^tHmes pas, et nous passHmes outre
" pour atteindre enfin ti cette region oil est la vraie " vie, abondante, inepuisable, eternelle. Et Id, des " qu'elle nous apparut, nous etlmes vers vous, 6 raon " Dieu, un tel ^lan d 'amour, si hardi et si puissant, " que nous y touch^mes en quelque sorte par un " bond du coeur."
Sainte Monique et saint Augustin arrivant, par un 61an d'amour, jusqu'd Dieu, et y touchant, pour ainsi dire par un bond sublime : woilk ce qu'on appelle un ravissement. Combien de temps demeurerent-ils en cet 6tat, muets, hors d'eux-m^mes ? Ni Tun ni I'autre n'auraient pu le dire. Car dans cette suspension de toutes les facult6s, qu'on nomrae I'extase, le temps ne p6se plus a I'^me heureuse. Edt-il dur6 un sifecle, ce ne serait pour elle qu'un eclair, comme un rideau qui se soul^ve un instant et qui retombe trop vite. Aussi on.ne sort d'un tel ^tat qu'avec un g^missement. " Nous jet&mes un soupir, continue " saint Augustin, en voyant qu'il fallait redescendre ; " et y laissant du moins nos esprits et nos cceurs " captifs, nous revinmes tristes h la region oi reten- *' tit le bruit de la voix, la parole qui a un commen-. " cement et une fin."
Oh ! qu'elle est bien divine la religion qui pent Clever les ^mes k de telles hauteurs !
Nous avons d6passe la basilique de Saint-Paul, k laquelle nous reviendrons, et nous laissoiis la route d'Ostie pour nous engager dans la nouvelle voie Ardeatine. Ea moins d'une demi-heure nous descendons au fond du petit vallon oi l'ap5tre des nations fut decapite, et oii s'el&vent maintenant trois egUses