‹ À travers l'Europe: impressions et paysagesChapitre 8 sur 28 · DE PARIS A BORDEAUX · texte numérisé non relu

DE PARIS A BORDEAUX

UTOUR d'une ville aussi vieille et aussi c61febre que Pane, les souvenirs historiques abondent. Les petites villes, les villages, les chateaux qui se ' groupent aux environs comme pour lui faire la cour, sont n^cessairement, k toutes les 6poques, le rendez-vous des illustrations qui cherchent le repos ouTisolement.

Quelle que soit la route que vous suiviez en sortant de Paris, vous 6te8 done stir de rencontrer, soit un chateau, soit une villa dont les annales biographiques seraient pleines d'int^r^t. A I'ouest, c'est Versailles, St-Cloud, St-Germain, au sud c'est Fontainebleau, au nord c'est St-Denis, et plus loin Compi&gne.

Pour aller k Bordeaux nous suivons d'abord le chemin de fer d'0rl6ans, qui se dirige au sud en droite ligne. A peine sortis des fortifications nous apercevons Ivry s'^t^ndant k droite avec ses filatures, ses raffineries, et son petit chateau, qu'habita

la duchesse d'0rl6ans, mfere de Louis-Philippe. On dit que Parny y composa plusieurs de ses poesies, dans lesquelles il chante une jeune cr6ole qu'il avait connue k I'lle Bourbon et qu'il nomme Eleonore. Ce souvenir me laisse trSs froid, car le poete 6rotique et impie n'eveille en moi aucune sympathie.

Plus loin s'^l&ve Choisy-le-Roi, oii mademoiselle de Montpensier, nifece de Louis XIV, et petite-fille d'Henri IV, s'^tait fait construire un cha.teau, aux bords de la Seine. C'est Isl qu'elle pleura longtemps Lauzun, que le roi avait fait emprisonner. Pauvre naive ! Le ch&te^-u devint plus tard la propri6t6 de Louis XV, qui y d^pensa des sommes foUes.

Le biblioth^caire du chateau est rest6 c61&bre, car il fut une des personnifications de cette 6poque futile et sceptique. Comme les autres pofet^s d'alors. Gentil Bernard chantait constamment Bacchus et I'Amour — double enivrement qui devait conduire la society fran9aise £l Torgie r^volutionnaire. Pendant cinquante ans, les grandes dames de la cour et les lettrfe ont applaudi Gentil Bernard, chantant sa Claudine et le vin de Champagne. Puis... il mourut fou, c'est-£l-dire comme il avait vecu.

C'est un nouveau trait de ressemblance avec son siecle, dont il 6tait un produit naturel, et qui vers la fin devint fou furieux.

Avant de nous arr^ter k Saint-Michel, nous jetons un coup-d'oeil k la tour de Montlh6ry, qui se dresse au sommet d'une haute colline. L'ancienne forteresse est en mine. Mais la seule vue de son formi-

dable donjon, de ses tours k demi 6croul6es et de ses murs (Snormes, explique que ^nt de princes et de rois s'en soient dispute la possession, et qu'elle ait subi .tant de sieges, pendant les huit si&cles de son existence.

Le train roule toujours^ et grayit une coUine jusqu'S, mi-c6te, ce qui nous permet d'apercevoir Etampes A no8 pieds. C'est une des plus vieilles villes de la France, et son chateau des Quatre Tours rappelle les luttes de Philippe- Auguste contre la Papaut^. C'est 1^ en effet qu'il renferma la reine Ingeburge aprfes I'avoir r6pudi6e. Malgr^ le pontife romain, il 6pousa Agn^s de M^ranie. Mais les foudres de I'Eglise le firent c^der k la fin ; il renvoya Agnfes et reprit Ingeburge. Agnes mourut de douleur, et le roi ne pouvant vivre en harmonie avec son Spouse legitime, la renvoya de nouveau au chateau d'Etampes, oA elle passa onze ans. Apr^s cette longue separation il la reprit encore, et elle lui survecut.

A notre droite, sur le sommet de la colline, au milieu d'un bouquet de verdure, s'^croulent les mines gigantesques de la tour Guinette, seul debris d'un chMeau-fort dont I'origine remonte peut-6tre au dixifeme si^cle.

Bient6t le pay sage change entiferement d 'aspect. Plus de chateaux, plus de villes, plus de villages, pas m^ine de bois ; des champs k perte de vue, converts d'un chaume jauni, car la recolte des c^reales est faite, tel est le pays dont la monotonie se d^roule k nos regards. C'est la Beauce, et les Beaucerons, qui Bont positifs ont calculi que le bl^ vaut mieux que

I'ombre des arbres, et que le chanvre rapporte plus que les fleurs.

La Fontaine a racont^ spirituellement que " La Beauce avait jadis des monts en abondance, Comme le reste de la France,"

et que les Orl^anais, faineants qui n'ainaaient pas k •monter et descendre, s'en 6tant plaints au Sort,celuici leur r^partit :

" Vous faites les mutins, et dans toutes les Gaules, Je ne vois que vous seuls qui des monts vous plai-

PuisquMls vous nuisent k vos pieds, [gniez I

Vous les aurez sur vos 6paules."

La Beauce alors devint une plaine, et Pon y vit naltre un grand nombre de bossus.

Enfin, voici un fleuve : c'est la Loire, et sur ses bords une int^ressante ville : c'est Orleans.

II est peu de villes en France qui aient une histoire plus mouvement^e, et si les Orl6anais du temps de La Fontaine 6taient des faineants, ils ne Font pas toujours 6t6. L'histoire atteste qu'ils ont jadis arr6t6 Attila dans sa marche victorieuse, et sans remonter si loin en arrifere, sans raconter tons les sieges qu'elle a subis, on pourrait dire que sa lutte contre les Anglais, lorsque Jeanne d'Arc vint se mettre k sa t6te, suffit k sa gloire militaire.

II y a dans la ville certaines maisons qui rappellent des noms c^lebres, entre autres Agnfes Sorel et Diane de Poitiers ; mais la m^moire de la Pucelle

domine, Eclipse les autres gloires. Aussi quelle merveilleuse histoire que celle de la pauvre paysanne de Domremy, improvis^e ministre de la guerre et g6n6ral-en-chef de I'arm^e fran9aise I

Elle serait rel6gu6e parmi les fables, si les documents les plus irr^cusables ii'en attestaient tous les details. Aussi bien est-elle un s6rieux embarras pour les historiens impies. Sans doute ils ne veulent pas y voir Pintervention divine ; mais plus ils repou^sent le fiurnaturel, et plus les faits, qui sont ind^niables, deviennent myst^rieux et inexplicables.

Comment appr6cier, par exeraple, cette espfece d^tdtimatum adress6 par la Pucelle au roi d'Angleterre et aux gen^raux anglais, les sommant, au nom de Dieu, de lui remettre les clefs de toutes les villes qu'ils ont prises, et les menagant de les chasser de France, sur le ton de la certitude la plus imperturbable ? Je na connais pas de proclamation militaire qui soit plus 61oquente et plus fi&re;

" Allez-vous-en dans votre pays, de par Dieu, leur 6crivait-elle ; et si ainsi ne faites, attendez les nouvelles de la Pucelle, qui vous ira voir bient6t, k votre grand dommage. Roi d'Angleterre, si vous ne faites ainsi, jesuis chef de guerre, et en quelque lieu que j'atteigne vos gens en France, je ferai qu'ils s'en aillent, qu'ils le veuillent ou non ; et S'ils ne veulent ob6ir, je les ferai tous tuer. Je suis envoy^e ici de par Dieu, le roi du ciel, pour vous jeter hors de la France..."

Toute la sommation est sur ce ton, et les actes sui-

virent de pr&s les paroles. Arm6e d'une 6p6e qu'elle avait fait d^terrer dans I'^glise de Sainte-Catherine de Pierbois, portant un drapeau blanc sem6 de lis d'or, sur lequel etaient inscrits les noms de J6su8 et Marie, elle marchait elle-m^me k I'assaut des bastilles anglaises, et les unes aprSs les autres tombaient en son pouvoir. En dix jours, la ville, qu'un siSge de sept mois avait r6duite a Fextr6mit^, etait d^livr6e, et les Anglais epouvant6s s'enfuyaient, abandonnant leurs vivres,Jeurs munitions, leur artillerie et leurs malades. Mais la tA,che de la Pucelle n'etait pas finie, et, courant de victoire en victoire, pendant les quatre jours qui suivirent, elle" prenait aux Anglais trois villes, les battait en rase campagne, et faisait les principaux chefs prisonniers. O Dieu des Francs, quel foudre de guerre tu t'etais fait de cette jeune paysanne de 18 ans !

A partir d'0rl6ans, le chemin de fer longe la Loire, que nous apercevons de temps en temps sur liotre gauche ; mais les villes et les bourgs que nous traversons sont de peu d 'importance, et nous arrivons k Blois sans avoir rien remarqu6 qui soit digne d'attention.

La ville est agreablement situee au bord de la Loire. Elle n'est pas couch6e sur la rive ; elle s'y tient debout, adoss6e k une coUine escarp^e qu'elle envahit.

Au bord de I'eau. dans un cadre restreint, sont groupes un pont de pierre de forme assez etrange, rh5tel-de-ville, le college et PHdtel-Dieu. Au-dessus, sur le premier plateau de la colline se dressent le

vieux chMeau et T^glise des J^suites, et, plus haut encore, dominant toute la ville, s'^l^vent le donjon des anciens seigneurs de Beauvoir, la cathMrale, le palais Episcopal et sa belle terrasse plant^e d'arbres.

Mais le-plus remarquable,- et le plus int^ressant de tous ces Edifices, c'est le chateau, oii se sont accomplis tous les 6v^hements importants de I'histoire de Blois. Avoir le silence et la solitude qui Tentourent aujourd'hui, on ne se rappelle pas sans Amotion qu'il a 6t6 le th6Mre de bien des luttes, et le temoin de f§tes somptueuses, de joies bruyantes, de grandes douleurs et de drames lugubres. C'est un des nombreux membres disloques de ce cadavre glorieux qui s'est appel6 la royaute fran9aise.

Le c^l&bre Dunois y commanda jadis. Jeanne d'Arc y vint recruter des troupes en 1429. Louis XII y naquit, et il y regut souvent des princes illustres, et des ambassadeurs Strangers. Frangois I le fit rebMir en partie, et Charles-Quint y fit un court sdjour.

Charles IX, Henri III, Henri IV, Marie de M6dicis, Richelieu, Louis XIV, y v6curent tour k tour plus ou moins longtemps.

. Entrons-y par ce corps de bdtiment qui fut construit sous Louis XII, et que I'ou vient de restaurer. La porte en est remarquable, et est surmont^e d'une statue 6questre en bronze dor6, du roi qui I'a construite, log6e dans une niche flamboyante.

Entre ce corps de I'^difice et I'aile de Frangois I®*" est la Salle des Etats^ longue de 30 metres et large de 22, divis^e en deux parties par une rang^e de

colonnes, et montrant aux visiteurs sa raagnifique chemin6e, see vitraux artistiques, et sa belle votlte fleurdelis^e.

L'aile de Fran9ois I*"" est consider6e comme un chef-d'oeuvre de la Renaissance, et Ton ne se lasse pas de vanter son merveilleux escalier, ses rang^es de pilastres couronn6s d'une admirable corniche, et ses lucarnes histori^es. I/int6rieur est digne de la fa9ade ext^rieure, et les appartements que nous traversons sont plains de souvenirs. Les ombres des Guise et de Catherine de M^dicis hantent ces salles silencieuses, et I'on croit y revoir les scenes sanglantes du drame qui s'y deroula en 1588.

C'etait I'epoque des guerres religieuses, et la Ligue, en combattant les huguenots et defendant la royaut^., aspirait k la domination. Le due de Guise, emport6 -par Pambition, etait devenu une menace pour Pautorite royale, qu'il absorbait, et, comme Henri III n'avait pas d'enfant, le BcUafre esp^rait bien arriver k la couronne.

C'est k Blois surtout que les intrigues et la lutte intestine poursuivaient leur cours, et c'est dans ce chateau que le drame allait se d6nouer.

Excite par la " faction Caroline," le roi consulta un conseil d6voue, o^ figuraient des l^gistes, el ce conseil declara qu'il n'y avait de salut pour la royaut6 que dans la mort du rebelle, trop haut plac6 pour pouvoir ^tre frapp^ par le glaive des magistrats. ^^^

(1) H. et C. de Riancey — Histoire du Monde, vol. 9, p. 425.

Le roi ne pouvait-il pas se rendre justice k lui-m6me 1 N'6tait-il pas temps qu'il ftlt seul roi ?

Le capitaine des " quararite-cinq " se chargea d'af-* franchir le roi du joug des Guise. Le " Balafr6 " fut averti de ce qui se tramait, mais ne crut pas au dan-* ger. " On n'oserait I " dit-il. Mais on osa.

Entre cet arriSre-cabinet, que nous traversons, et la chambre si coucher du roi, qui' s'ouvre devant nous, pendait une portiere. Appel6 dans cette chambre, le Dud de Guise soulevait la portiere pour y entrer lorsqu'il fut frapp6 par les assassins, et le lendemain matin son frSre, le Cardinal, 6tait massacre par quatre soldats.

Le roi se crut sauve : il n'avait qu'une souillure de plus ^ sa couronne.

Quelques jours apres, sa mere, Catherine de M6dicis, mpurut de douleur et de remords. Le roi lui-m^me subit bient6t le sort qu'il avait inflig^ k ses victimes, et fut assassin^.

D'autres appartements du chMeau que nous visitons, rappellent d'autres 6venements, et la tour des OvhlieUea renferme de terribles cachots, oA les jours doivent paraltre bien longs.

Je n'ai pas voulu quitter Blois sans aller voir le Convent des Ursulines, ou j'ai retrouve parmi les religieuses deux filles de mon excellent professeur de droit, M. Aubry, que j 'avals connues enfants a Quebec. J'ai longtemps caus6 avec le chapelain, M. I'abb^ Richaudeau, qui a ecrit la vie de la B. MSre

Marie de I'Incarnation. Avec quelle ardeur il d4sirait venir au Canada ! Mais la mort est venue le frapper avant qu'il ait pu faire ce voyage tant convoit6.

De Blois k Bordeaux j'ai dd voyager de nuit, et je suis bien emp^ch6 de vous d6crire, mon cher lecteur, les villes que nous avons travers^es pendant mon Bommeil. Si, par impossible, vous 6tiez tent6 de le regretter, songez que mon regret de n'avoir vu qu'en r^ve Tours, Poitiers et Angoulfeme est mieux justifi6 que le v6tre.

Lorsqu'apr&s nous avoir secou6 toute la nuit, le train nous d^posa k la gare de Bordeaux, le soleil se levait k peine, et bien des Bordelais dormaient encore.

ETTE ville est agr^ablement situfe sur

la rive gauche de la Garonne, qui si cet

idroit d^crit une courbe et lui donne la

rme d'un oroissant. Elle s'^lfeve au sein

une vaste plaine, et n'aurait absolument

jn de pittoresque si le fleuve ne s'abaia-

it pas devant elle pour agrandir ses ho-

__jone. Maie grflce k cette eomplaiaance

de la Garonne, ses grands Edifices, see elochere et ses

tours formant sur la rive un arc immense prfeentent

un cpup-d'ceil charmant.

En face, un pout mouumeiital traverse le fleuve et forme la limite du port, qui va s'elargiesant, et qui est sillonne de navires venant de toutes les parties du globe.

Bordeaux ressemble beaueoup a Montreal, quoique la Garonne soit loin d'avoir la lar^eur du St- Laurent. Ses quaia et son port eurtout bflfrent le mfime aspect. Mais elle ne peut pas, comme Montreal, en s'^loignant du fleuve, gravir la pente d'une montagne pour y echelonner ses constructions en amphitheatre.

C'est avant tout une grande metropole commerciale; les arts n'ont presque rien fait pour elle, et, B une ville qui entend lee affaires, elle ne s'eat

pas crue obligee de faire pour eux de grands sacrifices. Elle n'a pas m^me conserve les antiqtiit6s qu'elle poss6daitjadis, etdont quelques-unes dataient de P6poque romaine.

Le temple de Tatelle, dont la construction remontait, dit-on, jusqu'au r&gne d'Auguste — le palaia de VOmbriere, qui abrita les anciens dues d'Aquitaine, les gouverneurs anglais et le Parlement de Bordeaux, n'orit laiss6 nuUe part aucun vestige.

La seule ruine qui rappelle encore la domination romaine est une. arcade et quelques fragments des enceintes d'un antique amphith^Mre, qu'on a appel^ depuis le palais Gallien,

II y a pourtant k Bordeaux une autre antiquity qui ne manque pas d'etre originale.^ C'est une catacombe, formant la crypte du clocher isol6 de T^glise Saint-Michel, et autour de laquelle sont ranges des cadavres dans un 6tat de conservation etonnant. lis sont environ 50, debout, adoss6s contre la muraille, avec des attitudes differentes. La chair de ces momies est dess6ch6e et jaunie, mais elle n'est pas tombee, et Ton se croirait entour6 d'un cercle de mulMres d'une grande maigreur, qui se donneraient la main pour danser une ronde. II y a des hommes, des femmes et des enfants, un veritable g^ant, et un g& n^ral dont la poitrine garde la trace d*un coup d'^pee. Le tout, vu at la lumiere blafarde de la lanterne du sacristain est tout simplement horrible.

r Apr^s avoir visite ce caveau, Th^ophile Gautier a 6crit : " L'imagination des pontes et des peintres n'a

" jamais produit de cauchemar plus terrible ; les ca- " prices les plus monstrueux de Goya, les debris de " Louis Boulanger, les diableries de Callot et de T6- " niers ne sont rien £l c6t6 de cela ; tous les faiseurs de " ballades sont d6pa8s6s ; il n'est jamais sorti de la " nuit allemande de plus abominables spectres ; ils " sont dignes de figurer au sabbat du Brocken avec " les sorci&res de Faust."

Les 6glises Saint-Michel, Sarnt-Andr6, et Sainte- Croix sont les plus remarquables de Bordeaux, et datent du moyen-^ge. Mais aucune n'est achev6e, et ne pr^sente un ensemble d 'architecture homog^ne. A I'une il manque un portail, k I'autre un clocher, ou des ornementations.

Le seul monument dont Part architectural puisse s'enorgueillir k Bordeaux est le grand Th^toe. Les Bordelais croient qu'il n'a pas d'6gal en Europe, et ils ont peut-^tre raison. Douze belles colonnes d'ordre corinthien soutiennent la frise de -la fagade, et les trois autres c6t6s sont formes d'arcades 616gantes soutenues par des piliers nombreux, dont I'alignement oflfre une belle perspective. La frise de la fagade est couronn^e d'une balustrade que d6corent douze statues colossales.

La salle prop rem ent dite est aussi d'une grande beaut6. C'est dans ce th6Mre que l'Assembl6e Nationale, 61ue pendant I'armistice dans les premiers jours de f6vrier 1871, si^gea jusqu'jl la fin de mars. Quelle 6poque lugubre ! Et quel voile funSbre semblait envelopper l'Assembl6e I

D6ji auparavant Gambetta s'y 6tait install^ k la

t^te de la d616gation gouvernementale, et il avail fait le r^ve insens6 d'eclipser de Moltke dans la strat6gie militaire. H61as ! On I'a dit, ce fut la dictature de rincapacit6.

Mais revenons a nos moutons, ou plut5t, pour employer uiie locution de Montaigne, qui fut une des gloires de Bordeaux, revenons a nos bouteilleSy c'est-stdire a la ville des vins ; et puisque ses monuments ne me retiennent plus, faisons une petite course k la campagne, dans les vignobles.

Les quais sont devant moi, et j'entends le sifflet d'un bateau-mouche qui m'appelle. J'y cours, et nous partons. Le soleil baisse k I'horizon, et ses rayons obliques font ^tinceler les eaux de la Garonne, qui s'6tend devant nous pleine de gr^ce et de majesty.

J'6coute les vagues jaseuses qui clopotent sur les flancs du bateau, et je regarde d^filer sur les rivages les coUines couvertes de vignes, les villages coquets enfouis dans la verdure, les chMeaiix et les villas 61evant au-dessus des arbres leurs pignons dentel6s et leurs tourelles. Ah I si le fleuve de la vie que nous descendons 6tait toujours borde d'aussi gracieux tableaux.

Nous sommes en octobre, et c'est le temps de la vendange. Au milieu des vignes circulent de grandes charrettes encombrees de paniers, quo des hommes, des femmes et des enfants remplissent de belles grappes mdres. Ici sont des vignes nouvellement plantees, et dont les ceps courts et maigres ombragent

i peine le sol. hk s'elSvent de longues files de vignes hautes et touflfues couronnant de leurs grappes f6condes les echalas et les ormes, et joignant leurs t^tes pour former des arcs de verdure.

Nous abordons k un petit village, et k quelques minutes de marche je trouve une avenue qu'on m'a indiquee, et qui conduit si un chMeau bitti sur une colline. A quelques pas de la barriere, j'apergois au c6t6 droit un bittiment dont la porte est ouverte, et je m'y arr^te.

Sur un pav6 de pierre ayant un rebord circulaire, et ressemblant au grand bassin d'un jet d'eau, s'^lSve un monceau conique de grappes de raisin, et cinq hommes marchant autour, k la file, 6crasent de leurs pieds nus" les grains succulents qui descendent graduellement du c6ne. Le jus couvre le fond du bassin et s'6coule par une ouverture du rebord dans un grand reservoir, d'oi une pompe aspirante et foulante I'emporte et le distribue dans de larges cuves rang^es autour de I'appartement. On le laisse reposer dans ces cuves le temps requis pour la clarification. •

Pendant que je regarde les cinq hommes tourner patiemment autour du monticule app^tissant, le chatelain a descendu la colline et s'approche de moi. Nous nous saluons, et la conversation s'engage. Je lui exprime ma surprise de voir le travail de ses hommes, qui me semble un mode bien primitif d'extraire le jus du raisin.

— Je viens, ajoutai-je, d'un pays oA Ton ne fait

pas de vin, et je m'imaginais que vous vous serviez uniquement de pressoirs.

— Pardon, Monsieur, nous nous servons aussi de pressoirs, mais pas pour les vins de choix.

— Je vous avoue, Monsieur, que vous m'6tonnez ; et les buveurs de Bordeaux de mon pays seraient m^diocrement charm6s d'apprendre que ce SOnt ces pieds-lft qui font votre vin de choix. Mais je suppose que ce proc6d6 a sa justification ?

—Sa justification, la voici. Le pied de I'homnie, en 6crasant le raisin n'en fait sortir que le jus le plus clair, et ne brise ni les p^pins, ni les queues et fragments de grappes in616s au raisin. Le pressoir, aucontraire, 6crase tout cela, et il en sort une liqueur amSre qui g^te le vin.

— Je comprends maintenant. Mais, tout de m^me, il me semble que je gotlterai moins vos vins de choix aprSs avoir vu comment vous les faites.

— C'est ce que nous allons voir.

Et le chMelain m'invite k le suivre.

A sa demande, je lui nomme mon pays, et il parait vraiment charm 6 d 'avoir fait la connaissance d'un Canadien. Notre histoire ne lui est pas absolument inconnue, et c'est en parlant des bords du St-Laurent que nous d6gustons ses vins de choix.

Nous causons politique. II est 16gitimiste, et quand je lui apprends que son parti a les sympathies du plus grand nombre des Canadiens-Franjais,

DANS' LE Uttt lOl

.il est tellement enchant^ que si toUs mes amis de Quebec 6taient 1^ 11 Viderait sa cave. 11 rae pr^sente sa femme, sa fille et son gendre nouvellement marife, deux aulres^filles et son fils, et les questions sur le Canada pleuvent de tons cdtes. Pendant que je repondsj les crfls de plusieurs bonnes ann^es se suc- (iMent sur la table, et si je ne suis pas Eloquent ce n'est pas la faute du vin*

En depit du proc6de de fabrication qui m'avait Uri peu effarouch6 je proclame les vins de choix mer* veilleux. M. de Pichon — c'est le nom du chMelain — m 'invite gl diner ; mais je ne veux pas attendre la nuit pour retourner at Bordeaux, et ce n'est pas sans regret que je dis adieu at cette charmante famille — que je ne reverrai sans doute jamais.

E Bordeaux 4 Lourdes la route est longueetfortennuyeuse. L'aspectdu

pays devient bient6t triste et monone ; car nous traversona lea Landes.

TantOt ce sent des plaines parsem^es ! bruy&res, oil I'oeil se lasse k chercher U.I paysage ou des habitations qui rompent runiformit^ Tantflt ce sont des forfits de pins oil s'616vent de loin en loin des fabriques de r^sine et de goudron. Les vignes out disparu, ainsi que lea champs cultivfe, et Ton ae croirait perdu au milieu d'un desert sans bomes.

Enfin reparaissent les villages et lee petites villea, et nous passons il Mont-de-Marean, chef-lieu des Landes. Encore quelques heures au milieu d'un pays pauvre et aana int^rSt, et nous arrivons £t Tarbes.

Ici, nous changeons de train et de voie ferrSe, pour nous dinger vers Lourdes. II fait un temps d'automne. Le ciel est sombre et brumeux ; la pluie tombe fine et drue, sans paraStre d^charger I'atmos-' pb^r«.

104 bAN8 LE ktht

JOk

Bient6t le pays change d^aspect. Au3t plaines vastes succedent les montagnes boisees et les vallons ombreux. Une culture variee couvre les flancs des coUines, et nous apercevons de temps en temps, au coin d'un vignoble ou d'un champ de mais, un troupeau de moutons gard6 par un berger et son chien. Le berger, dans ces jours d'orage, porte une grande redingote grise avec capuchon, qui lui dohnePair d'un moine ; et quand il s'en va le long des haies vives avec son long b^ton a la main, on le prendrait pour un anachorete des premiers sieeles du christianisme.

Peu k peu la route s'eleve en contournant les coteaux, et devant nous les crates des Pyrenees se dressent et deviennent incultes. Elles prennent des formes bizarres, fantastiques, et lancent k travers les nuages leurs pies d^nud^s.

Tout k coup, apres une lente ascension entre deux talus Aleves nous deeouvrons tout prfes de nous la petite ville de Lourdes, flanquee de son chA-teau-fort antique, et plus loin sur les bords du Gave, P^glise de rimmaculee Conception, penchee sur Pabime comme pour con tem pier la grotte miraculeuse, et dressant dans les airs sa fleche triomphante !

Nous descendons a Vhdtel de la Grotte pour nous assurer des chambros, et nous remontons immediatement en voiture, k la pluie battante, pour nous rendre a cette grotte de venue si celebre. Arrives au pied de la cote oil le chemin se bifurque, nous descendons de voiture et nous prenons a droite.

La nuit vient rapidement, et lie ciel est tr^s som-

bre. Nous avan9ons a pas lents, en longeaiit le G^ve, dont les flots courent bruyamment sur un lit de rochers. Une lueur vive qui traverse notre cheinin a distance et va se refleter sur la surface du Gave, nous avertit bient6t qu'e nous touch ons k la Grotte ; c'est la lueur des cierges (jue la piete des pelerins y fait constamment brCller. Le cceur nous bat violemnient. Nous de})assons la piscine en pierre, bfitie sur la gauche, et nous nous trouvons en face de la grotte.

Quel spectacle pour nos yeux ! Quel doux saisissement pour nos cceurs ! Ma plume est totalement irapuissante k redire les Amotions qui transporterent nos §,mes quand nous vtnies ces lieux t6moins de ' tant de merveilles, cette grotte sauvage qui est devenue I'oratoire le plus frequents peut-^tre du monde entier, cette niche naturelle oil la sainte Vierge venait poser son vol, ces touffes d'herbes que foulaient ses pieds, ces arbustes grirapants qui montaient k ses c^t6s sur les tiancs du rocher, et redescendaient en festons au-dessus de sa t6te (;omme pour lui faire une couronne, ce sol ou Bernadette Se tenait agenouill6e dans I'attente de sa niyst^rieuse visite, ou dans Pextase de sa contemplation, cette eau miraculeuse qui suintait jadis goutte k goutte k travers le sol, qui maintenant coule k flots, et que la pi6t6 des fid^es de toutes les parties du monde ne pent suffire k recueillir !

L'aspect de la grotte est bien tel que M. Lasserre Pa d^crit. La nature I'a creusee sous une masse enorme de rochers s'elevant presque k pic, et nom mes les Roches Massabielle. L'enfoncement forme

un. h^micycle irr^gulier de quarante k cinquante pieds de largeur et de profondeur, et dont la vodte, haute d'environ quinze pieds £l I'entr^e, s'abaisse graduellement vers le sol.

Au-dessiis de cette grotte, du c6t6 droit, s'ouvre dans le roc'un autre enfoncement qui a la forme d'une niche d'6glise presque r6guli&re, et la dimension n^cessaire ppur recevoir une statue de grandeur naturelle.

. Q'est dans cette niche, creus^e par le.divin Architecte, que rimmacul6e Conception apparaissait k Bernadette, et que Ton voit aujourd'hui une belle statue demarbreimitantPApparition dans Pattitude et le costume que Bernadette a d6crits.

Les Roches Massabielle ont perdu im peu de leur aspect sauvage, et leurs flancs sont maintenant plant^s d'arbustes et semes de fleurs. II ne faudrait pas trop embellir ces lieux ; car on gMerait leurs charmes naturels.

La grotte est ferm6e par une grille en fer, et Ton a remplac6 le sol rocailleux par un pav6 de pierre. Ces changements 6taient n^cessaires, mais j'espfere qu'on laissera a la grotte elle-m^me son aspect primitif.

Des pyramides de cierges y brdllent nuit et jour, et leurs flamraes ardentes s'agitant comrae des langues qui prient, font monter vers la Vierge Immacul6e, pour les uns une invocation, et pour les autres un hymne de reconnaissance.

A la voAte de la grotte se balance une lampe d'or, et en arrifere sont suspendus des b^quilles, des Cannes et des appareils de toutes formes, laiss^s Ik par de pauvres infirmes qui y sont venus boiteux, paralytiques, et qui en sont repartis gu6ris. Dans un coin se trouvent aussi quelques fauteuils roulants, entre autres ceux de Mademoiselle de Fontenay et de M. de Musy, in nets t^moins des plus merveilleuses gu6ri8ons.

Dans toutes les anfractuosit6s du rocher, dans chaque fissure, sont places par les pfelerins, ici des bouquets et des couronnes de marguerites, Ist des images, des photographies, des chapelets, ailleurs, et surtout aux pieds de la statue, des lettres demandant une gu6rison du corps ou de I'^me.

Je vols rire les sceptiques en songeant k ces lettres que dee coeurs naif^ adressent k la sainte Vierge. Et cependant il est certain que ces suppliques arrivent k leur adresse, et sont plus souvent exauc^es que les placets des peuples aux gouvernements. La Vierge Immacui^e salt reconnaitre les merites de ces suppliants inconnus et deviner leurs besoins, mieux qu'aucun premier ministre des couronnes terrestres.

Nous trouv^mes la grotte remplie de p^lerins qui priaient. Toutes les classes s'y coudoyaient, l'6v^que k c6t6 de I'ouvrier, le noble auprSs du paysan, la grande dame en riche toilette derri^re I'humble bergfere en jupon, la t^te coiff6e d'un simple mouchoir. Mgr I'^v^que de Nevers et un grand n ombre de pr^tres s'y trouvaient en m^me temps que nous.

L'6motion que Ton 6prouve en face de la grotte

est absolumont irresistible. Vous y sentez quelque chose de surnaturel qui vous saisit et vous enlfeve de terre. Les libres-penseurs eux-m^mes, qui viennent 1^ pour lire, s'en retournent s6rieux. lis ne croient pas encore, mais ils ne rient plus. On me dit que Garabetta et Eugene Pelletan y sont venus, et qu'ils sont restfe pensifs devant le spectacle qui a frapp6 leurs regards. Je le crois ;" car il y a ici dans Pair je ne sais quel fluide divin que la mysterieuse apparition y a r6pandu, et k Pinfluence duquel on ne pent se soustraire enti&rement.

M. Lasserre raconte que lorsque la Vierge Immaculee apparaissait d, Bernadette, les personnes qui I'accompagnaient ne voyaient rien et revenaient cependant convaincues.

Comment cela se faisait-il ? Etait-ce la vue de I'enfant seule qui produisait cette conviction ? Peut- 6tre. Mais je crois plut6t qu'il devait s'echapper de I'apparition un rayonnement myst^rieux qui 6clairait toutes les personnes pr^sentes.

Eh bien, je crois que tons les pSlerins qui visitent la grotte de Lourdes 6prouvent la m6me impression, ressentent la m^me influence et s'en retournent croyants. II y a dans cet air que I'on respire, dans cette eau que Ton boit, dans ce spectacle que Ton contemple, dans ces prieres et ces hymnes que Ton entend, dans cette affluence de voyageurs accourant de toutes les parties du monde, je ne sais quoi de surnaturel qui vous envahit, qui vous subjugue, qui vous penetre, qui vous ^meut ; et quand vous avez pri4, vous vous relevez en disant : je n'ai rien vu, et

cependant je crois. Je crois que la Mfere de Dieu est descendue en ces lieux !

M. Lasserre voulant expliquer la croyance de ceux qui assisfcaient aux extases de Bernadette, a mis dans leur bouche cette heureuse comparaison :

" Dans nos valines le soleil se montre tard, cache qu'il est ^ POrient par le Pic et le Mont du Ger. Mais, bien avant de I'apercevoir, nous voyons, 2I I'ouest, le reflet de ses rayons sur les flancs des montagnes de Bastsurgni^res, qui deviennent resplendissantes, tandis que nous sommes encore dans I'ombre ; et alors, bien que nous ne voyions pas directement le soleil, mais seulement son reflet sur les pentes, nous affirm ons sa presence derri^re les masses ^normes du Ger. Bastsurgni^res voit le soleil, disons-nous ; et si nous etions ^ la hauteur de Bastsurgni^res, nous le verrions aussi. Eh bien I il en est de m^me quand on aperyoit Bernadette illumin6e par I'invisible apparition : la certitude est la m6me, I'^vidence toute semblable. Le visage de la voyante apparalt tout ^ coup si. clair, si transfigure, si 6clatant, si impregne de rayons divins, que ee reflet merveilleux que nous voyons nous donne la pleine assurance du centre lumineux que nous ne voyons pas. Et, si nous n'avions pas, pour nous le cacher, toute une montagne de fautes, de misSres, de preoccupations materielles, d'opacit^ charnelle ; si nous etions, nous aussi, ^ la hauteur de cette innocence^ d'enfant, de cette neige eternelle qu'aucun pied humain n'a foul6e, nous aussi nous verrions, non plus par reflet, mais directement, ce que

" contemple Bernadette ravie, ce qui rayonne sur ces " traits en extase."

Eh bien ! dirai-je si mon tour, cette m6ine comparaison explique parfaitement la foi qui saisitle pfelerin s'agenouillant k la Grrotte. Quand le soleil a disparu sous I'horizon, nous croyons encore k son existence, et nous lui attribuons encore la lumi&re qui nous environne. Sa douce chaleur se fait encore sentir dans Pair, et ses reflets dorent encore les nuages.

Ainsi en est-il de la Vierge Immaculee. EUe n'apparait plus k Lourdes, et nous y passons sans la voir. Mais quelque chose de celeste est rest6 dans ces lieux, et nous croyons qu'elle y est venue, aussi fermement que si nous Tavions vue.

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