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L’IMPOT SUR LE SEL

Le sel est l’élément par excellence de la salubrité et de la conservation.

Toussenel.

Nos hommes d’Etat frappent à toutes les portes pour demander de l’argent.

Ils se sont présentés sur le seuil du temple de l’agio; mais les cris « des adorateurs du Veau d’or » , cramponnés à leur idole, les ont effrayés et mis en fuite.

Econduits par les puissants du jour, ils menacent le pauvre et lui demandent quelques oboles de plus pour le sel qu’il consomme.

On a respecté un foyer de corruption; mais on voudrait surtaxer un agent qui est une des sources vives de la santé physique et morale des peuples.

Le sel était saint aux yeux de l’antiquité. Homère lui donne l’épithète de cc divin. »

Le frapper d’un impôt est presque un sacrilège.

Le sel, en effet, n’est point un condiment de fantaisie.

Il n’est pas simplement destiné à titiller les papilles gustatives, ou à stimuler l’activité secrétoire de la muqueuse gastrique.

Il joue dans la nutrition et dans les divers phénomènes de l’organisme un rôle si important que sans lui l’homme ne pourrait exister.

Aussi l’histoire du sel remonte-t-elle à la première apparition de l’homme sur la terre.

De tout temps, chez tous les peuples, on l’a employé dans l’alimentation.

Il figurait autrefois dans tous les sacrifices; c’était dans la symbolique ancienne l’emblème de l’incorruptibilité et de la sagesse.

C’est à ce titre qu’on le retrouve dans le baptême chrétien.

l’impôt sur le sel.

Notons à cet égard que six cents ans avant Jésus- Christ, quand Ezéchiel gourmandait les Juifs sur leur ingratitude, il leur reprochait de ne pas avoir été frottés de sel au moment de leur naissance.

Le sel était aussi en grande estime dans l’antiquité classique.

Il figurait sur toutes les tables, à tous les repas.

Ante deos homini quod conciliare valent Far erat, et puri lucida mica sali.

(Ovide.)

C’était un signe de mauvais augure quand il venait à manquer ou qu’un convive maladroit le répandait sur la table.

On le mangeait souvent avec du pain.

Cum sale panis

Latrantem stomachum bene leniet.

(Horace.)

C’est ce qui explique cette particularité que Gérés et Neptune avaient autrefois des autels communs à Rome.

Les études physiologiques modernes justifient l’espèce de culte que les anciens vouaient au sel d’une manière instinctive, et tendent à affirmer chaque jour l’importance du rôle que joue cette substance dans les transformations de l’organisme.

Son action sur les constitutions détériorées est si puissante qu’on a cru, il y a quelques années, avoir trouvé dans son emploi méthodique un remède contre la phthisie pulmonaire.

Le sel a notamment pour effet de rendre le sang plus chaud, plus rutilant, plus excitant, plus nutritif.

Il agit même sur le sang extravasé, qui cependant n’est plus, pour ainsi dire, qu’un cadavre.

Le sang tiré d’une veine est lent à se coaguler et continue de rougir pendant un certain temps lorsqu’on le sature de sel et qu’on l’expose à la lumière, tandis que dans des conditions opposées, il prend rapidement une couleur cadavéreuse et blafarde.

On comprend pourquoi les éleveurs intelligents, quand ils veulent régénérer le sang d’une race abâtardie, commencent par lui prodiguer le sel.

l’impôt sur le sel.

Le sel est aussi nécessaire à l’homme que l’air qu’il respire; aussi Dieu l’a-t-il répandu sur la terre avec prodigalité.

« Toutes les personnes qui n’en font pas un usage suffisant, dit un auteur, sont faibles, maladives, et vieilles de bonne heure. »

Ce qui prouve que son action s’adresse aux sources mêmes de la vie, c’est son influence sur la fécondité.

Les Grecs, par une fiction ingénieuse, ont fait naître de l’écume de la mer la déesse qui présidait à la génération et aux amours.

Aussi le sel était-il interdit aux prêtres égyptiens.

Plutarque en défend l’abus à ceux qui veulent, suivant ses expressions, « mener une vie saincte et impoilue. »

Notons une particularité qui, bien que d’une importance secondaire, n’en est pas moins curieuse :

On a reproché à la génération actuelle d’être chauve.

En dominant d’une certaine hauteur une assemblée d’hommes, on est, en effet, étonné de voir une aussi grande quantité de crânes dénudés ou mal garnis.

Or le sel paraît avoir une influence salutaire sur la production et la conservation des cheveux.

L’espèce d’anémie qui résulte d’une ration de sel insuffisante se traduit par la rudesse maladive, l’aridité et la chute des productions capillaires.

Celles-ci sont, au contraire, luxuriantes chez les peuples qui, comme les Suisses, font une consommation de sel bien supérieure à la nôtre.

L’expérience a confirmé l’opinion de Plutarque, qui disait que l’usage du sel donné aux moutons rend la laine plus soyeuse et plus longue

Il est incontestable que le niveau de la santé et de la vigueur physique baisse en France d’une manière sensible et presque à vue d’œil.

La taille diminue, les muscles s’en vont.

Les hommes d’un âge mur, comme le fait

l’impôt sur le sel.

remarquer un hygiéniste célèbre, ont déjà une perception très nette de la gravité du mal, quand ils comparent ce qu’ils voient à ce qu’ils ont vu.

Combien apparaît-elle plus manifeste encore quand, sous la perspective de l’histoire, la pensée se reporte vers ces fortes et saines générations qui, en disparaissant, nous ont laissé le souvenir de leur mâle beauté et de leur virile énergie !

L’hygiène est rarement conviée aux délibérations politiques. On semble craindre qu’elle ne trace sur les murs de la salle quelques mots mystérieux comme ceux qui troublèrent les convives du dernier roi de Babylone.

Quand elle parle, sa voix se perd presque toujours dans le grincement des rouages administratifs.

Elle aurait cependant de nos jours un grand rôle à remplir.

Le tempérament de la France a changé ; elle est devenue anémique et nerveuse.

Si, comme le prétendent quelques esprits chagrins, le vieux tronc des races latines est menacé de subir, dans un avenir plus ou moins éloigné, ce procédé de régénération qu’on peut appeler « la greffe au barbare » , la science doit chercher à revivifier la sève de l’arbre et à retarder le moment fatal .

Le traitement du mal doit être complexe comme les causes qui l’ont engendré.

Parmi les modificateurs physiques, le sel, d’après les recherches modernes, est appelé, au pointdevue de la régénération des individus et des peuples, à des destinées qu’on n’aurait pas soupçonnées jusqu’à ce jour.

Le peuple français n’en consomme qu’une ration journalière insuffisante ; car elle n’est guère que de 12 à 13 grammes, tandis qu’elle était de 22 grammes chez les Romains, et qu’elle est encore plus élevée dans les pays où le sel est libre de tout droit.

Est- ce bien le moment de restreindre encore la consommation de cette substance vitale qui devrait être, comme l’air et l’eau, à la disposition de tous?

La gabelle, d’ailleurs, n’est plus dans nos mœurs. On sait qu’elle a été créée, il y a plus de six cents ans, par ce roi qu’on a surnommé « le faux monnayeur. »

Cette mesure infernale (c’est ainsi que la qualifiaient déjà les mémoires de l’époque) était un attentat contre la vie du peuple; mais, du moins, Philippe le Bel n’y eut recours qu’après avoir pressuré les Juifs et rogné les écus.

L’hystérie mériterait mieux encore que l’épilepsie le nom de mal sacré.

Un des plus beaux titres de gloire de la médecine contemporaine, c’est peut-être d’avoir restreint le domaine du merveilleux en jetant de vives lueurs sur une maladie dont les symptômes, mal interprétés par l’ignorance et la superstition, ont longtemps joué un rôle immense dans l’histoire des aberrations de l’intelligence humaine.

Nous voulons parler de l’hystérie, affection insidieuse dans sa marche, décevante dans ses allures, effrayante quelquefois dans ses symptômes, et qu’il était d’autant plus difficile de démasquer que ses transformations, comme le disait Sydenham, sont aussi variées que les métamorphoses de Protée ou les nuances du caméléon.

Les investigations de la science moderne ont clairement établi que c’est à l’alliance de l’hystérie et de sa proche parente, la mélancolie religieuse, qu’il faut en partie rapporter ces cas de possession diabolique qui terrifiaient nos pères au moyen âge et au commencement de l’ère nouvelle, et dont on retrouve encore quelques exemples de nos jours.

C’est l’hystérie et sa sinistre compagne qui ont peuplé les cloîtres de visionnaires et d’extatiques.

Enfin, comme si l’hystérie devait marquer de sa fatale empreinte jusqu’aux dernières pages du livre de nos erreurs, c’est à cette maladie que se rattachent la plupart de ces névroses, de ces paralysies qui, n’étant liées à aucune lésion organique, disparaissent comme par enchantement sous l’influence d’une cause morale après avoir résisté aux agents thérapeutiques, et viennent ensuite, par leur contingent de mauvais aloi, fausser dans une énorme mesure la liste des guérisons miraculeuses.

C’était dans les communautés religieuses que l’hystérie revêtait autrefois les formes les plus bizarres.

Des bruits étranges troublaient le silence des cloîtres et jetaient la terreur dans le voisinage.

C’étaient des cris de bête , des aboiements , des miaulements, que l’on attribuait à une influence diabolique, mais qui, en réalité, n’étaient autre chose que le résultat complexe d’un état mental particulier et d’un spasme hystérique des muscles du larynx, du thorax et de l’abdomen.

Ces cris, en se propageant par imitation, donnaient naissance à de véritables épidémies.

Le célèbre Nicole, de Port-Royal , raconte que les religieuses d’un couvent, tranquilles la journée, se mettaient toutes à miauler à six heures du soir et ne cessaient que le matin.

Elles se turent lorsqu’on leur eut signifié que, par ordre des magistrats, une compagnie de soldats entrerait dans le couvent au premier bruit et donnerait sur-le-champ la discipline aux nonnes qui auraient miaulé.

Les épidémies de ce genre n’étaient pas toujours traitées d’une manière aussi rationnelle et aussi bénigne.

En 1616, une épidémie d’aboiements s’était déclarée dans la petite paroisse d’Amon, près d’Acqs.

Le fameux président du Parlement de Bordeaux, de l’Ancre , qu’on appelait « le chasseur de sorciers » , disait dans un de ses rapports : « C’est » chose monstrueuse de voir parfois à l’église plus » de quarante femmes aboyer comme chiens. »

Il traita l’épidémie à sa manière. Une foule de personnes, accusées d’avoir jeté un sort sur les aboyeuses, furent, par ses ordres, brûlées vives ou pendues.

On a aussi observé des épidémies de bêlement.

Une des plus célèbres est celle qu’on a appelée l’épidémie des Nonnains , qui envahit au xve siècle presque tous les couvents de femmes de l’Allemagne et de la Hollande.

On cite également l’épidémie des nonnes de Sainte-Brigitte, qui eut lieu en 1552.

Une jeune fille qui avait pris le voile à la suite de contrariétés d’amour, était tombée dans l’hystérie aussitôt après sa séquestration.

La maladie se propagea dans toute la communauté et dura dix ans.

Les religieuses avaient le délire, des convulsions, et bêlaient comme des brebis.

Une particularité curieuse, c’est que les aboiements, les miaulements et les autres cris d’animaux, se compliquent presque toujours d’exaltation cérébrale et musculaire.

Dans une épidémie miaulique qui eut lieu à Amsterdam, les malades se mordaient les uns les autres, grimpaient sur les arbres et couraient sur les murs comme les animaux dont ils imitaient les cris.

Dans l’épidémie des Novnains , les religieuses, suivant un auteur de l’époque, « cabriolaient, » grimpaient contre les murailles et se mordaient » les unes les autres comme des enragées. »

On a beaucoup parlé de certains faits qui se sont passés de nos jours à Cussey-les-Forges , près

de Dijon, et dont le récit semblerait emprunté à l’histoire du xvfc ou du xvie siècle.

La nommé Annette Trécourt présentait tous les signes qu’on attribuait jadis à la possession diabolique.

Elle était surtout agitée pendant le carême et les jours de grande fête.

Tantôt elle miaulait, tantôt elle aboyait. Elle faisait des culbutes désordonnées, sautait de cinq pieds en l’air, tombait souvent d’un lieu élevé sans se faire aucun mal , et rivalisait de souplesse et d’agilité avec les plus forts saltimbanques.

Un ecclésiastique aussi éclairé que pieux, M. le vicaire général Delaborde, affirmait l’avoir vue, les cheveux hérissés, grimper comme un chat sur les murailles de Flavigny.

C’est à une espèce de contagion morale qu’il faut attribuer ces grandes épidémies de folie démoniaque qui ont imprimé une si sombre physionomie à certaines époques de notre histoire.

L’imitation a une influence si puissante sur la production des phénomènes dont nous nous occu-

pons, qu’on a vu des exorcistes qui , au milieu de leur opération, se mettaient eux-mêmes à aboyer comme les personnes qu’ils voulaient délivrer de l’esprit du mal.

M. Briquet, médecin de l’hôpital de la Charité, raconte avoir eu, il y a quelques années, dans ses salles, une femme qui aboyait. Au bout de quelques jours, une jeune fdle hystérique, placée à peu de distance, se mit à aboyer exactement comme sa voisine.

Une jeune fille, qui jappait à l’Hôtel-Dieu , fit également japper quatre jeunes filles couchées dans la même salle.

Itard cite un pensionnat de Paris où une épidémie de cris d’animaux s’était propagée.

On ne trouva pas d’autre moyen pour la faire cesser que d’isoler les jeunes filles qui en étaient atteintes, et de les promener sur les boulevards et dans les rues les plus fréquentées, où la crainte d’être données en spectacle coupa court aux accès.

Il y a encore des aboyeuses en Bretagne; cette infirmité, dans laquelle les bonnes gens voient un maléfice, est héréditaire dans quelques familles.

Les grandes épidémies , dues aux complications de l’hystérie et de la monomanie religieuse, étaient surtout fréquentes aux époques où l’ardeur des discussions théologiques égarait les consciences et troublait la foi.

On a remarqué que rien n’est aussi favorable au développement de ces névroses que l’oisiveté d’une vie contemplative.

On doit aussi mettre en ligne de compte les scrupules excessifs, les passions contrariées, les terreurs superstitieuses, et les austérités exagérées de l’ascétisme qui, en appauvrissant la constitution, exaltent le système nerveux.

Dans un couvent où s’était déclarée une épidémie d’hystérie, les religieuses n’avaient pris depuis cinquante jours que du jus de raves pour tout aliment.

De nos jours, la religion est mieux comprise et la piété plus éclairée. La vie claustrale n’est plus imposée comme autrefois, mais le résultat d’une volonté libre et réfléchie.

Toutes les conceptions délirantes dont nous avons parlé plus haut ne se présentent plus guère que sous la forme de cas isolés.

LA MOUTARDE

Il n’est moutarde qu’à Dijon.

Proverbes de Jean Millet.

Un botaniste célèbre, aussi fervent adorateur de Cornus que de Flore, raconte qu’il ne passe jamais devant un champ de moutarde sans ôter son chapeau, et sans bénir la Providence qui a semé partout des consolations dans nos peines.

Si cet amant passionné de la moutarde visitait notre ville, son premier soin serait, sans doute, de faire acte de dévotion envers son idole , et d’aller s’agenouiller devant la vitrine de Poupon.

Ce ne serait qu’un juste hommage à rendre à notre cité.

Dijon est le berceau de la moutarde française; car notre ville est, dit-on, la première qui ait accueilli « l’industrie sinapique » lorsqu’elle traversa les Alpes pour s’établir dans les Gaules au quatrième siècle de l’ère chrétienne.

Ce sont nos ancêtres qui ont le mieux étudié et compris la formule de Palladius.

Enfin c’est dans nos murs que s’est produit ce fait immense dans l’histoire chimique de la moutarde : la substitution du verjus au vinaigre, qui eut lieu vers 1711, sous l’inspiration d’un fabricant de génie, le célèbre Naigeon.

La moutarde de Dijon a toujours été la moutarde classique par excellence.

Elle a constamment triomphé dans les luttes qu’elle a eu à soutenir, notamment au commencement de ce siècle, où un bouleversement général de toutes les traditions faillit lui enlever son prestige et ternir son ancienne renommée.

Les autels de la Gourmandise se relevaient de toutes parts; c’était le réveil de la sensualité, la renaissance de l’art culinaire.

On vit éclore, à Paris et dans la province, sous le nom de moutardes, une foule de composés bizarres, de mélanges fantaisistes, d’élucubrations insensées, amas naïfs ou prétentieux d’aromates discordants et de parfums mal équilibrés.

LA MOUTARDE

Les novateurs se livrèrent aux écarts les plus audacieux.

L’industrie osa même faire les yeux doux à l’hygiène; elle s’insinua dans ses bonnes grâces, la compromit, et il en résulta, — nous aurions peutêtre dû, en disciple respectueux, jeter un voile sur cette faiblesse de la science, — il en résulta, disonsnous, un produit qui fit son entrée dans le monde sous le nom de « moutarde de santé. »

Une des moutardes qui firent le plus de bruit à cette époque d’anarchie , ce fut la moutarde « celtique. »

Grimaud de la Reynière disait de l’apothicaire qui l’avait inventée : « Il mérite par le sombre et » par la vigueur de ses compositions le surnom de » Crébillon de la moutarde. »

Puis il ajoutait mélancoliquement : « Quel en sera le Voltaire? »

Ce Voltaire, on l’attendit en vain. La moutarde de Dijon, simple ou illustrée d’une pointe d’estragon savamment calculée, resta toujours le type du genre, et l’on vit successivement disparaître toutes

ces compositions frivoles qui, par l’étrangeté de leurs éléments, étonnaient les papilles gustatives plus qu’elles ne les charmaient, et déconcertaient par leur complexité la finesse analytique des palais les plus érudits.

Le monde entier, on peut le dire, est tributaire de la moutarde de Dijon.

En 1812, quand l’armée française entra dans Moscou , la première chose qu'un de nos compatriotes trouva dans une maison, fut un pot de moutarde de Dijon, singulier, mais doux souvenir de la patrie absente.

La marine, qui fait de grands approvisionnements de moutarde et qui estime surtout celle de Dijon, parce qu’elle se conserve longtemps sans s’altérer, porte chaque jour jusqu’aux extrémités de la terre les noms de nos fabricants et la renommée de leurs produits.

Les pots vides, abandonnés sur des rives lointaines, font la joie et l’admiration des sauvages.

Des missionnaires ont raconté en avoir vu figurer comme vases sacrés devant les idoles des îles de la Sonde et de la Polynésie.

LA MOUTARDE

La graine à laquelle Dijon doit la place distinguée qu’il occupe sur la carte topographique de la gastronomie, était connue de toute antiquité.

Elle est souvent mentionnée dans les Livres saints sous le nom de « senevé » , notamment dans les sombres imprécations des prophètes contre les royaumes de Juda et d’Israël.

Gomme comestible, elle passa successivement de la Grèce en Italie et de l’Italie dans les Gaules.

Les Grecs et les Romains des premiers jours * l’employaient simplement réduite en poudre, comme nous employons le poivre ; mais à dater de l’ère chrétienne ils en préparèrent, à l’aide du vinaigre, une pâte liquide analogue à celle dont nous nous servons aujourd’hui.

G’est surtout sous cette nouvelle forme que les Romains l’accueillirent avec faveur.

Gomme ils étaient beaucoup plus carnivores que les Giecs (aussi avaient-ils le goût artistique moins

délicat et moins pur) et qu’ils s’ingurgitaient des quantités de viandes qui nous paraîtraient fabuleuses si elles n’étaient attestées par les historiens, les maîtres du monde devaient apprécier un stimulant qui ouvrait de larges horizons à leur gloutonnerie.

Notons que les Romains faisaient surtout une énorme consommation de viande de porc.

La chair de cet animal leur paraissait mieux appropriée que toute autre à l’usage alimentaire, par cette raison spécieuse qu’il y a une analogie remarquable entre la conformation des organes du porc et celle des viscères humains.

La moutarde figurait trop souvent sous les yeux des empereurs pour que quelques-uns d’entre eux n’eussent pas l’idée de lui faire jouer un rôle dans leurs divertissements.

Caligula fit un jour apporter sur sa table, au bruit des flûtes et des tambours, un immense plat d’argent dans lequel deux petits bossus rachitiques barbotaient tout nus au milieu d’une sauce à la moutarde.

LA MOUTARDE

Les Césars, disons-le en passant, aimaient beaucoup à s’amuser en prenant leur nourriture.

Un des plaisirs d’Héliogabale, par exemple, était de choisir des convives très obèses et de les faire asseoir sur des sacs de cuir gonflés d’air, qui, en se vidant à un signal donné, amenaient un effondrement général.

Commode n’était, pas moins gai, mais le plus souvent il poussait la facétie jusqu’à la férocité.

Si l’on en croit un historien très véridique qui a écrit sa vie, Lampridius, il fit plusieurs fois servir à ses convives, qui n’osaient broncher sous l’œil impérial, une espèce de sauce à la moutarde additionnée d’un ingrédient que je ne puis nommer, le mot n’ayant jamais bien sonné en français que dans la bouche d’un héros.

Cette plaisanterie peut paraître exorbitante; mais en réalité le cynisme ordurier du maître était tout simplement à la hauteur de la servilité des sujets.

La moutarde, comme toutes les substances alimentaires appelées à de hautes destinées, a trouvé

des antagonistes acharnés et des partisans enthousiastes.

Pendant que les uns l’appelaient « Excrétion du diable » ou « bouillie incendiaire », d’autres, notamment Perius Valerius,, la mettaient au-dessus des liqueurs olympiennes : supra nectar , supra ambrosiam.

Elle a compté des adorateurs passionnés jusque dans la chaire de Saint-Pierre : Jean XXII, Léon X, Clément VII, etc.

Louis XI qui, avant d’être atteint de mélancolie mystique, aimait beaucoup à aller dîner à l’improviste chez ses compères les bourgeois de Paris, portait toujours avec lui son pot de moutarde.

C’est un apothicaire de Dijon qui était son fournisseur officiel.

Il est probable que Rabelais, qui raffolait aussi de la moutarde, la tirait également de Dijon; car il conspue les « moustardiers » de Paris.

Il les accuse ouvertement d’économiser le vinaigre et d’y suppléer en lâchant dans leurs baquets un liquide incongru.

LA MOUTARDE

La moutarde occupait, bien entendu, une place d’honneur sur la table des ducs de Bourgogne.

D’après notre savant archiviste, M. Garnier, les mémoires de l’argentier des ducs témoignent que la production qui faisait la renommée de leur capitale, tenait sur leur table, toujours si splendide, le rang qui lui appartenait.

Lors des fêtes données à Rouvres en 1336, par le duc de Bourgogne Eudes I V au roi Philippe de Valois, on consomma dans un des dîners un poinçon, c’est-à-dire près d’un hectolitre de moutarde.

La moutarde s’associe avec avantage à un grand nombre d’aliments. Elle corrige par son arôme l’insapidité de certaines substances trop fades, neutralise par sa chaude saveur les propriétés rafraîchissantes de quelques autres, et s’allie de la manière la plus heureuse avec plusieurs sortes de viandes, surtout avec celle du porc.

Mais elle est surtout le condiment indispensable et traditionnel du boudin.

L’alliance indissoluble de ces deux substances date de loin, car Edouard IV, beau-frère du duc de

Bourgogne, répondit en 1475 aux bourgeois d’une petite ville qui imploraient sa pitié : « Pas plus de guerre sans brûlure que de boudin sans moutarde. »

A peu près à la même époque, Rabelais appelait la moutarde ; « Baume naturel de boudin. »

Notons que le boudin ne remonte guère à une antiquité moins respectable que sa piquante compagne.

Aux sept Sages de la Grèce philosophique, la Grèce gourmande avait opposé sept Cuisiniers fameux.

Le titre de gloire de l’un d’eux, Aphtonète, était d’avoir inventé le boudin.

La moutarde n’est pas seulement un stimulant destiné à solliciter les sécrétions salivaires et à tirer de sa torpeur un estomac paresseux.

Elle paraît douée de certaines propriétés physiologiques remarquables.

Un auteur qui a fait de longues études de gastronomie expérimentale, assure que la moutarde, par une vertu occulte, ranime les feux éteints et attise les flammes languissantes.

LA MOUTARDE

On a prétendu qu’elle avait la propriété singulière d’augmenter la mémoire, de faciliter l’émission de la pensée, de rendre les perceptions plus nettes et les idées plus gaies.

Si elle fait pleurer ceux qui la broient — c’est sans doute à ce point de vue qu’un poëte de l’antiquité l’a appelée lacrymosa , — elle fait rire ceux qui la consomment.... et surtout ceux qui la vendent et qu’elle enrichit.

Horstius, médecin du seizième siècle, qu’on a surnommé « l’Esculape de l’Allemagne » , soutient même qu’elle donne de l’esprit.

Sous ce rapport, y aurait-il quelque affinité secrète entre la moutarde dijonnaise et le sel bourguignon?

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