COLLOQUE ENTENDU
A sc^neestarHfitel-du-Louvre. Madame X. est assise sur un sofa, tenant uii journal ouvert sur ses genoux. En face d'elle, dans un fauteuil et accoud^e sur un gu6ridon, Madame de B., une provinciale fort aimable, dont le mari eat dlput^, et qui passe une partie de I'hiver k Paris.
On entend la pluie au dehors.
Madame X., ^touffant un b4illement.
Oh ! quel temps ! Voyez done cette pluie I Depuis huit jours il y autant de nuages au ciel que dans un mauvaiB manage. Du vent, de la pluie, de la brume, du froid, voiU ce que nobs avons I Je ne sais pas si vous etes comme moi, ma chSre ; mais quand il pleut il me semhle que tout le monde est bfite.
Madame de B.
Merci, ma ch6re; tous n'fites jamais bfite, vous, mais vous n'fites pas aimable aujourdTiui.
Oh ! mon amie, je &is des exceptions ; mais croyais que notre amiti^ pouvait me dispenser...
Madame de B.
C'est un pur badinage. Je suis d'ailleurs de votre avis, et j'ajoute que quand il fait beau la proportion des gens- d'esprit n'est pas encore 6norme.
Madame X.
C'est vrai, mais on se sent alors plus indulgent. Enfin cette pluie est fort ennuyeuse,mais pas autant que les journaux.
Madame de B.
Vous ne les lisez pas ?
Madame X.
Non, mais il suffit de les ouvrir pour avoir le spleen. Est-ce qu'on s'occupe beaucoup de politique en province ?
Madame de B,
H^las I on ne vit que de cela.
Madame X,
Ici c'est bien pis, on en meurt. C'est la politique qui tue la France, ma chSre. Vous connaissez le Docteur P., qui a coutume d'etre si galant homme ? Eh bien ! cette ann6e, il est mordu de la politique, et il n'y a plus moyen d'en tirer un mot spirituel.
Madame de B.
Mais alors j 'imagine que vous lui faites payer votre ennui ?
IRAKIS
Oui, certes, et je ne le m6nage pas. Vous allez maintenant m'aider, j'esp^re ?
Madame de B.
Oh ! non, le Dr P. est un ami que j'estime beaucoup.
Madame X,
Comme vous §tes faite, vous I Qui voulez-vous qu'on morde si ce n'est nos amis ? La belle satisfaction de m6dire de gens qu'on ne connait pas I Et potirquoi remarquerait-on les ridicules des gens qu'on fr^quente, si ce n'etait pas pour en parler ?
Madame de B,
Le Docteur P. n'est-il pas un homme charmant ?
Madame X,
Sans doute, mais il a des c6t6s risibles qu'on ne peut s'emp^cher de voir. Je I'ai d'ailleurs connu dans des circonstances qui ne lui 6taient pas avantageuses. C'6tait aux bains de mer, et j'6tais k I'hdtel lorsqu'il y arriva avec six enfants, et sa femme portant le septiSme num6ro. N'6tait-ce pas ridicule ? Et toute cette g6n6ration se logea au second 6tage, au-dessus de ma t^te. Imaginez s'il m'^tait facile de dormir. Oh I les enfant« I II me semble qu'on devrait leur interdire les bains de mer ?
Madame de B.
Les pauvres petits, ils laisseraient un grand vide 1 Moi, j'aime les enfants.
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Madame X.
Et moi aussi, mais pas k la douzaine, nikA hetires du matin. Cette fourmili^re s'^veillait k Pheure des oiseaux, et faisait un tapage k r^veiller les sourds. Je me vengeais sur les parents des tribulations que me causaient leurs enfants.
Madanie de B.
Alors, mon pauvre ami P. a dti passer une vill6giature agr^able ?
Madame X.
Je dois dire que je le m^nageais plus que sa femme. Mais avouez que c'est un couple qui pr^te k rire. Je les ai revus I'autre jour et j'ai failli ^clater. II a encore maigri depuis Pann^e derniSre, et sa femme a augmente de volume dans la m^me proportion. S'ils continuent tous deux cette progression g6om6trique, ils deviendront bientdt, lui un esprit sans corps, et elle un corps sans esprit.
Madame de B. riant.
lis seront alors un argument de plus en faveur du mariage, puisqu'^l eux deux ils feront un 6tre humain complet. Mieux que les autres, alors, ils pourront s'appeler mutuellement : " Ma ch^re moiti6."
Eh bien I moi, je n'aime pas les moiti^s, ni d'homme, ni de femme, et je vous avoue que je n'aurais pas aim6 ^pouser un esprit.
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Madame de B,
Un tel manage, pourtant, ofifrirait bien d«g avantages, et vous, qui ^tes si friande de liberty, vous ne vous en trouveriez peut-§tre pas mal*
Madame X
Oh ! je ne me plains pas de manquer de liberty, depuis que je suis marine. Nos moeurs sont trSs larges sous ce rapport et mon mari est trfes liberal. C'est bien le moins, du reste, que le mariage nous fasse libres.
Madame de B.
C'est 1^ une grave erreur de nos moeurs, ma chfere. La jeune fille, en France, ne jouit peut-^tre pas d'une assez grande liberty ; mais quand elle se marie, il serait mieux qu'elle tombM dans une d6pendance plus ^troite. Telles sont les moeurs anglaises, et je crois qu'elles valent mieux que les nitres sous ce rapport.
Madame X.
Mais les jeunes filles anglaises font-elles des mariages d 'inclination, au moins ?
Madame de B.
Gen6ralement. >
Alors, c'est bien different ; ici, novs ne nous morions paSy on nous marie, souvent k des gens que nous ne connaissons pas, et avec lesquels nous ne pouvons
pas sympathiser. On assortit un peu les positions, beaucoup les dots, pas du tout les caractSres, et quand Fassortiment est fait et le mariage d6cid6, on permet k I'amour de venir. Mais il importe peu qu'il vienne, ou qu'etant venu il s'en aille.
L'important, c'est la dot, et le c61ibataire ne deniaude pas la main d'une jeune fiUe sans savoir combien de milliers de francs il y a dedans. La dot excuse m^me les m6salliances,qui sont trSs nombreuses; Les filles des bourgeois riches ambitionnent de devenir baronnes ou comtesses, et les c61ibataires mines qui peuvent ofFrir ces titres de noblesse sont les bienvenus aupr^s d'elles.
Madame de B,
Mais si apres un mariage contract^ dans ces conditions Pamour ne vient pas ?
Madame X.
Eh bien ?
Madame de B.
Est-ce qu'on s'en passe ?
Madame X.
Quelquefois ; d'autres fois, on va le chercher.
Madams de B, Ailleurs ?
Que voulez-vous ?
Madame de B, Et le coeur, une fois parti, revient-il au foyer ?
Madame X.
Rarement. Mais le coeur est libre, j'espfere. Dieu merci, les hoinmes n'ont pas encore trouv6 le moyen de I'enchalner par des lois, et nous leur 6chapperons toujours par la liberty du sentiment.
Madame de B.
Mais, la loi du mariage, est-ce que vous I'oubliez ?
Madame X
Non, nous la respectons, puisque nous ne divor- §ons pas. Mais les sentiments sont en dehors des lois.
Madamfe de B,
Ah ! ma chfere amie, je vous demande bien pardon. Dans le mariage, c'est le coeur tout entier qui se donne ; ce sont les sentiments que I'on engage, et dont on aliSne la liberty. Or c'est pr6cis6ment pour cette raison que la liberty de la femme mariee doit ^Ire restreinte, afin qu'elle ne soit pas expos^e si cet amour en dehors du mariage dont vous parlez.
• Madame X
J'en parle th6oriquement... au point de vue des principes de la morale publique... mais vous savez que je ne suis pas femme k manquer k mes serments.
Madame de B.
Jele sais, et je suis convaineue que M. X. n'aura pas ^ se repentir de vous laisser une grande somme de liberty. Mala il n'en est pas moins vrai que nos moeurs sous ce rapport sont vicieuses.
Nous tenons les portes trop fermSea sur lajeune fille, qui par cela nifime n'a pas I'occasion de ee choiair elle-mfime un mari, comme elle fait en Angleterre ; et uoua lea puvrona trop grandes ^ la femme marife. NouB gfinoiiB trop ceIle-1^, et pas assez celle-ci. Ce sont deux excSs.
Songez done aux dangers qui doivent asaaillir une jeune femrcie qui a ^t6 s6que8tr4e pendant des ann^ee, et qui, tnari^e ii un homme qu'elle connatt k peine, qu'elle ii'a paa choiai, qu'elle n'aime paa, ae trouve tout I coup en complete liberty, et mattreaae de ses actions.
Elle ne pouvait faire un pas dans la me avec un jeune homme sans se compron*ttre ; et maintenant ce jeune homme I'accompagnera, lejour au bois de Boult^ne, le soir au theatre, sans que la chose paraisse inconvenante, par la raison aingulifere qu'elle est marife avec un autre, Je croia que c'eat riaquer un peu le bonheur, et parfois mSme I'honneur du mari.
Madame X.
Mais ce mari, ma ch^re, n'est pas toujours un ange.
Madame de B.
U'eet vrai, mais il le deviendrait peut-6tre, ai noua I'^tions nou8-m6mes.
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Madame X,
Vous plaidez k votre aise la cause des maris, vous, parce que vousavez fait un manage d'amour. Mais...
. Madame de B.
Manage d^ amour n'est peut-^tre pas exactement le mot ; j'aime mieux dire que j'ai fai^ un mariage dHnclination, et je suis tr^s heureuse. Ce sentiment passionn6, exag6r6, que les pontes et les romanciers appellent I'amour et qui fait piLmer leurs lectrices, n'est pas du tout n^cessaire pour faire un bon mariage. Je lui pr^f^re m^me une amiti^ solide, n6e d'une estime r6ciproque et appuyee sur des vertus r6elles, une amiti^ telle que les 6poux aient k Coeur de travailler courageusement k leur bonheur mutuel.
Madame X.
Trfes bien, mais toutes les femmes mariees n*en sont pas U, et toutes ont un coeur cependant. Or le coeur a des besoins qui deviennent parfois imp6ratifs ; et si le mariage a 6t6 contracts dans des conditions qui ne donnent aucune satisfaction au sentiment, quelles consolations offrez-vous aux victiraes ?
Madams de B.
Ecoutez, mon amie, c'est k celles-1^ surtout que nos moeurs ne devraient pas laisser tant de liberty. L'argument que vous invoquez pour d^fendre nos moeurs, je le retourne contre vous. Moins il y a de mariages d'inclination — ce que je condamne et deplore — et plus la porte du domicile conjugal doit 6tre soigneusement gardee.
Quant aux victimes, je les plains beaucoup ; mais je suis convaincue qu'elles ne trouveront jamais dans I'amour . illicite le bonheiir iqui leur manque : de nombreux exemples le prouvent tous les jours. Au contraire, il y a pour les ^mes biens n6es une satisfaction profonde dans la fid61it6 au devoir et dans le respect de la foi jur6e. La religion leur offre en outre les seules vraies consolations.
Madame X
Oui, heureusement, la religion est Ik, Sans elle, que deviendrions-nous ? Vous vous imaginez pent-. 6tre que je suis incr^dule ? Mais pas du tout ; je crois en Dieu, et je Paime. Dieu, c'est la Bont6, c'est la Mis6ricorde, c'est I'Amour.
Madame de B.
C'est aussi la Justice I
Madame X,
Je le sais, mais je ne m'en efifraie pas trop. Je n'aime pas k penser k I'enfer, qui me paratt un peu... moyen-^ge, et... 16gendaire. Mais j'aime la religion et je suis tr^s bien avec l'abb6 V... II est si bien 61ev6, si gentil, si conciliant. II n'a pas I'exag^ration et l'intol6rance des J6suites, et il salt rendre la religion aimable. Tous les dimanches, je vais k la messe d'une heure aprfes midi, et j'y rencontre toutes mes amies.
Madame de B, Vos pratiques religieuses ne se bornent pas k cela ?
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Vous devenez indiscrete, ma chSre. Permettezmoi de choisir mon confesseur.
Madame de £., riant.
Oh 1 je n'aurais pas le pouvoir de vous absoudre ; mais, croyez-moi, j'y serais toute dispos6e.
Madame X.
Merci. Dimanche dernier, nous avons eu un fort beau sermon k la Madeleine. Vous savez, je pr^ffere la Madeleine, qui me fait I'eflFet d'un salon, k Notre- Dame, qui me glace comme un cloitre. L'une me parait repr^senter I'Eglise Gallicane, et Tautre I'Eglise Romaine.
MadaWjC de B,
Mais il n'y a pas deux Eglises, ma chSre amie ; il n'y a que I'Eglise Catholique, Apostolique et Bomaine.
Madame X.
Pourtant, j'ai sou vent rencontr6 ces deux appellations dans iios livres. En tout cas, ce sont des fagons de parler qui expriment k peu prSs ce que je pense... Le pridicateur de dimanche dernier nous a pr6cis6ment parl6 de I'Eglise, et il nous en a fait un tableau magnifique. II nous I'a representee se levant sur le monde comme un soleil, et r^pandant partout...
Mais, voyez done, ma ch^re, le voici revenu le soleil. Vite, profitons-^en, prenez votre ombrelle,
votre chapeau, et venez avec moi " Au bon marcMJ^ Je finirai mon sermon en chemin.
Madame de B., souriant.
Et quand reprendrai-je le mien ?
Madame X.
Quand vous voudrez. Car, de ce moment je veux vous consid6rer comme ma meilleure amie — et vous me ferez du bien.