ARIS S
diner, ou k passer une soiree au th^Mre de Sa Majest6 ou ^ Covent Garden. Mais il faut reconnaltre que le parisien se tire de ces petits embarras d'6tiquette avec un sans g^ne admirable, et de mani&re k faire comprendre que l'6tiquette n'a pas 6t6 faite pour lui.
Cela me rappelle une aventure d'un autre parisien k Londres, et dont j'emprunte le r6cit k Francis Wey.
Le spirituel touriste, tout r^cemment arriv6 dans la m6tropole anglaise, et voulant courir un peu la ville, eut I'id^e de noter sur son carnet une indication qui p<it lui faire retrouver sa demeure quand viendrait I'heure de rentrer. Son logement se trouvait au coin de Leicester Square, et en sortant il chercha du regard quelque marque particuliSre, ou une enseigne qui pM lui servir de point de repSre. Justement il y avait un 6criteau en face, et mon parisien prenant son crayon, ^crivit sur son carnet ces mots, qu'il n'avait jamais vus sur les murs de Paris : Commit no nuisance, ne commettez aucun d61it. L^-dessus il part tranquille. II s'6gare k plaisir et en fl^nant au milieu des rues tortueuses de la capitale, et le soir vehu il monte dans un cab. Avec cet air ais6, capable, d'un homme qui connait sa ville, il jette du bout des ISvres son adresse au cocher : Commit no nuisance. Le cocher se met a rire. Cet anglais se moque de ma prononciation, se dit notre h6ros, et il r^pSte la m^me adresse sur un ton un peu vexe, en faisant de son mieux pour prendre Faccent anglais. Le cocher rit plus fort. D^cidement il ne me comprend pas, pense notre parisien ; il tire done son
carnet, et plein d'une confiance in^l6e de m^contentement, il montre I'adresse 6crite aucocher; celui-ci se pose les poings sur les hanches et se rQiiverse en arriSre k force de rire. Le parisien s'indigne et prend k t6moin les passanis, qui, s^rieux d'abord, s'abaiidonnent aux m$mes acc^s d'hilarit^ devant le document 6crit. Le fran9ais crie, s'emporte, menace ; on s'attroupe, on veut s'interposer ; chacun se montre sympathique d'abord, puis, mis au courant par le cocher, se r^jouit k qui mieux mieux. Surviennent les hommes de police, supreme esffoir. H61as I leur gaiety ranime bient6t celle de la foule. Enfin un gentleman parlant frangais s'approche et se rend arbitre. Tout s'explique, non sans peine, et notre parisien est oblig6 de reconnaitre que son adresse manquait de precision et d'exactitude.
SILHOUETTES FtMININES,
quelque nation qu'elle appartienne, la femme est toujours un sujet fort compliqu6, qui cause bien des tribulations au moraliste et au peintre de moeurs. Mais quand elle est Parisienne, il semble que les 6nigmes se multiplient, parce qu'il en existe peut-^tre un plus grand nombre de vari6t6s.
Cependant, malgr6 son originality propre, la Parisienne ressemble aux autres femmes sous bien des rapports, et dans les silhouettes que je veux dessiner, il y aura certainement, lectrices, des traits que vous reconnaltrez comme v6tres. Ce n'est pas moi qui le dirai — surtout s'ils ne sont pas aimables — mais vous vous le direz a vous-m^mes.
. II y avait autrefois k Paris de grandes Dames qui he vivaient que pour le monde et les jouissances, et qui 6taient loin de donner au peuple Pexemple des vertus chr6tiennes. Ce sont les heroines des dramaturges et des romanciers depuis un demi-si^cle. Mais aujourd'hui, la peihture que la litt6rature et le th64tre en font encore est une calomnie contre la noblesse.
Le type des grandes Dames galantes devient heureusement de plus en plus rare, et, si la reaction religieuse continue de s'^tendre, 11 fiuira par diaparattre.
Massillon donnait un enseignement galutaire quand il appliquait k la noblesse cette parole qui fut dite de Jisus-Christ : Celui-ci est n^ pour le salut et pour la perte de plusieurs. Oui, les grands perdent et sauvent. Le peuple les suit dans la voie du bien, comme dans celle du mai.
Voilit ce que la noblesse de France comprend aujourd'hui, et c'est pourquoi elle travaille ^ r%^nSrer la patrie en se r^gSn^rant elle-m&me. En t6te des ceuvres de renovation sociale qui s'organisent partout BUr le sol fran^ais, on voit marcher aujourdTiui les plus grands noms de France.
A c6t^ de la noblesse et dana ses rangs, travaille une portion notable de la classe lettr^e, et les femmes rivalisent de z^le avcc leurs maris pour r^pandre des idSes saines dana les classes populaires, pour accroftre et rendre prosp^res les associations pleases et charitables, et surtout pour Jeter partnut la Kconde semence dea bons exenaples.
Que d'admirables chr^tiennes dans ce milieu si sain, si moral, si ^clair6 de Paris ! Et qu'il est deplorable pour la France que ces ^l^ments de Palut n'aient pas la puissance du nombre I
Pourtant, elles ne se rencontrent pas seulement parmi les nobles et les lettrSs, mais k tous les degrfis de I'^chelle sociale. Dans la classe moyenne surtout,
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il y a des Parisiennes dont la vie fait I'^dification de leur entourage ; il y a des manages chr6tiens que la religion 6claire et conduit, il y a des foyers b^nis que Timmoralite ne souille jamais.
Au surplus, il ne faut pas s'imaginer que toutes les Parisiennes qui ne sont pas devotes ou qui ne pratiquent pas leur religion, soient des femmes sans moeurs. Rien ne serait plus loin de la v6rite. II y en a un grand nombre qui, sans ^tre chr^tiennes, menent une vie laborieuse, 6conome et honn^te. II en est m^me qui ont perdu la foi, et qui, pour rien au monde, ne voudraient perdre Phonneur.
Mais au milieu de toutes ces vari6t68 de Parisiennes, il s'en trouve une qui exerce une incontestable influence, et qui circule dans toutes les classes de la nation, c'est la femme du monde.
Noble ou bourgeoise, elle- est g^neralement plus mondaine que les mondaines des autres pays, et elle ne Test pas de la m^me maniSre.
Si elle est parfois difficile k connaltre, ce n'est pas qu'elle s'enveloppe de silence et de mystere. Au contraire, c'est parce qu'elle est trop expansive, d'une expansion qui manque de sinc6rit6 — le lout sans calcul et sans dissimulation volontaire.
Avec un charmant laisser-aller, une facilite naturelle qu'on prendrait pour de rentratnement, elle se peint elle-m^me, ici telle qu'elle est, 1^ telle qu'elle voudrait ^tre, ailleurs telle que son caprice du moment la presse de paraitre.
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Cette ^tonnante mobility n'est pas sans ressemblance avec le mensonge, et c'est pourquoi M. Taine a pu 6crire : " L'honn^te homme k Paris ment dix " fois par jour, I'honn^te femme vingt fois par jour, " Phomme du monde cent fois par jour ; on n'a ja- " mais pu compter combien de fois par jour ment " une femme du monde."
Cette statistique effrayante est ^videmment une charge ; mais elle a du vrai... •
La Parisienne n'est pas belle ; mais elle a quelque chose de mieux que la beaut6 : la gr^ce et Tesprit. II y a bien un peu d'exag^ration dans le 'd^ploiement qu'elle fait de Pune et de Pautre, et quand elle voudra vous 6blouir de son esprit et de sa gr^ce, vous la trouverez affect^e. Mais cette affectation n'annule pas les charmes de sa personne et de sa conversation, et vous finirez m^me par ne plus vous en apercevoir.
C'est le type le plus accompli peut-^tre de la causense de salon, et Ton est 6tonn6 des improvisations 6tincelantes qui coulent sans effort de ses Ifevres. Au fond c'est tr&s vide, et si c'6tait 6crit on ne le lirait pas. Mais la musique de la voix, Pharmonie et le naturel du geste, Pexpression du regard, suppl6ent k Pid6e qui manque, et Pon 6coute avec la conviction que Pon entend quelque chose.
Dans un salon elle est reine. Elle ne regarde rien et voit tout ; elUe n'6coute pas et entend tout ; elle devine ce qu'on ne dit pas ; elle fait croire qu'elle a appris ce qu'elle ne sait pas. Mais en p^n&trant les
autres, elle reste elle-m^me une 6nigme — ce qui redouble son attrait.
On croirait qu'elle ne fait rien ; elle fait beaucoup de choses, et Ton ne saurait imaginer avec quel art ing6nieux elle remplit sa journ6e de mille et un petits devoirs — c'est ainsi qu'elle appelle toutes ses actions — qui comprennent les choses du monde, de la famille et de la religion. Car elle a de la religion, qu'elle entend et pratique 3, sa manifere.
Elle aime g6n6ralement le Beau, un peu le Bien, rarement le Vrai. Le paradoxe fait ses d61ices. Elle a pour le faux de I'indulgence, pour la passion des excuses, pour I'erreur de la tolerance. Nature g6n^reuse, elle a I'admiration trop facile pour les artistes, les pontes, les ^crivains et les hommes d'Etat.
Lp terre k terre lui plait assez, pourvu que cela brille. Elle n'aime k regarder ni trop haut ni trop bas. II lui importe peu qu'une id6e soit vraie ou fausse, pourvu qu'elle soit nouvelle ou finement exprim6e, mais tout ce qui est creux lui d6plait, excepts les precipices, dont la profondeur I'attire.
Son esprit, sans 616vati©n, est un brillant k mille facettes, souvent bien taill6, m^me quand il est^^faux. Chez plusieurs, c'est une pelotte d'6pingles, qui par un certain m6canisme, se retourne k volont^, et paralt, tantdt om^e de petites t^tes qui scintillent, et tant6t h6riss6e de pointes.
Elle se marie pour aller plus librement dans le monde, et g6n6ralement elle ne va pas chercher un mari parmi les divots. Dans son opinion, un homme
franchement catholique ne saurait ^tre un homme d'esprit ; c'est n^cessairement une intelligence born6e, ou un maniaque.
Mais, quel que soit ce mari, il est rare qu'elle ne r^ussisse pas k le fa^onner k sa guise et k le mener od elle veut.
Ne confondez pas, lectrices, je parle de la Parisienne. Ce n'est pas une canadienne, mais une parisienne qui a dit : " mon mari et moi, nous faisons tout ce que je ve.ux I "
Comment s'y prend-elle? Ce n'est.pas moi qui peux vous le dire.
Je constate seulement le fait, sans certifier qu'il est g^nSral ; pour vous le montrer mieux, je veux vous d^crire un genre de v6hicule que j'ai beaucoup aim6 k Londres ; c'est le Hansom cab, ainsi appfel6 du nom de Pinventeur.
Ce joli cab n'a que deux roues, qui sont trSs hautes, et un seul sifege. II est complStement ouvert en avant, mais il est ferme en arriSre, au-dessus et un peu sur les c6t6s, de maniSre k former une veritable niche soigneusement bourr^e et capitonn^e, au fond de laquelle vous ^tes installe. En arriere et au-dessus se trouve juche le cocher, que vous ne pouvez voir de l'int6rieur de la voiture, de sorte que vous croyez ^tre seul en face de I'horizon qui s'^tend devant vous, sans que la vue soit interceptee par aucun obstacle.
Seulement, en relevant la t^te vous apercevez au-
dessns de vous deux longs fils gris ou noirs : ce sont les r^nes que tient le conducteur invisible. En vous dressant sur la pointe des pieds, et avec un effort, vous pourriez mettre la main eur ces r^nes ; maisvous seriez expos^ k faire une chute, et vous vous laissez emporter — non pas en dormant, car les secousses de la voiture vous en emp^chent — mais en regardant curieuaement les hautes maisons de la rue qui d^filent rapidement des deux c^tfe, et les grandes jambes du cheval qui vont leur grand train m6canique et monotone.
Ce v6hicule commode est une image parfaite de certains menages parisiens. Le mari est en avant, et s'imagine qu'il mSne puisqu'il est le premier; mais il ne voit pas le conducteur invisible qui paralt suivre, puisqu'il esf en arriSre, et qui cependant tient les r^nes.
En g6n6ral, I'homme et la femme du monde envisagent la vie k un point de vue different. Pour Phomme c'est une affaire ; pour la femme c'est un amusement. Tous deux ont tort.
Mais c'est pour la parisienne mondaine surtout que le but supreme de la vie est le plaisir.
EUe ne pent imaginer qu'il y ait autre chose k faire en ce monde que de se bien divertir. Le travail est pour I'homme, et la jouissance pour elle, qui • du reste ne vieillit jamais.
Elle raffole du theMre, et malheureusement elle y fait son Education. Elle y va aussi souvent qu'elle
peut, autant que possible avec un ami plut6t qu'avec son mari.
Quant elle n'y peut aller, elle sait se dresser dans son imagination, iine scene qui change plus souvent de decors que celle de la Com^die-Frangaise. En cela, elle ressemble un peu k tout le monde. Car qui de nous, ne se laisse pas aller k ces reveries, peupl6es de mises en scSne, de decors, de personnages, qui vont, viennent, agissent, parlent, rient, pleurent, chantent absoluraent comme sur un th^toe ?
La Parisienne, femme du monde, affecte d'aimer la po6sie, et elle en voudrait un peu partout. Elle veut que son mari soit po6tique, que ses amis soient po6tiques, que son confesseur (quand elle en a un) soit po6tique, et que Teglise oH elle-va entendre la messe soit po6tique et k la mode.
On comprend aprSs cela qu'il y ait un accord naturel entre certains Parisiens qui estiment que les catholiques austSres font un grand mal k la religion, et cette mondaine qui croit qu'un pr^tre sans manieres recherch6es et sans essence dans son mouchoir 61oigne beaucoup de la devotion.
Malgr6 les qualitfe de son esprit, elle n'est qu'un reverbSre, parfois brillant; et le rayonnement qui s'en 6ch&.ppe lui vient des autres. Elle saitplusieurs choses, mais superficiellemeni, et elle ignore surtout ce qu'il est n^cessaire de connaitre. Comment en pourrait-il 6tre autrement ? Sa vie s'6coule dans les promenades, dans les divertissements, dans les theatres, dans les boudoirs, entre un journal de mode et
le dernier roman d'Alphonse Daudet ou de Peuillet, quand ce n'est pas Gustave Droz ou Emile Zola.
mes bonnes lectrices canadiennes, ne gaspillez jamais ainsi voire vie, qui dure si peu. N'enviez jamais ce faux 6clat d''une civilisation en decadence. Evitez surtout la lecture des mauvais livres qui nous viennent de Paris, et qui malheureusement se r6pandent de plus en plus parmi nous. Ne cessez jamais de croire que I'humble sentier du devoir est encore ce qu'il y a de meilleur et de plus beau, et que la femme la plus 6clair6e est celle qui marche dans la pleine lumiSre de la foi.
La vertu de I'homme est la grande force de ce monde, et la chastet6 de la femme en est I'incomparable beauts.