‹ À travers l'Europe: impressions et paysagesChapitre 26 sur 28 · UN DRAME · texte numérisé non relu

UN DRAME

N drame terrible, k la fois domestique et politique, vient de se derouler devant les Assises de Rome (novembre 1875) ; il est tel que Shakespeare lui-m^me, voulant le transporter sur la se^ne, n'aurait rien k in venter.

C'est romanesque, lugubre, t6n6breux, et le doigt de Dieu s'y montre visiblement.

Nos bons zouaves canadiens n'ont pas oublie Passant de la Porta Pia, qu'ils voulaient defendre jusqu'^ la mort le 20 septembre 1870, mais qu'ils durent abandonner par ordre du Saint Pere,quand I'artillerie pi^montaise eut ouvert une br^che dans les murailles. Par cette br^che entrSrent, avec les troupes de Victor-Emmanuel, deux hommes animus d'une haine implacable contre PEglise. Sonzogno et Luciani.

C'6taient deux journalistes poss^dant des talents,

des connaissances, des plumes taillees comme des

stylets, et tout le zMe des sectaires. Ambitieux, ja-

loux du succ^s .des autres, avides d'honneurs, de

puissance et de richesses, ils avaient resolu d'^difier

leur fortune sur les mines de PEglise et de la society.

lis fondSrent un journal pour attaquer I'ordre social, corrompre la morale publique, et saper d sa base tout I'edifice chr^tien. Nouveaux Julien PApostat, ils d^cIarSrent une guerre si mort au Galil^en, qu'ils appelaient le fils du charpentiery et ils annonc&rent emphatiquement que dans dix ans ils auraient d^moli PEglise de Rome,

Leur journal, la Capitale^ lance et soutenu par les soci6tes secretes, qui lui firent une propagande infernale, eut un suc'cfes qui depassa toutes leurs esp6rances. Habilement redig6, maniant avec art la satire et le sarcasme, s'attaquant k tout et h. tous avec une verve endiabl6e, niveleur et r^formateur dans tous les ordres d'idees, il se fit redouter, et sa circulation devint assez large pour en faire une puissance.

Luciani n'avait pas trente ans ; il 6tait vif, gai, spirituel et beau. Ses succ^s comme journaliste ne surpassaient pas ceux qu'il obtenaitdans les salons; il etait le lion de la society mondaine de Rome. Puis, quand il avait pass6 une partie de sa nuit dans quelque bal du beau monde, ce mirliflore descendait dans les bouges organiser quelque com plot sinistre. C'est \k qu'il trouvait au besoin les bras n^cessaires aux sales et criminelles besognes.

Sonzogno 6tait mari6, plus fortun6 que Luciani, et il I'avait regu sous son toit. Leur intimite dura trois ans, et leurs oeuvres de t^nSbres prosp6raient merveilleusement. Ils empoisonnaient le peuple, ils corrompaient la jeunesse, ils d^molissaient I'autel et le trone. lis mettaient leurs succes en coramun, ils mangeaient d la m§me table, ils yivaient de la

m^me haine ; mais, un jour (6 chjttiment I) ils d6couvrirent qu'ils nourrissaient le m^me amour !

• Entre ces deux homraes qui vivaient com me des frferes se dressa tout k coup le spectre de Padult^re, et leur fraternity devint celle de Cain. La femme de Sonzogno s'enfuit, et le toit conjugal devint un enfer . oil le mari d61aiss6 resta seul, alt6r6 de vengeance.

Vinrent les Elections gen^rales de 1874, et, malgr^ Sonzogno, qui lui fit une guerre implacable, Luciani fut 61u, gr^ce h des sectaires qui avaient fauss6 les bulletins.

Le Parlement annula P6lection, mais Luciani se pr&enta de nouveau. II allait r6ussir lorsque son ancien ami se dressa devant lui comme I'ombre de Banquo, et lui barra le chemin. Luciani fut defait, et sa vengeance ne se fit pas attendre.

: Le soir du 6 fevrier 1874, Sonzogno travaillait au

I bureau de son journal. L'enfer dans le coeur. il

! ^crivait unnouvel article contre lefils du charpentier^

lorsque des hommes sinistres ehtr^rent. L'un d'eux,

i fils de charpentier et char pen tier lui-m^me, bran-

t dissant un poignard, s'elan9a sur Sonzogno, et lui

I per§a le coeur.

Les assassins furent arr^tfe, ainsi que Luciani, et le proems qui vient d'avoir lieu a prouve qu'il.a 6t6 I'instigateur du meurtre, et a compromis gravement plusieurs hommes influents du monde politique; mais les revelations ont 6t6 6toufif6es.

Sonzogno laissait un fils en bas ^ge, et le journal

fut continue sous son nom. Mais Penfant vient de mourir, et le journal passant entre les mains souil- 16es de la veuve Sonzogno, les r^dacteurs ont donn6 leur demission, et fonde un autre journal. *

Ainsi tombe I'oeuvre des deux sectaires, k Theure m^me ou Luciani et ses complices, condamn^s aux travaux forces k perp6tuit6, partent pour Pexil.

PRES cinq seraaines passees ft Rome, mon r6ve le plus cher serait d'y rester deux ann^es, non pas pour me creer ?s relatione sociales, pour frequenter la 3ur du rot d'ltalie. Non, je ii'eprouve icune aympathie pour lea usurpateurs, lorsque I'on est venu me dire hier que I Majesty allait passer sur le Corso, je

n'iii pas, voulu prendre la peine de faire un pas pour

la voir.

Je voudrais 6tre & Rome, tout k Rome, ^ Rome seule, parce que Rome seule a les solitudes, lea silences et le langage que j'aime. Je visiterais les galeries, les musses, les palais, les 6glises, les tombeaux, les ruines, les biblioth&ques, et je ne voudrais pas avoir d'autres amis, sauf deux ou trois, dont un religieux savant et saint qui me guiderait dans mes Etudes. Oh 1 quelles dSIices je trouverais dans un tel B^jour !

Mais ce r^ve est impossible, et je suis forc^ de tout voir en courant.

TantOt je consacre quelqnes heures aux Palais qui constituent une des grandes attractions de Rome. La plupart Bont inachev^s, ou demandent des rfipara-

tions ; mais leurs proportions sont grandioses et ils sont remplis d'oeuvres d^art. Les portiques, soutenus par des colonnes de granit, les escaliers d'honneur en marbre orn^s de statues, les vestibules et les salons g^n^ralement peints k fresques, les riches collections de tableaux et de sculptures sont sou vent admirables k voir.

Tant6t je monte en voiture, et je fais une course aux villas qui n'offrent pas moins d'int6r6t. Je vais admirer la villa BorghSse, avec son grand pare, ses lacs, ses fontaines et son mus6e ; TAlbani, avec sa riche collection d'antiques ; la villa Pamphili Doria, qui est un paradis terrestre.

Puis je reviens aux 6glises, qui contiennent chacune au moins un chapitre de Fhistoire du Christianisme.

Mon hdtel est presque entour^ de ces monuments oil Part et la religion s'unissent pour enseigner Phistoire. En . face est Peglise de Sainte-Marie-de-la- Minerve, b^tie sur les mines d'un temple paien, dedie a la deesse des combats. et de la sagesse. EUe appartient k Pordre de saint Dominique, dont le cioitre s'ouvre a gauche. Ses decors sont tres riches, et ses tombeaux evoquent bien des souvenirs, surtout ceux de Clement Vil, de Leon X, et du grand artiste Chretien Fra Angelico.

A quelques pas s'61event d'un c6te Saint-Ignace, et de Pautre le Gesii. La premiere de ces deux eglises est attenante au College Komain, oil j'ai pu visiter les chambres de saint Louis de Gonzague et du bienheureux Berchmans. La seconde, une des plus belles

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et des plus riches 6glises de Rome, tient k la maison professo des Jesuites, et renferme le tombeau de lour fondateur dans une chapelle 6blouissante de marbres et de pierres precieuses.

Le cloltre entoure un pr^au plants d'orangers et orne d'une fontaine. C'est propre, mais simple ; et les corridors silencieux, hordes de cellules que ferment des portes de hois hlanc oii sont inscrits les noms des religieux, inspirent I'admiration pour cette ruche industrieuse des travailleurs de la pens^e et de la foi.

lis sont \k ces grands propagateurs de TEvangile, qui ont verse leur sang pour le Christ dans tons les pays des infideles, ces vulgarisateurs de la science, qui ont combattu I'heresie et le schisme, et defendu partout la verity.

Ce n'est pas sans Amotion que j'ai vu la cellule qu'habita saint Ignace, et qui renferme de precieux souvenirs de saint Frangois-Xavier et de saint Fran- §ois de Borgia.

Quelquefois, je traverse la place de la Minerve, et je me trouve k cote du Pantheon. Quel temple ! et que celui qui Pa b^ti 6tait un grand artiste ! Comme I'a dit Mgr Gerbet, il n'a pas 6te un accident, un caprice, mais le produit naturel de Tidee que Rome avait de Rome.

Elle se voyait la maitresse du monde, et le nombre de ses dieux s'etait accru dans la m^me proportion que ses conqu^tes. II 6tait si grand qu'il n'etait plus possible d'61ever un temple k chacun d'eux.

Alors Rome voulut les honorer tous dans un temple unique, et donner k son culte sa forme la plus complete et la plus 61ev6e. Du centre de la ville le splendide monument s'elanga dans les airs, et fut consacr6 k tous les dieux, quels qu'ils fussent et de quelque nom qu'on les appelM.

Rien n'atteste mieux la transformation de Rome que la conversion de ce Panthten en ^glise de toits les saints, ** Un grand ennemi de la, foi, s'6crie M. de Maistre, declare quHl ignore par quel concours de circonstances heureuses le Pantheon fut conserve, jusqu'a ce qu'un Souverain Pontife I'ait consacre k tous les saints. Ah ! sans doute il Vignorait ; mais nous, comment pourrions-nous Pignorer ? La capitale du Paganisme 6tait destin6e k devenir celle du Christianisme ; et le temple qui, dans cette capitale, concentrait toutes les forces de PidolMrie devait reunir toM^es les lumieres de la foi. Tousles saints k la place de tous les dieux I Quel sujet intarissable de profondes meditations philosophiqwes et religieuses." *

C'est dans cette 6glise qu'ont 6t6 deposes les restes mortels de Raphael, et c'est bien Isl, il me semble, un lieu convenable pour sa sepulture. On Pappelait le divinjeune homme^ et les pa'iens I'eussent mis au rang des dieux. Mais ce qui est certain, c'est qu'il fut un grand homme, et que sa vie et sa mort font esperer qu'il est devenu un saint.

Dans un des chapitres que j'ai consacres k Florence, j'ai fait ressortir les caracteres particuliers qui distinguent le genie de Michel- Ange de celui de Raphael.

Ces contrastes de leurs oeuvres tiennent en partie aux contrastes de leur vie. Le premier a subi toutes les luttes et toutes les souffrances auxquelles le g^nie se heurte so\ivent sur la terre, tandis que le second eut tous les bonheurs, toutes les gloires, et mourut k la fleur de Vtge (37 ans).

J'ai lu dans les Lettres (Tun PUerin, excellent ouvrage sur Rome de M. Edmond Lafond, un joli sonnet sur Raphael qu'on lira avec plaisir :

Pr6destin6 de I'art et de la po6sie, Jeune peintre au nom d'Ange, il n'est pas de mortel Qui, vidant jusqu'au fond la coupe d'ambroisie, Ait 6t6 plus que toi favoris6 du ciel.

Le g^nie et Pamour comblaient ta fantaisie ; La'gloire pour toi seul fut sans lutte et sans fiel ; Tes rivaux 6tonn6s t'aimaient sans jalousie, Et le vieux Michel- Ange admirait Raphael.

La foule s'ecriait que du haut des 6toiles La Vierge descendait poser devant tes toiles, Tant rideal celeste inspirait ton pinceau !

Et maintenant, tu peux, k genoux devant Elle, A tes divins portraits comparant le module, Contempler k loisir le type du vrai beau 4

II est des jours oil je recherche surtout les monuments qui me parlent des deux grandes gloires chretiennes, si vivantes apr^s dix-huit- si^cles, saint Pierre et saint Paul. Je contemple leurs statues au sommet des colonnes Antonine et Trajane, dominant la Ville et le Monde.

Je.vais visiter Sainte-Pudentienne, sur I'Esquilin, etje m 'imagine re voir Thabitation du s6nateur Pudens, oil saint Pierre v6cut sept ann^es, et que saint Paul fr^quenta souvent.

Ou bien, je gravis le Janicule, et apr^s avoir visits k Saint-Onuphre la cellule oii vint mourir le Tasse, et la tombe qui recouvre ses cendres, apres avoir admire la fontaine Pauline, Tune des plus belles du monde, je m'arr^te k Saint-Pierre-du-Mont-d'Or.

Quel souvenir se dresse alors dans mon esprit ! J'y crois voir le prince des Ap6tres bris^ par Vkge et les fatig^ies, montant p6niblement la pente escarpee de la montagne, au milieu des injures et des mauvais traitements des soldats, et venant ici, comme son Maitre, qu'il avait reni6 dans un jour malheureux, s'etendre sur les bras de la croix.

Le g6nie de Bramante a 61ev6, surle lieu m^me oil fut plantee la croix un petit temple que Ton considfere comme un chef-d'oeuvre. C'est une rotonde en marbre, qu'entoure un portique circulaire soutenu par des colonnettes, et qui est remarquable de gr^ce et d'el6gance.

Le terme ordinaire de ces pelerinages est si Saint- Pierre-du- Vatican, et Pon y revient toujours avec une admiration croissante, comme on revient k sa patrie.

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