L'APOTRE DES NATIONS
le connais pas de vie plus ^tonnante J celle de Siiint Paul, et je ne saurais aESez combien je regrctte qu'il y ait ie lacunes dans I'histoire de ce connt^vaiig^lique. Dieu I'envoya vera tions, et fiddle A sa mission il les a . ^..ises d Jesns-Christ.
Sea courses apostoliques et ses predications ont 6t4 prodigieusea, et I'on s'etonne aujourd'hui que la vie d'nn homme ait pu resister it tant de fatigues et de douleure, juaqu'a ce que la hache des bourreaux ait fait torn be r sa t€te.
II est le type de I'ap&tre d^vore du z^le apostolique, et counint plein de vehemence et d'ardeur il la conqu6te du monde, il peine assez grand pour son ambition. II est le mod&le des chretiens militants,et it avait re^u cette mission do Jesus -Christ.
Persecuteur acharne du nom chretien, il se trouve soudainement en face du Jesus qu'il poursuil -de sa haine, et il est terrass^ sur le chemin de D.imas. C'etait la foudre qu'il fallait pour convertir cet bomme, et il est foudroy^.
En m^me temps, il entend une voix qui lui adresse ce reproche : Pourquoi me pers^cutes-tu ?
— Qui 6tes-vous ? demande-t-il I
— Je suis Jesus I
— Seigneur, que voulez-vous quejefasse?
Quelle rapidity ! remarque M. Hello, et comme voiU I'homme d'action ! Saisi, surpris, renverse, 6bloui, faudroy^, il ne perd pas une seconde. Non seulement il ne la perd pas, mais il ne la passe p^s en reflexion, ni en meditation, ni m^me en contemplation seulement int^rieure Saint Paul est
tellement I'homme de Paction et de toutes les actions,- •qu'il lui faut tout de suite, hie et nunc, une vocation pratique exterieure. II ne persfoutera plus Jesus de Nazareth. Alors que fera-t-il ? II faut qu'il fasse autre chose, et il veut imm^diatement savoir quoi.
Quand il se releva, le pers^cuteur 6tait transform 6 en apdtre, le bourreau s'ofFrait comme victime.
Et la victime fut agreee ; car Jesus-Christ dit h
Ananie qu'il envoie vers Paul : *' Je lui montrerai
quelles souffrances il lui faudra supporter en mon
•nom." Parole terrible, qui a regu le plus entier ac-
complissement.
A dater de ce jour, le persecuteur devient le persecute, et toutes les puissances du monde et de la nature semblent d^chainees contre lui. A Damas m^me, le gouverneur va le faire emprisonner, lors-
qu'il s'6chappe de ses mains en descendant par une fen^tre, le long du mur et dans une corbeille.
Plusieurs fois il est flagell^, battu de verges, emprisonn6, lapid6, laiss6 pour mort, charg6 de chalnes ; et malgr6 toutes les persecutions, malgre I'oc^an qui yeut I'engloutir et sur lequel il fait trois fois naufrage, malgr6 les gouverneurs et les Cesars, il poursuit ses courses apostoliques k travers PAsie, TAfrique et I'Europe, les seuls continents alors connus.
Dans les temples, dans les palais, sur les places publiques, sur le pont des navires, dans les prisons m^mes, il pr^che Jesus-Christ. Devant les rois et les gouverneurs, en presence des grands et des savants, aux chefs et au peuple, qui hurlent souvent contre lui et demandent sa mort, il parle, et sa voix 6l6quente remporte des triomphes inouis.
Un jour la fureur des Juifs est k son comble, et Festus, qui, comme Pilate, ne voit aucun mal en cet homme, est tente de leur livrer PApdtre. Mais saint Paul se rcdresse en face de I'injustice et s'^crie : " Je suis citoyen remain, j'en appelle k Cesar ! " Et Festus est oblige de le faire conduire k Rome.
Oh I Quel incommode c'^tait pour les gouvernants d'alors I
C'est de ce procfe devant Cesar que j'aimerais k connaitre les details. Malheureusement les Actes des.Apdtres ne nous en disent presque rien.
• Ce qui n'est pas douteux, et que I'on pent induire des Epltres, c'est que la defense de TApdtre devant
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N6ron et les dignitaires de rEmpire eut un grand retentissement. Comme citoyen romain on le traita avec tous les ^gards dus ^ cette quality ; on lui laissa une certaine liberie, et sa parole eloquente remua Rome tout entiSre.
Nul doute que P^cole philosophique d'alors, et surtout Senfeque, eurent connaissance de ses predications pleines de hardiesse, d'6l6vation et de nouveaut6, et que les 6chos de sa parole p^netrSrentj usque dans le palais imperial. Quels furent ces hauts personnages que la doctrine du Christ entraina ? Nous I'ignorons, mais c'etait d'eux. qu'il parlait evidemment quand I'apdtre 6crivait de Rome aux Philippiens : tous les Saints vous saluent, mais principalement ceux de la Maison de Cesar,
Ce qui est encore certain, c'est qu'apr&s de longues procedures et plaidoieries dans le pretoire romain, saint Paul fut enfin mis en liberte, et courut a de nouvelles conquetes. II est -X peu pres stir qu'il alia jusqu'en Espagne et retourna en^Gr^ce et en Asie. Quand il eut evang61is6 I'Orient, il revint at Rome.
On ne sait presque rien de ce second voyage. Mais lorsqu'il se retrouva aux c6tes de son chef, Pierre, la persecution 6clata plus terrible, et les deux ap6tres furent emprisonnes. C'est pendant sa captivity qu'il ^crivait a Timoth^e : Ah ! ils n'ont point emprisonne la parole de Dieu ! Defi sublime que la faiblesse croyante jettera pendant la suite des si^cles k toutes les puissances humaines I
Quels furent les incidents du second proces que
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dut subir alors saint Paul, et de la condamnation prononcfe centre lui ? Nous Pignorons. Mais il dut 6tre tratn6 au Colis6e et livr6 aux b^tes — qui refuserent de le d6vorer, com me la chose arriva k plusieurs autres martyrs ; car il 6crit st Timoth6e : j'ai 6t6 arrach6 k la gueule du lion.
Ce qui est certain, c'est qu'il passa neuf mois avec Pierre dans les sombres cachots de la Prison- Mamertine, et qu'ils en furent tir^s pour aller k la mort. A cette heure de ten&bres, N6ron venait d'etre fait dieu par ses pontifes, et la terre silencieuse s'inclinait devant lui*.
" Lequel, s'^crie saint Jean Chrysost5me dans le , transport de son admiration, lequel des deux est I'illustre, le glorieux vainqueur ? Ce prisonnier qu'on traine, charg6 de fers, hors d'un cachot, ou ce prince qui sort convert de pourpre des splendeurs d'un palais? Eh bien Ic'est incontestablementlecaptif. Comment cela ? c'est que Tun, en d6pit de ses armies et de sa domination splendide, n'arrivait pas k imposer k I'autre sa volenti. Ce miserable, charge de chaines, ce malfaiteur, ce pauvre en haillons, lui opposait une resistance invincible. N6ron disait : cesse de r^pandre la parole 6vang61ique. Paul disait : non I la parole de Dieu ne s^enchaine pas I Et ce barbare, ce captif, ce faiseur de tentes, ce pauvre mourant de faim, se jouait du despote au comble de Populence, au faite de la domination, et qui voyait le paonde entier tributaire de sa munificence. Qui done etincelait de gloire et se couronnait de
" splendeurs ? Le vainqueur dans les chalnes, ou le " vaincu sous la pourpre ?
" Et que sera-ce si nous continuons k les contem- ^* pier, Paul aprfes son martyre, Neron apr^s son " 6gorgement ? De celui-ci on ne connalt plus m6me " la tombe : Paul repose plus magnifiquementqu'au- " cun roi aux lieux monies oi vainqueur il a 61ev6 " les trophies de son trioraphe. Si la m6moire de " Neron s'^ternise, c'est dans la honte : celle de Paul " traverse les si^l6s, et s'^tend dans tout le monde, " couronn6e de veneration et d'amour.
" Paul, qui me donnera de tenir embrass6 ton " corps, de m'attacher k ta tombe, de contempler la " poussiere qui fut ce corps oil s'achevait la passion " du Christ, oil s'imprimaient les divins stigmates ; " char triomphal qui portait I'evangile aux extr^mi- " t6s du monde; organe du Christ, foyer des plus " resplendissantes lumiSres, porte-voix sacre d'oii " s'echappaient des paroles terrifiantes aux demons, " comme autant de tonnerres, et d'autres magnani- " mes comme celle-ci ; J ^aspire ci Ure anathhne pour " mesjrlrea! Paroles qui retentissaient sans honte ni " defaillance devant les rois, paroles qui nous r6ve- " laient Paul et le Maitre de Paul, paroles qui en- " tralnerent les captifs par milliers, purifi^rent le " monde, dissipSrent les maladies, chass^rent le " crime et ramenerent la v6rite. Le Christ y residait " sans cesse, et, port6 par elles dans le monde entier, " elles lui 6taient comme d'autres ch6rubins, et elles " en etaient dignes, ces paroles que les objets chers " au Christ remplissaient seuls, et dont le vol 6tait " sublime comme le vol des s^raphins. Oh I oui, je
" voudrais voir la poussiSre, les restes sacrfe de cette " bouche de Paul, rev^latrice de plus hauts myst^res " que n'en decouvrit le Christ lui-m6me. Que n'op^ra " pas cette bouche ? Elle chassa les demons, remit les " p^ch^s, imposa silence aux rois, fit taire Torgueil " des philosophes, conquit k Dieu tout un monde de " barbares I elle faisait des sages, reglait tout sur la " terre et dans le ciel, absolvait les uns, retenait a son *' gre les autres dans les chalnes ; exer9ait partout la " plus souveraine domination. Oh ! oui, je voudrais " voir le s^pulcre oi roposent ces membres, arraes " de justice, armes de lumi^re, membres pleins de " vie dans la mort, comme ils 6taient morts autrefois " en pleine vie ; membres sacres, animus de I'esprit '* du Christ, crucifies au monde, organes et v6tements " de Jesus-Christ, temple du Saint-Esprit et son di- *' vin sanctuaire."
" Voil^ ton vrai rempa'rt, 5 Rome, et plus stir et " plus inexpugnable que les forteresses et les plus " profondes circonvallations. O Rome, voilsl pourquoi " je t'aime I
'' Je pourrais exalter ta vaste ^tendue, ton antiquite, " ta magnificence, et ton peuple innombrable, et ta " puissance, et tes richesses, et les merveilleux triom- " phes de tes armes : mais non, pour moi, ta gloire, " c'est que Paul ait daigne t'ecrire, c'est qu'il ai^ait *' tes fils, c'est qu'il vint te voir et te parler, c'est que " chez toi s'est achev6e sa carrifere. Voil^ ta seule " vraie gloire, 5 Rome, g6ant immense, oil brillent " comme deux yeux 6tincelants les corps des deux " ap6tres. Le ciel ne resplendit pas sous les feux du
" soleil, comme tu resplendis toi-m^me sous I'eclat ".de ces deux flambeaux, dont tu illumines le monde. " C'est de Rome que Pierre et Paul sortiront glorieux " du sepulcre. Quel spectacle Rome alors contem- " plera, quand Paul, sortant du tombeau, s'61evera " avec Pierre, emport6 dans les cieux k la rencontre " du Seigneur I Quelle rose oflfre Rome au Christ ! " Quels diad^mes, quels colliers d'or, quelles jaillis- " santes fontaines, lui sont ces deux Ap6tres ! " Rome, regois I'hommage de mon admiration, non ** pas pour I'or qui te couvre, les trophies qui te " parent, les monuments dont tu t'enorgueillis. Ces " deux colonnes qui portent TEglise, voil^l ce que " j 'admire en toi ! "
UN PfeLEEINAGE.
E titre, qui pourniit exprimer tout
mon voyage i Rome, me semble plus
pfoialement convenir aiix visites que
ai faites, et que je veux refaire avec
■us, mon cher lecteur, k Saint-Jean de
itran et d Sainte-Croix de Jeruaalena.
ir ces deux basiliques reposent en pleine
mpagne romaine, dans la solitude et le
silence, comme Jerusalem dans le d&ert, et ellea
contiennent les plus pr^cieuses reliques qui ratta-
chent la chr6tiente k Jfisus-Christ.
Lais3ant derri^re nous le Colis^e, nous suivons la rue Saint-Clement, et nous airivons bient6t k la basilique d^dife k ce saint, qui fut le collaborateur de saint Paul et le troisiSme suceesseur de saint Pierre. Ce qui fait le plus grand int^rgt de cette figlise, c'est qu'elle renferme deux basiliques, I'une au-dessus de I'autre, et que la basilique inferieure remonte k la plus haute antiquite.
L'eglise supSrieure ne date probablement que du XII* siMe et n'a rien de tr&s remarquible comme architecture ; mais elle renforme des mosaiques trfes anciennes, fort originales, et des fresques magnifiques dues au pinceau de Massaccio,
De la sacristie nous descendons par un escalier neuf k la basiliqiie souterraine, qui n'a 6t6 decouverte qu'en 1857, et qui n'a 6te compl&tement d6blayfe que dix ans apres. A quelle date doit-on faire remonter ce vieux monument chr6tien ? C'est encore bien difficile k dire ; mais on sait que saint Jer6me ^n parlait en I'an 392, et si Ton en juge par le style elle appartiendrait au second fei^cle de notre Sre, ou m^me k la fin du premier. Les chambres qui s'ouvrent derriere I'abside furent probablement habitees par saint Clement, et M. de Rossi croit que les substructions des nefs, forra^es de grands blocs de travertin, remontent k I'epoque des rois, et ont peut-^lre servi de fondements k la maison de Tarquin-le-Superbe.
Les murs sont converts de fresques k demi effac6es, et plus ou moins incompletes, qui indiquent des 6poques differentes, mais dont quelques-unes sont trSs primitives. L'une d'elles reprfeente une 16gende curieuse, d'apr&s laquelle saint Clement, aprfes avoir 6te precipite dans la mer, aurait 6te apport6 sur le rivage et enseveli dans un tombeau de marbre construit par les anges. Le clerg6 et le peuple de Cherson y vieniient venerer les restes du saint pontife, et la premiere personne qui p^nStre dans le monument est une veuve, dont le fils s'etait noy6 douze mois auparavant, et qu'elle retrouve gisantplein de vie.
Rendons-hous maintenant k Saint- Jean -de -Latran, que Saint- Pierre-du-Vatican Eclipse sans doute, mais qui n'en conserve pas moins son titre ancien de Ute et mire de toutes les iglises de la vUle et du monde, C'est
vraiment ici que le christianisme, sortant des Catacombes, a dress6 pour la premiere fois en pleine lumiSre I'^tendard de la croix, et b^ti un temple magnifique en I'honneur du divin crucifie.
Devenu disciple du Christ, I'empereur Constantin, maitre du monde, fit.pour les chr6tiens ce que J6sus avait fait pour les paralytiques et pouif les morts- II leur dit : " levez-vous et marchez " ; et ils se sont lev^s, ils ont march^, ils ont rempli le monde. Aux morts fut donn^e la gloire, et aux vivants la puissance.
Les tombeaux se sont ouverts,£tles ossements des^ martyrs ont 6te enchA,ss6s dans tout ce que I'art pouvait produire de plus beau. Suivant le langage de I'Ecriture, les pierres ont crii^ et ont public partout le triomphe du Christ etemel.
L'histoire nous a conserve le texte de cette proclamation admirable de Constantin qui allait r6volutionner le monde, enterrer le paganisme, et donner I'humanit^ au Christ. " Pour faire connaitre k tout " I'univers romain, disait le grand empereur en ter- " minant, que nous baissons la t^te devant le vrai " Dieu, devant le Christ, nous avons entrepris de " hkiiT en son honneur une 6glise dans I'enceinte de " notre palais. II sera prouv6 ainsi au monde en- " tier qu'aucun vestige de doute ou de notre erreur " pass6e ne reste au fond de notre coeur."
Constantin se hMa de mettre son projet h. execution, et r^glise de Latran s'^leva rapidement, fut pompeusement orn6e, artistement d&or^e, et le peii- 2%
pie Chretien, habitu6 aux Catacombes; la trouva si belle qu'il la salua du nom de Basilique (Tor,
Saint Sylvestre, que I'empereur avait fait venir des solitudes du mont Soracte, consacra cette cath6drale des papes, et la d^dia au Sauveur.
Longtemps apres, elle fat plac6e additionnellement sous Fin vocation de saint Jean-Baptiste et de saint Jean UEvang^liste, et e'est depuis lors qu'elle porte le nom de Saint-Jean. On ne pent qu 'admirer cette triple d^dicace qui a donn6 comme patrons k cette basilique, mfere de toutes les autres, le Christ avec son pr6curseur et son disciple bien-aim6 — le Christ, reunissant dans sa personne Dieu et I'humanit6, saint Jean-Baptiste, reprfeentant la religion de Moise et les si^cles pr6c6dant Pere chr^tieune, et saint Jean I'Evang^liste, representant la loi nouvelle de charity, et les sifecles qui suivront jusqu'3, la fin des temps.
Li se relrouve encore 1 'harmonic que Ton observe partout dans Rome. La basilique de Saint-Jean s'61^ve dans TOccident avant celle de Saint-Pierre, comme saint Jean-Baptiste avait 6te dans POrient le precurseur de J6sus-Christ. Comme son patron, elle semble 6tre la voix de celui qui crie dans le desert ; mais celui qui crie ^st aujourd'hui k Saint- Pierre du Vatican.
II est k peine necessaire de dire que la basilique actuelle n'est pas celle qui fut bMie par Constantiix ; malheureusement, c.e precieux monument a 6te"d6' truit a la fin du IX® si^cle. Deux fois reconstruite,
elle a 6t6 deux fois incendi6e et sa restauration actuelle est comparativement moderne.
Je ne veux entrer dans aucun detail pour vous decrire ce monument. Qu'il me suffise de dire qu'elle est trfes riche en marbre et en statues. Sa fagade est compos6e d'un portique majestueux orn6 de colonnes et de pilastres, et termini par une balustrade surlaquelle se tiennent onze statues colossales. Elle est perc6e de cinq arcades, et quatre colonnes de granit soutiennent au milieu le balcon papal.
A I'int^rieurjla grande nef est surtout remarquable, et I'aspect g^n^ral est grandiose. De chaque c6t6, des colonnes de marbre vert antique, provenant de I'ancienne basilique, supportent des niches si frontons, et les statues colossales des douze apdtres qui les occupent ajoutent ^ la magnificence de Fedifice.
Les chapelles des nefs laterales sont aussi trSs richement orn^es de fresques, de mosaiques, de statues, et de monuments funebres. La plus belle est sans contredit la chapelle Corsini, qui contient plusieurs tombeaux, et dans la crypte de laquelle j'ai beaucoup admire une Pieia de Montauti.
Mais le principal int6r^t de Peglise Saint-Jean de Latran, tient ^ ses origines, que j'ai racontees, et aux pr6cieuses reliques qu'elle possfede.
Au-dessus de Tautel papal s'61feve un baldaquin dont la partie sup^rieure renferme, entre autres reliques, les t^tes des saints Pierre et Paul ; et dans Pautel m§me se trouve la table en boi& sur laquelle saint Pierre c^lfebrait les saints mystferes dans les Cata-
combes. En arri^re du choeur, sur la gauche, s'ouvre un petit sanctuaire oii I'on conserve la table sur laquelle Notre-Seigneur c^l^bra la Cene et institua la sainte Eucharistie. Parmi les autres reliques ' se trouvent encore un morceau de la pourpre dont J6sus-Christ fut rev6tu par derision, et une partie de la chatne qui Halt rap6tre saint Jean lorsqu'on I'amena d'Ephfese k Rome.
A gauche de I'abside, s'ouvre le cloitre, qui est vraiment beau, et qui contient encore un grand nombre de reliques, sur l'authenticit6 desquelles la Congregation ne s'est jamais prononc^e.
Parmi les souvenirs historiques que cette basilique rappelle, n'oublions pas de mentionner que plus de vingt Conciles, dont cinq g6n6raux, y furent tenus.
Sans nous arr^ter plus longtemps k bien d'autres objets qui nie seraient pas indignes de notre attention, sortons de I'eglise et allons v6n6rer la Santa • Scala. C'est Pescalier du palais de Pilate, k Jerusalem, que Notre-Seigneur monta et descendit quatre foislejourde sa Passion, et que sainte Helfene fit transporter k Rome. Saint Sylvestre, alors pape, le pla§a sous le portique de Latran et accorda des indulgences a ceux qui venaient y prier. C'est ainsi que s'est ^tabli I'usage pieux de gravir cet escalier k genoux en m^ditant sur les souffrances de Notre- Seigneur.
II se compose de vingt-huit marches en marbre blanc dont quelques-unes portent encore la trace du sang du Sauveur. Nommer tous les grands person-
nages qui ont mont6 cet escalier k genoux, depuis les rois et les empereurs jusqu'aux Souverains Pontifes, serait impossible, tant la liste en serait longue.
Mais lorsque Ton s'agenouille sitr ces gradins rougis du sang d'un Dieu, Ton ne songe guere aux hommes illustres qui ont pu les gravir. lis se sont honores eux-m§mes en v6n6rant ce marbre, mais ils ne lui ont rien communique de leur grandeur, parce qu'il n'en avait pas besoin, les souflfrances divines Fay ant consacr6.
II est difficile de faire cette pieuse ascension sans 6prouver une Amotion bien profonde, pour peu que Ton songe aux scenes douloureuses dont le Pr6toire fut temoin dans la matinee de la Passion de Jesus. Quand le Sauveur y monta la troisieme fois, il avait subi.sa cruelle flagellation, il 6tait couronn6 d'6pines, convert d'un manteau derisoire, arm^ d'un roseau en guise de sceptre. Il 6tait 6puis6, chancelant, et le sang ruisselait de ses plaies. Pilate pouvait bien dire : Voilsl I'homme, car le Dieu s'etait Eclipse.
Quand il redescendit pour la derniere fois, il s'en allait au calvaire, son sacrifice s'achevait, et ses veines avaient repandu presque tout le sang qu'elles contenaient. Saint Escalier, qui as baise ses pieds et bu son sang, comment pourrions-nous ne pas t'arroser de nos larmes ?
Poursuivons notre p&lerinage, et dirigeons-nons vers Sainte-Croix de Jerusalem, qui rappelle si bien le Calvaire.
En passant devant la porte de Saint-Jean, rappe-
Ions un fait historique recent. C'6tait le 17 septembre 1870. Les troupes piemontaises attaquaient cette porte, et les zouaves pontificaux commandos par le Colonel de Charette la defendaient. Pie IX 6tait venu prier ^ la basilique de Latrah, et en voyant le petit groupe de ses soldats ranges sur la place il avait dit k un officier : Si je n'etais que Jean Mastai a 78 ans, je serais k cheval k votre t^te. Puis, il 6tait all6 faire Pascension de la Scala Santa.
Les obus pleuvaient sur I'^glise de Sainte-Croix, et Pun d'eux ^clata jusque sur le Saint Escalier. Dix-sept .boulets atteignirent Saint- Jean de Latran. Les Zouaves repondaient vigoureusement ; mais leur petit nombre rendait toute defense impossible, et Pie IX ordonna de discontinuer. Charette obeit en pleurant.
Comme son maitre, le successeur de Pierre allait voir triompher Pinjustice, et sa Passion commen9ait.
La route qui conduit de Saint-Jean de Latran k Sainte-Croix de Jerusalem est une belle avenue bord^e de cypres et de pins d'ltalie ; elle traverse une campagne silencieuse et m^lancolique. Nous la parcourons enquelques minutes, etnous entrons bient6t dans la basilique.
Une porte du transept nous conduit au monast^re, et dans une chapelle votitee qui contient les grandes reliques. C'est Ik que se trouvent en effet deposes trois grands morceaux de la vraie Croix, un des clous du crucifiement, deux 6pines de la couronne
de Notre-Seigneur, un de?» doigts de saint Thomas, et le titre de la Croix.
Nous nous sommes estim6s bienheureux de pouvoir venerer ces grandes reliques, et nous sommes revenus. enchantes de ce p&lerinage, qui nous fit croire un instant que nous voyagions en Palestine. (^>
(1) On ne donne pas facilement la permission de voir ces grandes reliques ; mais nous eiimes le bonheur de rencontrer H Borne Mgr B. PItquet, qui s'^tait mis k notre disposition avec une extreme bienveiilance: ce fut lui qui nous obtiot i'autorisation n^cessaire, et qui nous accompagna k Sainte-Croiz de Jerusalem.
XIU
AUDIENCES POSTIFICALES.
OIR le Pape. e'eat nn des r^ves de tout calholique, e'est uii des grands /^nements de son existence, et, gra.ce eu, c'est naaintenant pour raoi le plus agable de mes souvenirs de voyage.
des plus 4mouvant3 spectacles de juvuuie, celui qui en fait la grandeur et I'incom parable attrait, c'est le Pape ; et si j'ai pu dire que Rome est un rfoum^ idu monde, ne pourrais-je pas ajouter que le Pape est un r^sum6 de Rome ? Car ee qui constitue vraiment la Ville-Eternelle, c'est I'Eglise; or le Pape, quel que soit son nom, c'est Pierre sur lequel TE^lise est bfitie, subsiste et subsistera jusqu'i la consommation des aifecles.
Lorsque j'ai visits Rome, le Pape se nommait Pie IX-, Tune des plus grandes et des plus purea gloires de I'Eglise, et je n'onblierai jamais le bonheur d'avoir pu presser sa main v^n^rable, la couvrir de baisers, entendre tomber de sa bouche des paroles affectueusea, assister h. sa messe dans son oratoire, et recevoir la salute communion de samain, c'est-d-dire recevoir ce qu'il y a de plus grand dans le del par les mains de ce qu'il y a de plus grand sur la terre.
C'est le 2 novembre 1875 que je' vis Pie IX pour la premiere fois. Deux jours auparavant, j'avais eu Fhonneur d'etre regu au Vatican par S. E. le Cardinal Antonelli, qui m'avait questionn6 assez longuement sur le Canada et les Etats Unis. Ce que je lui avais dit des progres materiels et des richesses de ce dernier pays avait paru Pinteresscr beaucoup, C'est par son entremise que j'avais reyu mon billet d'admission k I'audience du Saint-Pere, qui devait avoir lieu ^ midi.
Des onze heures et demie, nous descendions de voiture dans la cour de Saint-Damase, qui s'ouvre en arriSre de la basilique de Saint-Pierre, et des suisses dont le costume est bariol6 de jaune, de rouge et de noir et qui portent des hallebardes, nous indiqu^rent la route si suivre. Apres avoir gravi plusieurs escaliers de . marbre, traverse plusieurs salons deserts, nous f^mes introduits dans une de ces galeries vitr^es qu'sl peintes Raphael, et qu'on nomme ses Loges.
Quelques personnes attendaient d6ja, d'autres arriverent apres nous, et nous nous trouv^mes bient6t une trentaine de fiddles appartenant k di verses nations, a divers etats, et venus de toutes les parties de Punivers. Parmi ceux m^mes que je connaissais, se trouvaient quelques fran9ais, un anglais, un pr^tre americain de New-York, une jeune fille de San-Francisco, une dame de Berlin, trois irlandaises de Dublin et deux dames russes ; et celui que nous attendions avec une crainte respectueuse etait notre Plre commun 1 Oh ! quelle grande chose que la catholicity de PEglise,
et que son chef est bien la plus haute autorite de ce monde !
J'adrairais les fresques de Raphael, et le coup d'oeil splendide que pr6sente- Rome, vue des fen^tres du Vatican, lorsqu'un des officiers des gardes nobles^ entra, et vint se placer, avec des gardes, aux c6tes de la porte. Un instant aprSs, noiis vimes s'avancer
deux cam triers, puis un grand et noble vieillard
en soutane blanche, entour^ de pr^lats et de cardinaux.
C'6tait le Pape ! C'etait Pie IX !
Quelle apparition I Droit, mais la t^te l^g^rement inclin^e sur sa poitrine, il marchait lentement mais d'un pas ferme, portant ses 84 ans avec la m^me aisance que les hommes de nos jours en portent soixante, et nous souriant affectueusement. Sa figure large, ouverte, legerement coloree, peu rid^e, encadree de " cheveux blancs, illumin^e par deux, yeux qui etincelaient, exprimaient la bonte, la noblesse, et je ne sais quelle all6gresse sainte que la vertu seule pent donner.
, Nous nous etions jetfe k genoux : il nous fit signe de nous relever en nous adressant la parole de Jesus k ses disciples : " Pax vohisy Nous formions une haie sur son passage, et lui, s'arr^tait devant chacun, donnait sa-main k baiser, et adressait m^me k quelques-Tins un mot spirituel, un conseil, une question. Auxpetits enfants il prodiguait des caresses.
Je me demandais ce que je pourrais bien lui dire, s'il m'adressait la parole, et je preparais quelques
belles phrases ; mais quand il fut devant moi, l'6motion me coupa totalement la voix.
En entendant le cam^rier, qui lisait nos noms, qualit6s et residences, prononcer le mot judex, il me regarda et dit : Judex Justus, fortis et sapiens, Je lui serrai la main et la baisai une seconde fois pour lui t^moigner que je comprenais son conseil. II allait passer outre, lorsque le camerier ajouta : *' de Quebec." Alors Pie IX s'arreta, et se retournant vers moi, il m'adressa ces paroles, avec un sourire 6mu : " de Quebec ! Un Canadien ! Oh ! les bons Cana- " diens, je gardQ leur souvenir. Ce sont eux qui m'ont " envoy6 de si loin des soldats pour me defendre. " Dites k mes bons zouaves que je les aime toujours."
Quand il fut arriv6 ^ Pextr^mit^ de la haie, il arr^ta les yeux sur nous tons, se recueillit un instant et nous dit, en fran§ais :
" Maintenant, mes enfants, j[e vais vous b6nir, vous " et tons vos parents, ainsi que les chapelets, m6- " dailies ot autres objets que vous pouvez avoir, et " je-veux qiTe ces objets soient revetus de toutes les " indulgences et de tous les privileges que je puis " accorder.
'' Je desire aussi que ma benediction s'6tende k " vos parents et amis morts. Nous sommes au jour " des morts, et il faut s'en souvenir. Demain, aprfes- " demain. peut-§tre, ce sera notre tour. II faut sortir " de ce monde, et il faut pouvoir arriver dans I'autre " avec une abondante provision de bonnes oeuvres, " d'actes de vertu et de foi. La foi sans les oeuvres
" est morte, comme les morts dont nous faisons au- " jourd'hui la m^moire.
" II faut que la foi soit vivante, reprit le Saint- " P^re d'une voix plus forte et en faisant un geste " ^nergique de la main droite, vivante par la fr6- " quentation des sacrements et par la pratique de^ " vertus chr6tiennes. C'est cette foi-li qui peut seule '' donner la force dans les ^preuves, et la fidelity au " devoir.
" Que la benediction de Dieu descende avec la ** mienne sur vous tons, et qu'elle vous suive dans " la vie et dans la mort."
Son Excellence le general Kanzler, qui accompagnait le Souverain Pontife et que j'avais I'honneur de connaitre, vint alors causer avec nous quelques instants, et nous revlnmes k notre h6tel, cherchant vaineinent des paroles l)our exprimer notre joie, et notre admiration pour Pie IX.
En t^moignage de ces sentiments je veux citer ici les vers que j'ecrivis le soir :
3\i vu Pie-neuf I Mon coeur deborde d'all^gresse Et se sent tressaillir d'un bonheur triomphant Mes ISvres ont presse sa main avec ivresse, Et sa voix paternelle a b^ni son enfant !
Nunc dimittiSy Seigneur ! car j'ai vu la lumifere , Qui r6pand sur le monde un rayon immortel.
Votre Christ m'a parl6 par la bouche de Pierre : Nunc dimittiSy j'ai vu la gloire d 'Israel !
Nommer Pere celui qui de Dieu seul releve, L'entendre doucement me r^pondre '^ monfihy^
Ea ce monde mauvais c'6tait mon plus doux r^ve :
II est realise, Seigneur, Nunc dimittis !
II est tel que la foi vivace de mon ^me
Me le representait dans mon pays lointain :
Sous son regard serein 6tincelle une flamme ;
C'est le calme du soir sur les feux du matin.
A son front le genie avec 6clat rayonne
Et jette autpur de lui de splendides clart^s ;
Sur sa t^te blanehie, ainsi qu'une couronne
Brillent en s'unissant vertus et dignit^s !
Dans les semaines- qui suivirent, j'eus le bonheur de re voir Pie IX et de.l'entendre dans plusieurs audiences donn6es a des pelerins fran9ais, et une derni&re fois lorsque j'entendis sa messe dans le^ petit oratoire contigu h sa chambre. C'est le g6n6ral Kanzler qui m'avait obtenu cette derniere faveur.
Mais je laisse de c6te ces souvenirs trop personnels, pour decrire I'audience solennelle que le Saint- P&re accorda aux pelerins proven9aux et vend^ens. Mgr I'Archev^que d'Aix nous avait gracieusement invites k nous m^ler auxprovengaux parmi lesquels nous comptions d^jil plusieurs amis, et c'est avec empressement que nous primes part k cette demonstration, qui fut des plus imposantes.
Nous mont^mes au Vatican par le magnifique escalier qui mfene k la Chapelle Sixtine. En t^te flottait le Drapel de Provence, port6 par M. de Magalon ; puis venait la barque mystique, un vrai chef-d'oeuvre d'art, renfermant des reliques precieuses et le Denier de Saint-Pierre compost de pieces d'or.
Les Vend^ens, au milieu desquels se trouvaient plusieurs pay sans, etaient aussi pr6c6d^s d'une banniere que portait le jeune M. de Beaumont ; c'etait un drapeau blanc fleurdelis6 d'or, ayant au centre r^cusson du Pape.
A midi nous 6tions toua reunis au nombre d'environ quatre cents dans la grande salle ducale. Le Souverain Pontife entra, ^iccompagne de plusieurs pr61ats, de sept cardinaux et de plusieurs autres personnages de la Cour Pontificale. II prit place sur son tr6ne, et Mgr I'Archev^que d'Aix lut I'adresse des Proven9aux, qui etait trSs belle.
On en jugera par la citation suivante :
" A I'humble offrande de nos coeurs, nous en " joindrons une autre qui vous sera, Tres Saint P^rje, " beaucoup plus precieuse. H^ritiers legitimes 4® " la noble et pieuse famille de Bethanie qui nous " engendra dans la foi, comme la sainte 6glise ro- " maine Pa toujours reconnu, nous avons naturelle- *' ment en notre possession les reliques sacr^es de *• Marthe, de Marie, et de leur fr^re Lazare, que " J^sus aimait.
" Votre Saintet6 ne nous refusera pas d'en accep- " ter quelques parcelles. Elles sont dans cette petite " barque semblable k la v6tre, Trfes Saint P^re, puis- " que, lancee sans voiles et sans rames sur la mer " orageuse, elle brave la temp^te, elle 6chappe au " naufrage,et va droit au port sous la main de I'ange " qui la gouverne.
" f^ous avons ajout^, TrSs Saint Pfere, des reliques
" de Marie-Jacob6 et de Marie-Sal om 6, ainsi que " des deux premiers ^v^ques d'Aix : saint Maximin, " I'un des soixante-douze disciples, saint Sidoine, " I'aveugle-n^ de PEvangile. Ces saints et saintes " nous vinrent aussi, selon nos traditions, sur la " barque d6sempar6e des proscrits de Bethanie. Et, '* bien qu'il ne s'y trouvM pas, comment aurions-nous '' laiss6 a terre saint Trophime, le premier 6v^que " d'Arles, le disciple de saint Paul, I'envoye de " saint Pierre, et, gl ce dernier titre, le primat-n6 ". de nos ^glises ? "
Apr^s I'adresse, Mgr Forcade pr6senta la barque pr6cieuse au Saint-Pere, qui en admira le travail et dit : " C'est un vrai tr^sor."
Mgr r6veque de Lugon donna ensuite lecture de I'adresse des Vend^ens, pleine de chaleur, de patriotisme et de foi, com me la race dont elle exprimait les sentiments. En voici quelques passages :
" Enfin nous avons franchi le seuil du Vatican, et " le Pontife de Dieu, le Vicaire de Jesus-Christ, le '* successeur de Pierre, le roi de nos &mes, vient de " nous apparaitre !
'' C'est lui !
'' C'est lui, avec sa couronne de cheveux blancs
" son regard vif et limpide, et son front toujours se- " rein !
" C'est lui, avec les trente ann^es d'un pontificat " unique dans les fastes de I'histoire.
" C'est lui, avec la magnifique aureole que lui orit
" cr66e ses grandes infortunes, et ses vertus plus '* grandes encore.
" C'est lui, avec cet indicible melange de gr^ce et " de force, de douceur et d'intr6pidit6 qui charme et " qui ravit.
" C'est lui I C'est Pie IX f
" Aussi nos ^mes d^bordent de joie, et jamais " notre bouche, Mt-elle 61oquente, ne pourra trouver " d'accents capables d'exprimer et de redire tout " notre bonheur
" Nous sommes k vous, Trfes Saint Pfere, absolu- " ment, sans reserve aucune, k la vie, k la mort 1
" Vous portez le sceptre de la plus haute et de la " plus legitime autorit6 qui fut jamais. Coniman- " dez, et de tout notre coeur nous ob^irons. De vos " l^vres, que PEsprit-Saint lui-m6me garde avec " amour, ne peuvent tomber, quand elles parlent en ** son nom, que des oracles de la v6rite. Docteur " infaillible 1 Gardien toujours fidele des divines r6- " v^lations, parlez, enseignez, et de tout notre coeur " nous croirons.
" Ce sont IS,, Trfes Saint Pfere, les sentiments de la " cath clique Vendue, et je m'estime heureux et fier " d'en Mre en ce moment devant vous I'interpr^te.
" La Vendue !
" Au nom du sang et des larmes dont elle inonda, ** en des jours de sinistre memoire, les champs, les
** bois et les bruy^res de son h6roique Bocage ; au " nom de cette foi g6n6reuse qui lui permet, aprfes " taut de d6sastres et malgre ses modiques ressoiirces, *' de rivaliser avec les contr^es les plus opulentes, " quand il s'agit surtout de Toeuvre du Denier de '* Saint-Pierre ; au nom de cette pi6te feconde qui " se r^vele k chaque instant, dans son sein, sous " mille formes di verses ; au nom de ses souvenirs " et de ses esperances, la Vendee ^ genoux, demande, " Tr^s Saint P^re, votre benediction."
L'adresse se terminait par ce refrain du chant national de la Vendee :
Toujours chr6tiens, memeau siScle oil nous sommes, Les coeurs virils sont fiers d'etre chr6tiens.
Dieu pour sa cause aura des hommes,
Tant que vivront des Vend^ens.
Pendant la lecture de ces adresses, Pie IX avait manifeste de tenips en temps une vive dmotion. Ceux qui Pentouraient avaient m^me remarque que ses yeux s'etaient voiles de larmes. II nous semblait un peu afFaisse ; mais quand il se leva et commenga a parler, il nous parut soudainement rajeuni.
Pie IX etiitun des plus grands orateurs que j'aie entendu. Physiquement et moralement, il avait tout ce qui constitue Porateur : un ext^rjeur noble, imposant, des yeux pleins de flammes, une voix forte, vibrante et sympathique, ungeste naturel, ^nergique et digne, une diction facile, un style imag6, saisisant, des idees neuves et frappantes, de la verve, de la chaleur, de Penthousiasme,'fet du souffle lyrique. En
uii mot, il poss6dait ce qu'on est convenu d'appeler le feu sacr6.
II coramengait k parler lentement, avec une Amotion contenue, puis il s'echauflFait, il s'elevait, et communiquait son Amotion a I'auditoire ; il entralnait, il transportait, etbientdtles larmes coulaient de tous les yeux, et des oris s'echappaient de toutes les poitrines.
C'est ainsi qu'il nous appardt dans ce discours qui dura une heure, et qui nous tint sous le charme, Malheureusement ce discours, comme toutes les autres allocutions de Pie IX, n'etait pas 6crit, et la reproduction qu'on en fait est trSs p^le.
Je veux cependant en citer quelques lignes :
" Certains ennemis de Peglise pensaient que celle- " ci avait perdu toute Anergic, et, comme ils le disent " sottement, qu'elle avait fait son temps. II semble " toutefois que Jesus-Christ, pour confondre ses en- " nemis, ait voulu r6peter les paroles qu'il pronon9a " un peu avant la resurrection de Lazare : Lazarus " amicus noster dormit, sed vado ut a somno excitem eum. " Assur^ment, il existait dans I'Eglise une certaine " torpeur qui I'emp^chait de voir et de connaltre les '* maux qui Tenvahissaient de tant de c6tes k la fois. " C'est pourquoi le Seigneur, prenant la verge en " main, en frappa ses fils indolents. Ceux-ci se re- " veillSrent alors, s'aper9urent du p6ril, en reconnu- " rent toute la gravity, et cri^rent piti6, secours, mi- " s6ricorde ; Dieu les entendit, et Ton vit renaitre le
" feu sacre qui 6tait cach6 et com me 6touff6 au fond " des ^mes.
" La temp^te toutefois est loin d'etre termin^e, et " I'ordre du tace obmutesce, k donner aux vents et k la " mer, n'a pas encore 6te prononc6 par Dieu. N^an- " moins, la barque mystique flotte toujours domina- " trice au-dessus des flots dont elle est battue, et " certainement la main toute-puissante de Dieu la " reconduira peu k peu au port de la tranquillity.
" Semblable k la barque mystique de TEvangile, " fut aussi celle qui accueillit dans son sein toute ** une famille de Bienheureux. Cette nacelle fut *' abandonn^e, dans les premiers jours du christia- '^ nisme, k la merci des flots, sans voile, sans mM et " sans pilote ; et tout cela se fit en haine de la foi *' catholique. Mais la main de Dieu guidait elle- " m^me ces saints dans leur route. Elle voulait con- " duire et sauver Lazare, Madeleine, Marie et les " autres ^mes 61ues qui se trouvaient avec eux, afin, " 6 chers Marseillais,qu"ils 6vang61isassent vos aieux, " en apportant le don si pr^cieux de la foi, non seu- " lement k ceux-ci, mais aussi k vous-m^mes, qui " jouissez aujourd'hui de ce petit grain de s6nev6^ " 6em6 alors par ces ^mes saintes que le ciel vous a " envoy6es. Ce grain de s6neve a crtl depuis lors, " non seulement par le nombre des fidMes, mais " aussi par Pabondance des ceuvres de charit6. Dieu " regarde toutes ces ceuvres d'un oeil de complai- " sance, et la tr^s sainte Vierge, constitute gardienne " de votre cit6, intercede pour vous, pour le clerg6, " pour le peuple tout entier, afin de vous obtenir les " graces dont vous avez le plus grand besoin.
" Et de m^me qu'S, Marseille la sainte famille de " Magdalum plantait la croix et r6pandait la foi, " ainsi k Bayonne, un saint L6on, martyr, empour- " prait votre patrie de son sang, et apprenait aux " 6chos des Pyrenees k redire les prieres qui sor- " taient des l^vres et du coeur de vos aieux. Adml- " rabies dispositions de Dieu, qui veut toujours que " certains h6ros, ses fiddles serviteurs, soient dans " ses mains des instruments destines k cultiver et k " dilater la vigne que sa droite toute-puissante a " plant^e."
• Je le repute, il n'y a dans les pages qui precedent qu'un 6cho tres faible de cette parole ^loquente que nous avons entendue. Lorsque le Saiat PSre se rassit, Penthousiasme etait k son comble, et les acclamations eclatSrent. Des larmes d'attendrissement coulaient de nos yeux, et nous nous sentions plus que jamais remplis de foi et d'esp^rance dans Pavenir. Nous 6tions venus affliges au Vatican, et nous retournions confiants et consoles.
LA EEINB JDES EOMAINS.
OME a bien souvent changS de maltrea, et I'avenir lui reserve, sans doute, .
de nouveaux changements ; mais st en vain que tons les r^imes poliues s'y 8Ucc6dent, Rome n'a jamais depuis Constantin, et n'aura jamais litre roi veritable que le Pape.
C'est une Bouverainet^ que ni la diplomatie ni la guerre n'ont pu detruire. Elle a eu des Eclipses, comme le soleil en a, mais elle n'a jamais ^t^ comptfetement, ni longtemps voil4e. Toujours ses rayons ont perc6 les t^nebres que dea fipoques malheureuses r^pandaient sur la Ville-Eternelle, et aprSs quelque temps d'epreuve, le jour se faisait.
Qui dissipait ainsi la nuit ? Tant6t la Parole in- ^illible suffisait ; tant6t c'^tait une ^p^e flamboyant* qui venait briller aux portes de Rome pour en defendre I'entr^e eomme le glaive de I'ange ^ la porte ' del'Eden; tantSt c'etait Posuvre d'un grand saint, d'uii eloquent docteur, ou d'un pieux monastSre.
Mais toujours, I'ordre, la paixet la justice n'etaient r^tablies dans Rome que lorsque son Souverain Ugi-
time, le Pape, remontait sur son tr6ne. Quand son sceptre brillait sans voile, il faisait jour.
Voili ce que je me disais pendant les audiences pontificales, et, quelles que soient les obscurit6s de I'heure pr^sente, je ne pouvais me convaincre que Rome etii un autre roi que Pie IX, tant il me paraissait grand k c6t6 de Victor-Emmanuel. Le Vatican, n'etait bien reellement qu'une prison, et cependant comme son 6clat et sa puissance jetaient dans Pombre le palais du Quirinal !
Mais si le Pape, est le veritable Roi de Rome, quelle est en est done la Reine ? De quel nom s'appellera la femme digne de r6gner sur une telle ville ? II suffit de Jeter un regard sur Rome pour trouver la reponse k cette question ; car, les images et les statues de cette grande Reine s'y trouvent partout. EUe y possMe des palais plus nombreux et plus riches que le roi lui-m^me ; et dans tous les quartiers de la cit6, vous voyez ses coupoles, et ses tours surgir de la masse des edifices.
On Pa compris, la Reine des romains, c'est la tr^s sainte Vierge, et nul peuple au monde n'entoure sa souveraine de plus d'hommages et de v6n6ration.
Parcourez les differents quartiers de la ville, et vous y verrez, tant6t sur la fa9ade des maisons, tant6t au coin des rues, ou sur les places publiques, des m6daillons, des portraits, des statuettes de la Madone, places dans de petites niches orn6es de fleurs, Quand vient la nuit, ces niches s'illuminent, et des lampes y brtHlent jusqu'au matin.
ttouE 365
On a calculi qu'il y a dans Rome plus de 1400 madones, sans compter celles que renferment les 6glises, et plus de 1000 lampes qui brtHlent chaque nuit devant elles.
Dans certains quartiers de la ville, cette devotion k Marie s'affiche au grand jour, et I'on voit des groupes d'hommes et de femmes disant le chapelet devant la'Madone, ou chantant ce cantique populaire :
Evviva Maria, Maria Viva, E chi la cr6o.
C'est sans doute pour donner satisfaction k cette devotion, et pour r^pondre a toutes les demandes, que les artistes ont peint et sculpt^ tant d'images de la sainte Vierge, dont les 6glises, les galeries et les musses sont remplis. Jamais reine n'a poss6d6 tant et de si pr6cieux joyaux,et c*est k plusieurs millions qu'il faudrait 6valuer les pierres pr^cieuses qui d6corent ses images et qui scintillent k ses couronnes.
II y a dans Rome soixante-douze 6glises consacr6es k la sainte Vierge, et la plupart rappellent quelques bienfaits ou quelques faveurs signalees de la Reine k ses sujets. Nous ne pouvons en visiter que quelques-unes, et nous terminerons ce nouveau p&lerinage k Sainte-Marie-Majeure.
La plus ancienne est celle de Sainte-Marie-du- Transt^vSre qui fut consacr^e par saint Calixte en Tan 224. A I'endroit qu'elle occupe, d'apr^s une ancienne tradition qui paralt appuy^e sur des t^moi-
gnages historiques, une source d'huile aarait jailli miraculeusement de terre au moment de la naissance du Sauveur, et aurait coul^ pendant tout^ un jour, jusque dans le Tibre. Les premiers chr6tiens croyaient fermement ^ ce miracle comme ayant annonc6 la venue de POint du Seigneur, et comme une image de la mis6rieorde divine se r^pandant sur le monde.
La fa9ade de cette 6glise est orn6e d'une ancienne mosaique, et I'interieur en est tr^s riche. EUe est dans le style de Sainte-Marie-Majeure, et de belles colonnes de granit provenant d'un temple d'Isis et de Serapis la s^parent en trois nefs. Un chef-d'oeuvre du Dominiquin, I'Assomption de la sainte Vierge, orne le plafond tout brillant de dorures, et le pave resplendit de porphyre, de vert antique et d'autres marbres. On y voit une ouverture entour^e d'une grille, au-dessus de laquelle se lisent les inscriptions suivantes : Fons olei — fontaine d'huile— jffmc oleum fluzit quum Christus Vlrgine luxit — Ici coula une source d'huile lorsque le Christ naquit de la Vierge. Sous la confession reposent les Papes saint Calixte et saint Corneille.
De I'autre c6te du Tibre, s'^l^ve un joli clocher byzantin ; c'est Sainte- Marie-in-Cosmedih, qui date aussi du troisifeme siecle. Un souvenir interessant s'y rattache ; car c'est ici que saint Augustin vint enseigner la rh^torique k la jeunesse romaine. On y v^nere aussi une madone apportee d 'Orient pour la soustraire aux iconoclastes ; c'est un chef-d'oeuvre de I'art byzantin et son inscription grecque signifie : Mhe de Dieu toujours Vierge.
KOME 367
A c6te, nous admirons le gracieux petit temple jadis d6di6 a Vesta. Son portique circulaire, ^i colonnes de marbre, en fait un monument tr^s 616gant, ej, le mieux conserve de I'epoque paienne. II est aujourd'hui consacre gl la sainte Vierge, sous le'nom de Sainte-Marie-du-Soleil.
Je me suis demande quelles relations il pouvait y avoir entre la dedicace paienne k Vesta et la d^dicace chr^tienne a Sainte-Marie-du-Soleil, et j'ai trouv6 une reponse charmante dans un vieil auteur qui a exploit les tr^sors de Rome, Panciroli.
Aux yeux des Gentils, Vesta reprfeentait la chastet6, et maintenait toujours vive une flamme sacree : noble figure d'un coeur pudique et toujours brdlant du divin amour. C'est pour cela qu'ils forgaient les vestales k rester vierges au moins jusqu'a I'^ge de trente ans, et at conserver le feu qui brtilait sur I'autel de la deesse. S'il s'eteignait, il ne leur etait pas permis de le rallumer autrement que par les rayons du soleil r^percutes par un miroir.
On s'explique d^s lors pourquoi I'Eglise a voulu dedier ce charm ant petit temple at la Reine des Vierges, qui brdla toujours de I'ampur divin, et qui mit au monde Celui qii'on a appele le Soleil de Justice.
Une autre ^glise tr^s ricbe et tr^s int^ressante d6diee d la sainte Vierge, est Sainte-Marie-du-Peuple, aupr&s de la porte du m^me nom. Elle est b^tie sur Pern placement du tombeau de N6ron.
Dans le monast^re des Augustins, qui en depend.
Luther a v6cu quelque temps, et c'est dans cette 6glise, dit-on, qu'il a c^lebre sa derniSre messe.
M. Louis Veuillot* dans son magnifique ouvrage Le Parfum de Rome, fait un rapprochement terrible entre ces deux hommes, et il termine en disant : " il se passera un jour quelque chose d'effroyable sur " cette place du Peuple, oil I'autel de Marie n'a pas " emp^ch^ Luther de rencontrer Neron."
Cette 6glise renferme des chapelles et des tombeaux tout k fait remarquables, et les votites sont orn6es de fresques et de mosaiques ex^cut^es par de grands artistes. Les chapelles- des Cibo et des Chigi, sont les plus renomm6es, et contiennent des oeuvres de maltres. Mais on a critique, avec raison, je pense, les mosaiques de la derni^re, parce que le soleil, la luiie et les planfetes y sont repr^sentfo sous les figures des divinit^s pai'ennes, Apollon, Diane, Satume, Jupiter, Mars, Venus et Mercure. Ces mosaiques furent execut^es par Louis de Pace, sur les dessins de Raphael.
A Pouest de la Place Navone, la sainte Vierge possede encore un sanctuaire tr^s beau, surmont^ d'une gracieuse coupole ; c'est Sainte-Marie-de-la Paix. On y admire beaucoup deux chapelles, dont Tune, dessin6e par Michel- Ange, est orn6e de statues et de basreliefs remarquables ; dans 1 'autre se trouvent de belles fresques de Raphael,. repr6sentant les Sibylles de Cumes, de Perse, de Phrygie, et de Tivoli.
N'oublions pas Sainte-3iarie-des-Anges, oii Michel- Ange a montr6 la grandeur et les ressources de son
g^nie. Cette ^glise s'fl^ve sur un sol arros6 par les sufeurs et le sang des martyrs, dans les thermes de Diocl^tien.
Un jour, raconte-t-on, Michel-Ange se promenant dans ces ruines, remarqua une vaste salle dont les tours Aleves soutenaient une vodte immense, et huit grandes colonnes de granit qui portaient de magnifiques arceaux en plein cintre. Voil^ mon 6glise toute bMie, pensa I'artiste, et il alia communiquer son projet ^ Pie IV, qui Papprouva.
Le Vestibule presque circulaire, ^tait une ancienne salle de bains, et conjbient des tombeaux remarquables, ceux de deux artistes pres de la porte, Maratta et Salvator Rosa, et ceux de deux cardinaux, au fond. L'inscription du Cardinal Alciati m^rite d'etre reproduite : Virtuti vixit — memoria vivit — gloria vivet.
A I'entr^e de la grande nef, on admire ^ droite une belle statue de saint Bruno, due au ciseau du sculpteur fran9ais Houdon. ^' II parlerait, disait Clement " XIV, si la regie de son ordre ne le lui defendait " pas."
La grande nef est d'une ampleur et d'une magnificence sans 6gales, et ses murs sont enrichis de marbres pr^cieux et de magnifiques tableaux. Dans le choeur, une grande fresque du Dominiquin repr^sentant le martyre de saint S6bastien,est d'une grande beaut6.
Le clottre des Chartreux, qui touche k P^glise, et qui fut construit d'apres les plans et les dessins de
Michel- Ange, est ce que Ton peut voir de plus simple et de plus grand.
Je voudrais vous conduire encore, lecteurs, It Sainte-Marie-de-la-Victoire, oi semble respirer I'admirable statue de sainte Ther^se, que le Barnin a representee dans I'extase de Pamour ; A Sainte-Mariein-Via-Lata, 6lev6e au-dessus de la maison que saint Paul habita pendant deux ans, et dans laquelle pr6- ,ch&rent saint Pierre et saint Luc ; mais il est temps que j 'arrive k Sainte-Marie-Majeure.
L'origine de cette grands basilique est connus. J'abrege le recit que ses historiens en font.
Vers I'an 352, un patricien nomra6 Jean et sa femme, n'ayant pas d'enfant, voulaient donner leur fortune k la sainte Vierge, et ils la priaient de leur faire connaltre sa volont6 k ce sujet. Marie leur apparut en songe dans la nuit du 4 aotlt, et leur dit de lui hktiT une 6glise a I'endroit qu'ils trouveraient convert de neige.
Le lendemain matin, toute la ville fut trSs 6tonn6e de voir une nappe de neige couvrir un certain espace sur Pun des sommets de I'Esquilin. Le patricien Jean fut moins surpris, et il alia raconter son rSve au Pape saint Libere, qui avait regu le mSme avertissoment.
La construction de la basilique fut d^cidee, dans les proportions que le tapis de neige indiquait ; et c'est ainsi que la Reine du ciel voulut remplacer au sommet de I'Esquilin la reine de I'Olympe pa'ien, Junon, qui y possedait un temple. On croit m6me
que les belles colonnes ioniennes qui divisent la basilique en trois nefs, ont 6t6 tiroes du temple de la d6esse.
La fagade de Sainte-Marie-Majeure se compose de deux portiques grecs superposes, et charges de balustrades et de frontons. Le campanile est beau k voir. Mais c'est I'interieur de Peglise qui est surtout remarquable. La double rangee de colonnes, allign6es dans une nef pleine d'ampleuretsoutenant un plafond horizontal, est d'un effet vraiment grandiose.
Les nombreuses chapelles de cette 6glise et les nefs laterales sont surcharges de peintures, de sculptures, d'ornements et de decors de toute espece. Mais elle possSde des tresors plus pr^cieux : la creche oil le Fils de Dieu a repos6 dans Petable de Bethl6em, et le corps de saint Jerdme, qui fut pendant sa vie le gardien vigilant de la creche, et qui se trouve encore prSs d'elle dans la mort.
Pie IX a fait construire une confession tr6s riche a Sainte-Marie-Majeure pour recevoir la creche ; et c'est Pendroit qu'il a choisi pour sa sepulture. C'est bien la que doit reposer ce grand serviteur de Marie. Apr^s avoir proclam6 immacul6 le bergeau de la mere, il devra dormir en paix i c6t6 du bergeau de Penfant.
Plusieurs autres papes ont leur tombeau dans cette basilique, entre autres, Paul V, Sixte-Quint et saint Pie V. Ces deux dernierssonten face Pun de Pautre. dans la chapelle de la creche. On sait que celui-ci
fut trSs d6vot k Marie, et qu'il attribua k son intercession la c^lSbre victoire de L^pante.
Rappelons un autre souvenir historique pour finir. Saint Gaetan venait souvent dans eette ^glise de Sainte-Marie-Majeure, et manifestait une grande v6n6ration pour la erfeche du Sauveur. Or, pendant une nuit de Noel qu'il passait en oraison pr^s de la cr&che, la sainte Vierge lui apparut, et d^posa le «
divin enfant dans ses bras. Une magnifique statue du saint et un riche bas-relief y perp^tuent le souvenir de ce miracle.
PARMI LES TOMBEa
ITCUNE ville du monde ne renferme autant de torabeaux que Rome, et leur collection formerait un coura
'bietoire presque complet, ictit en let-
:«8 de marbre.
Les ^glises, ei nombreuses dans cette le, en sont remplies ; et, comme c'est dans le lieu eaint que I'honime pense le plus i sa fin derniSre, les monumenta fun^bres m'y semblent k leur place. Je les admire aussi comme decors, pourvu qu'on n'en fasse paa des groupes d'anatomie, ou des apotheoses imm6rit6es.
J'aime une simple statue couch^e sur un tombcau, tant6t dans I'attitude du sommeil paisible d'un juste, tant6t avec la pose d'un dormeur qui s'fiveille, ou d'un dieu qui resauscite. J'en ai vu qui, s'appuyant sur le coude, reinvent la tfite et rouvrent des yeux pleina d'esp^rance et de foi. VoiU mon id^.
D'autres sont ^tendus sur le dos, froids et rigides, mais plus grands que nature, et les mains jointee sur la poitrine. Cette attitude me platt ; elle semble dire k la post6rit6,' toujours plus Juste qne les vivants T voyez comme j'ai grandi dans la mort ! U
Plusieurs, agenouillfe sur la dalle fun^bre sem- J^leiit prier. Les yeux et les mains lev6s vers le ciel implorent la misericord e divine avee une confiance m^l6e d'alarmes. Si ee fut la volont6 des d6funts .d'etre ainsi repr6sent6s en marbre, et s'ils ont dit en mourant: je veux que ma statue prie pour moi, cette attitude suppliante de Pi mage qu'ils ont laiss6e sur terre ne peut-elle pas leur Mre utile 1^-haut ?
Dans quelques eglises, le pave est form6 de dalles funSbres, et quelquefois les personnages s'en d6tachent en relief. Rien ne m'impressionne comme de marcher sur ces corps de marbre et sur ces figures humaines dont nos pieds brisent les traits. Sous ces pierres dorment de I'^ternel sommeil des hommes qui ont v6cu, qui ont aim6, travaille, souflfert comme nous ; et le jour vient oii nous dormirons comme eux, et oi'les generations passeront sur nous.
Quelle trag6die serait la mort, si elle 6tait le denotement final. Mais non, ce n'est que la chute du rideau au second acte du drame, et ce rideau se relive immediatement sur Tautre vie qui apparatt.
Les tombes romaines ne remplissent pas seulement les Eglises et les cimetieres ; elles bordaient autrefois les grandes routes, et leurs mines, que j'ai voulu voir le long de la voie Appienne, t^moignent encore de leur nombre et de leur magnificence.
En gagnant la porte Saint-Sebastien, nous passons a gauche des Thermes de Caracalla, dont les murailles" croulantes couvrent une imniense etendue,
A une petite distance de la porte est une petite eglise oil la tradition raconte que saint Pierre, s'enfuyant de Rome la nuit, rencontra le divin Sauveur portant sa croix. " Seigntaur, oii allez-vous ? " demanda-t-il ; et J6sus r6pondit : " Je vais k Rome pour y ^tre crucifix de nouveau." L'ap6tre ne songea plus k fuir, et rentra dans Rome.
A gauche de la voie, vers le deuxi&me mille, s'61^ve une colline en pente douce. Quelques paysans y cultivent des vignes et des c6reales, sans paraltre se douter dans quel sol sacr6, leurs moissons plongent leurs racines. Au sommet, vos pieds heurtent, en marchant au milieu des chaumes, des fragments de marbre, de verre, et autres debris.
A mesure que I'horizon s'elargit, vous apercevez autour de vous, et particuli^rement vers le sud, des mines faisant relief sur la verdure. Puis, ^k et Ist, de petites tours carrees ressemblant k des chemin6es, ou k des ventilateurs, se d6tachant k peine du sol, et servant d'orifices k quelque Edifice souterrain ; enfin des caveaux ouverts et quelques escaliers descendant dans les entrailles de la terre.
Lai s'6tend la plus importante des Catacombes romaines, le cimeti&re de Saint-Calixte. C'est Pun des th64tres, ou plut6t Pun des deserts ou M. de Rossi, obeissant aux inspirations de son g6nie et de sa foi, a fait d'inappr6ciables d6couvertes. C'est lui qui a v6ritablement m6rit4 d'etre appel6 le Colomb de la Rome souterraine ; et, parmi les decouvreurs, ceux dont le domaine est sous terre, n'ont pas moins de
litres que les autres k la reconnaissance de Phumanit6.
Le cimetiSre cle Saint-Calixte est celui qui a renferme le plus grand nombre de martyrs ; un 'sneux manuscrit declare qu'il y en avait 1^ une multitude innombrabley et quelques auteurs en ont 61ev6 le chiffrejusqu'£ll74 000.
J'aimerais k vous decrire cette vaste necropole, oil fut enterr6 sainte Cecile, ainsi que la Catacombe de Saint-Sebastien, qui s'ouvre sous la basilique du m^me nom, un peu plus loin, k droite de la voie Appienne. Mais cette 6tude detaillfe des tombeaux Chretiens trouvera sa place dans la suite de cet ouvrage.
Aujourd'hui, je veux borner mon r6cit k la d61icieuse promenade que j'aifaite sur cette voie monumentale, dont la construction remonte k trois siecles avant Jesus-Christ, et qui s'etend de Rome jusqu'll Pomp^'i, oil elle prend le nom de Voie des Tombeaux.
Quelle belle route ! et quelles impressions elle a laissees dans mon esprit I Que de peuples ont pass6 par ce chemin ! Que de grandes families y sont venues s'eteindre pour Peternit^ !
Nous sommes a la mi-no vembre, le temps est superbe, et nous rappelle les beaux jours du mois de juin au Canada. Le soleil decline rapidement a Phorizon et se sera bient6t noye dans les flots de la Mediterran6e. L'air est tiMe, embau.m6, et, de chaque c6t6 de la route, de vieux murs laissent pendre des touffes de lierres et des rpsiers en fleurs. Un petit
p4tre accourt k notre voiture, et nous ofFre des fraises que nous degustons, mais qui manquent de sucre.
Nous avangons lentement, du train d'un cheval pay6 h I'heure, et nous gravissons bient6t la colline o^ s'elSve, semblable k un chMeau-fort, le tombeaa de Cecilia M6tella. C'est une 6norme tour circulaire en blocs travertins, plus petite que le mausol6e d'Adrien, aujourd'hui chateau Saint- Ange, mais construite dans le m6me style severe et imposant. Au reste, ce n'est plus qu'une ruine, et une fosse profonde k I'int^rieur indique seule Pendroit oil avait 6t6 depos6 le garcophage de la c61&bre romaine.
A quelque distance de Ik commence cette espSce de galerie fun6raire, que nous appellerions campo santo, si la Religion y avait repandu ses benedictions. Des deux cdtfe surgTssent, au milieu des broussailles, les mines s^culaires de ces tombeaux c61&bres qui bordaient jadis la grande voie militaire de Rome. Tant6t, c'est une statue brisee, une colonne renversee, un caveau 6croule dont Pentree est toujours b6ante I Tant6t c'est une dalle de marbre avec un nom, ou une inscription funSbre, en grec ou en latin, et quelques bas-reliefs, gisant epars sur le sol !
A droite et a gauche s'etend k perte de vue la campagne romaine, solitaire, abandonn^e, sans culture, sans arbres, sans haies, comme un desert, ou plut6t comme un immense s6pulcre. Seules, de grandes mines dressent g^ et 1^ leurs aretes irreguliSres et croulantes. Leurs arcs interrompus, leurs yieux murs inclin6s, se detach ent sur cet horizon
monotone, et augmentent la m61ancolie douce et profonde qui plane sur ces lieux.
Et si vous 6tendez plus loin vos regards, quel beau cadre k ce paysage si grand et si triste k la fois I En face de vous et k votre gauche s'61&vent les montagnes de la Sabine, et sur leurs flancs bleus, Tivoli, Prascati et Castel-Gandolfo, qui flamboient aux derniers feux du jour. Que de souvenirs rappellent ces noms tant chant6s par les pontes ! Et que de grands personnages y sonj; all6s passer leurs jours de loisir I
Derriere vous, Rome dresse encore ses coUines, couvertes de d6mes, de clochers et de tours. A votre droite, c'est la campagne nue et immense, 6tendant jusqu'jl la mer ses m^lancoliques solitudes I
Ici, le tombeau de S^nfeque, le grand philosophe qui a probablement connu saint Paul, et entrevu la lumi&re chr6tienne dans toute sa beaut6. Tout prSs devait se trouver sa villa, oii N6ron, son ancien 61&ve, lui donna Pordre de s'ouvrir les veines et de se donner la mort !
L^l bas, dans la plaine, les restes d'un temple de Jupiter, oii moururent bien des martyrs. Plus loin, les murs 6croul6s de la villa des Quintilii, deux fr&res que Pempereur Commode fit mourir pour s'emparer de leurs Mens.
Nous traversons les champs oil dut se livrer le combat c61^bre des Horaces et des Curiaces, et Pon nous montre k droite trois tumuli qu'on dit ^tre ceux des trois Horaces !
Enfin voici la Casale rotondo, qui est une ruine immense, et qu'on croit avoir et6 le tombeau de Messala Cotta. Une pauvre famille s'est r^fugi^e au sommet, dans les yotites, et la terrasse est ombrag6e d'unjoli bouquet d'oliviers, Du haut de cette terrasse la vue s'^tend de tous les c6tfe et d^couvre un immense panorama. Une fufn^e blanche qui court et serpente k travers ces sup^rbes solitudes, et qui s'6chappe d'une locomotive venant de Frascati, rappelle seule que nous sommes au XIX® si^cle I
II se fait tard, et nous reprenons le chemin de Rome. Je m'enfonce dans les coussins de la voiture, et je laisse errer mon esprit k travers mille reveries d^licieuses. Le soleil a disparu a Fhorizon, et les crates seules de la Sabine rougissent encore sous ses caresses, pendant que la lune, qui monte avec lenteur au firmament, filtre ses p^les rayons k travers les dechirures des mines ! .
Voila done ce qu'est devenue la grande Babylone qui buvait le sang des martyrs ! Un desert oii les troupeaux piiissent et se promenent a Paventure, une immense n^cropole dont les cendres ne sauraient produire autre chose que cette herbe dont les b^tes se nourissent !
Et les grands hommes de la Rome antique, ses foudres de guerre, ses orateurs, ses philosophes, ses patriciens opulents, ses puissants empereurs, que sont-ils done devenus ? Oii sont done leurs cendres ? La colere de Dieu les a dispers6es aux quatre vents du ciel ! C'est k peine si Ton pent retrouver les endroits qu'ils ont habit6s, tandis que les martyrs obs*
curs qui trombaient inconnus sous la dent des b^tes ou sous le fer des bourreaux, sortant des catacombes, sont ino*it6s sur des autels d'or incrust6s de pierres pr6cieuses, et y re^oivent les hommages des g6n6rations !