LE THÉATRE
ARMI les voix les plus puissantes et qui font le
mieux connaître Paris, il faut ranger le théâtre. De temps en temps le touriste doit écouter cette Voix, s’il veut étudier un peu les mœurs parisiennes.
On a écrit et publié quelque part l'Histoire par le Théâtre; c’est peut-être exagérer son influence, et le montrer à tort comme une peinture toujours fidèle des mœurs du pays. Mais il n’est pas douteux que c’est un
miroir qui réfléchit avec plus ou moins de vérité la société qu'il amuse,
C’est dans ce miroir que nous allons regarder Paris. Mais je me hâte de dire que la grande ville n’y paraît pas à son avantage, et que, bien loin de la flatter, ce miroir la défigure un peu.
Au reste, si je médis du théâtre parisien, n'allez pas vous imaginer qu’on ne puisse pas s’y amuser quelquefois beaucoup. Mais on peut aimer une chose et ne pas la trouver salutaire ; on peut aimer le vin tout en soutenant qu'il enivre ; on peut prendre intérêt à une pièce de théâtre et dire qu’elle fait du mal. Eh! mon Dieu, toute la vie ne se passe-t-ellé pas à combattre et repousser des choses qui nous plairaient ?
Serait-il possible de faire un théâtre vraiment moral? En théorie, je réponds oui ; mais, dans la pratique, j'en doute. On ne peut pas condamner le théâtre en bloc comme essentiellement mauvais, et je ne vois pas pourquoi l'on ne pourrait pas.
sur la scène prêcher le vrai, faire l'éloge de la vertu et flétrir le vice. C'est un genre de littérature, d’éloquence, de propagande, qui devrait pouvoir être mis au service de la vérité.
Mais dans la réalité il n’en est pas ainsi, et l’expérience des choses du théâtre semble démontrer que le rêve de ceux qui croient à la réforme des mœurs par le théâtre est irréalisable. Un théâtre sincèrement moral ne ferait pas ses frais.
Quoi qu’il en soit de cette question, qui a été souvent agitée, nous allons considérer le théâtre tel qu'il est à Paris, at non pas tel qu’il pourrait être.
Victor Hugo, qui a tant adulé la grande ville, et qui a réussi à lui plaire par tant d’élogieuses métaphores, l'a appelée un jour la Cité sainte. Je suis porté à croire que cette appellation a fait sourire Paris, et qu’il a été plus reconnaissant au poète de l'avoir nommé Sparte et la Ville-Lumière.
Sans doute, la sainteté existeià Paris, et vous en serez convaincus et édifiés, lecteurs, si vous fréquentez les églises, les congrégations religieuses, certains cercles catholiques, et plusieurs salons de la meilleure société parisienne. Mais comme ce n’est pas dans ce milieu que Victor Hugo rend ses oracles, je suppose que c’est au théâtre que le grand honime a rencontré la sainteté.
Nous allons l’y chercher; car c'est au point de vue moral plutôt qu’au point de vue littéraire que je veux juger ici le théâtre.
Qu'il soit bien entendu d’abord que nous ne fréquenterons pas les petites scènes des faubourgs et des barrières, qui sont loin de purifier l’atmosphère des nouvelles couches sociales.
Le poète Barbier, qui a été moins flatteur pour Paris que Victor Hugo, a écrit:
‘ IL est, il est sur terre une infernale cuve; 4 On la nomme Paris...
Or l'écume de cette cuve en ébullition, c’est le petit théâtre, où la populace parisienne va s'amuser et s’instruire.
Laissons de côté ces ignobles tréteaux, d’où l’art est exclu: mais qui n’en sont pas moins les laboratoires où se distillent les poisons du socialisme et de limmoralité. Remontons de quelques degrés l'échelle dramatique.
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Nous arrêterons-nous aux théâtres de troisième ordre ? Non car nous n'y entendrions que des opéras boutfes où la parodi et la farce remplacent l'esprit et le comique; nous n'y À ee que des féeries, qui sont l'œuvre des machinistes plutôt que d artistes et qui dégénèrent le plus souvent en d'indécente) ex ss sitions. Vous Connaissez les lignes spirituelles et sarcasti A que M. Louis Veuillot a consacrées À ces pièces à femmes d. x ses Odeurs de Paris? Eh bien, j'ai vu à la Gaieté une fé se ayant pour titre le Voyage dans la Lune ie qu'il n’a pas exagéré,
Non, ce n'est pas encore là que nous rencontrerons le théâtre moral ; et pour ne pas prolonger nos étapes. infructueuses, nous ne visiterons pas mème lesthéâtres de second ordre, ni l'Odéon où J'ai entendu quelques jolies pièces, ni le Châtelet où j'ai vu jouer un drame de M. Jules Claretie, ni la Porte-St-Mariin ù l’on mêle la féerie à la comédie classique. de
Enfin, nous ne ferons que passer à l'Opéra- -parce que l’art musical n’est pas mon fait--et nous irons ensuite directement
hé i i i Ha ds âtre français, le premier de Paris, et peut-être du
L'Opéra, que vous en dirai-je? Je puis bien vous parler de l'édifice, vous dire qu'il est immense, somptueux, et qu'il a coûté près de cent millions. Comme ce n’est pas mon argent je n’ai rien à y voir; mais si j'étais le peuple français je me serais plaint de cette extravagance, et j'aurais demandé de loger Dr nos danseuses, et de mieux équiper nos
La façade principale est très ornée, mais elle manque d’élévation. Au reste, tout l'extérieur paraît un peu écrasé; la coupole surtout est aplâtie, et ne commande pas l’admiratiou.
Il semble que l'Art demandait un autre temple, un genre
d'architecture qui rappelât les coups (ailes et les &spirations célestes de la Musique.
L'intérieur est beaucoup plus beau, et d’une richesse qui éblouit. Le vestibule, les grands escaliers en marbres de diverses couleurs, polis, et sculptés, les statues allégoriques, les candélabres, les glaces immenses qui multiplient et embellissent les perspectives, tout cet ensemble est d’un effet saisissant.
La salle est aussi très belle, et pompeusement décorée ; sa disposition est favorable aux lois de l'acoustique, assure-t-0n,
et j'ai été convtincu
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Mais que vous dirai-je de la musique qu'on y entend trois fois par semaine? Je ne suis pas un artiste, et si je n’admire pas tout sans restriction, On va 8e moquer de mon incompétence et me reprocher de sortir de ma juridiction. Et cependant, puisque messieurs les artistés nous convient à les entendre, v'est-il pas juste qu'ils nous permettent de dire si nous sommes satisfaits, si nous avons joui, ou si nous avons bâillé ?
Je onfesse mon incompétence, mais j'ai l'amour, je pourrais dire la passion de la musique. Il est des heures où la moindre mélodie éveille en moi des émotions qu'aucun autre art n'y pourrait faire naîlre.
La musique est une langue appropriée à ces dispositions de l'âme humaine où le vague de l'extase et l'indéfini des sensations ne trouvent pas d'expressions dans les autres langues. A cette limite extrême du monde idéal où la vision intellectuelle n’a pas encore pris une forme précise, la musique est seule capable d'exprimer ce que la poésie elle-même ne pourrait pas chanter.
Les manifestations de cet art sont donc nature'lement vagues, indécises, sans signification certaine, en quelque sorte inconscientes par elles-mêmes. C'est pourquoi les mêmes mélodies pourront, à raison des circonstances et des dispositions des auditeurs, provoquer la joie et la tristesse, l4 volupté ou la prière.
La peinture, la sculpture, la poésie ont corrompu bien des âmes, et jamais sans le savoir ; car leurs idées et l'expression de ces idées étaient elles-mêmes corruptrices. Mais la musique n’a pas conscience de ce qu’elle exprime, c’est-à-dire que l'on ne peut strictement assigner à ses mélodies, ou à ses harmonies, un sens moral ou immoral.
Or quelle est la conséquen ce de cette irresponsabilité morale, et de cette vague incertitude des œuvres musicales ? C’est que ceux qui sont chargés de les interpréter peuvent leur donner à peu près le sens qu'ils veulent. C'est que les circonstances de lieu, de temps, de théâtre, la scène, les décors, les acteurs, les actrices, leurs costumes, leur action ou leur jeu, peuvent en changer radicalement la signification.
Tels motifs d'opéra, que vous ne connaissez pas, élèveront votre âme vers Dieu, s'ils sont joués sur l'orgue dans une église ; maisils n’éveilleront en vous que des idées sensuelles,
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si vous les entendez au théâtre, chantés par une actrice avec l'expression convenue de la passion,
Eh bien, cette facilité de donner à l'idée musicale un sens arbitraire ne tourne pas au profit de
la morale, et l’aimable muse devient aisément un auxiliaire dans la perversion des cœurs.
C'est le reproche que me semblent mériter l'i l'exécution des œuvres des maîtres sur la scène Les féeries qu'on y mêle, les bouts rimés qu glisse entre les lignes, la mimique et la danse qui accompagnent, font une œuvre voluptueuse et sensuelle, d’une production qui, dans l'esprit du compositeur, était probablement pure.
J'en ai dit assez, lecteurs, pour vous mett les tendances malsaines de l'opéra, et dans l’occasion, mettre quelque réser votre admiration. Vous applaudirez, Faure et madamée Carvalho—je les ai 8
même—vous louerez Goun
nterprétation et du grand Opéra.
e le librettiste y
re en garde contre pour que vous sachiez, ve dans l'expression de si vous le voulez, M.
ouvent applaudis moi.
od, Rossini, Meyerbeer et l'incomparable Mozart: mais vous Constaterez en même temps que la musique, qui devient le plus répandu et le plus encombrant des arts, perd en distinction et en élévation ce qu'elle gagne en popularité.
Passons maintenant au Théâtre français, qu’on appelle aussi la Maison de Molière, et la Comédie-Française. Traversons ce vestibule, où les statues de la Tragédie et de la Comédie, représentées sous les traits de Mlle Rachel et de Mlle Mars, semblent nous inviter à monter. Pénétrons dans le foyer, et arrètons. nous devant la statue. de Voltaire par Houdon. Le patriarche de Ferney est assis dans un fauteuil posé sur un large piédestal,
et vous croiriez qu'il va se lever Pour vous saluer, tant l'œuvre de marbre est vivante.
C'est bien lui, quoique le statuaire l’ retrouve les traits Caractéristiques de ce terrible portrait qu’en a fait DeMaistre : “ ce front abject que la pudeur ne colora “jamais, ces deux cratères éteints où semblent bouillonner ‘encore la luxure et la haine, ce rictus épouvantable courant “ d’une oreille à l’autre, et ces lèvres pincées par la cruelle
“ malice comme un ressort prêt à se détendre pour lancer le “ blasphôme ou le sarcasme.”
ait un peu flatté, et jy
Le voilà donc l’homme qui à fait tant de mal à la France, et
que tant de Français honorent1 Le voilà, le grand insulteur de Paris dont les Parisiens ont fait un dieu, que Sodome eût banni—comme dit encore Joseph DeMaistre—et que Paris er'1-
ronna |
rot à la Comédie-Française, qui occupait alors l'ancien théâtre des Tuileries, que ce couronnement eut lieu, et l'on ne saurait imaginer toutes les basses adulations dont Voltaire fut alors l'objet. Ce fut un délire, et, suivant son expression, le héros pensa qu'on voulait le faire mourir sous les roses. Chose triste à constater, les femmes surloui, les femmes! déployèrent un enthousiasme ignoble pour ce blasphémateur du Christ et cette incarnation du vice! Hélas! ce spectacle honteux était un digne prologue du grand drame révolutionnaire qui allait
éclater dix ans après.
Eloignons-nous de cette statue, dont la vue seule indigne, el qui ne saurait représenter le dramaturge moraliste que nous
cherchons.
Voici Molière. C'est lui surtout qu'on 8e plaît à nous représenter comme le type du poète qui corrige les mœurs en riant. Il est ici chez lui, dans sa maison, et ses chefs-d'œuvre y sont constamment joués par les meilleurs acteurs de la France. Personne ne contestera son génie, ni la perfection de son style, ni sa connaissance profonde de la nature humaine. Ses inimitables comédies en vers n'ont pas été, et ne seront peut-être jamais surpassées, ni même égalées.
Mais peut-on dire que ce grand poète, qui était en même temps comédien, ait corrigé les mœurs de son temps ? L'histoire répond : non; et si Louis XIV réforma'sa vie, et sa Cour, l'on sait bien que le mérite en revient à Bourdaloue et à madame de Maintenon.
Molière moraliste! Mais il était plutôt corrupteur. Au lieu de châtier les mœurs de la Cour, et de les livrer au mépris des honnêtes gens, il flattait le roi adultère et ses coupables maitresses. La Princesse d'Elide, le Festin de Pierre et Amphytrion sont là pour attester qu'il les encourageait, tandis qu'il tournait en ridicule non les coupables, mais les innocents, et les
victimes:
Le clergé, ayant à sa tête Bossuet, et surtout Bourdaloue, V'illustre jésuite, osa élever la voix conire l'œuvre corruptrice
É RE ro rt moe 8 2 ee