‹ A travers l'hygièneChapitre 3 sur 15 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

CONTAGION MORALE

Si les dossiers de la justice criminelle vont sans cesse grossissant, cherchez-en la cause principale dans ces tragiques comptesrendus qu’enregistre avec un si regrettable empressement la chronique des faits divers.

Legrand du Saulle.

Que l’homme descende ou non du singe, que Caïn ait ou non donné son premier amour à une guenon du pays de Nod, il est certain que nous sommes, pour nous servir de l’expression d’Aristote, des animaux essentiellement imitateurs.

La mode est peut-être l’expression la plus générale et la plus caractéristique de ce besoin d’imitation qui est inné chez l’homme.

Rien n’égale la puissance de cette « reine du

monde » , puisqu’elle est au-dessus des conseils de la sagesse, des préceptes de la morale et des remontrances de l’hygiène.

C’est elle, par exemple, qui, de nos jours, impose à la femme honnête et à la chaste jeune fille, le costume tapageur de l’hétaïre et de la fille de joie.

Ses tributaires lui accordent de bonne grâce ce qu’ils n’accorderaient jamais aux plus farouches tyrans. Ils lui font volontairement le sacrifice de leur liberté d’action, en se résignant à ne faire que ce que les autres font.

L’homme bâille quand il voit bâiller.

Nous ne rions jamais d’aussi bon cœur que lorsque nous voyons rire ceux qui nous entourent, l’hilarité d’une salle en joie se répercutant à décharges pressées sur notre propre hilarité.

Mais l’homme n’imite pas seulement ses semblables dans les actes de la vie physiologique. La contagion de l’exemple peut aller jusqu’à pervertir chez lui l’instinct si puissant de la conservation et le conduire au suicide.

Sous le premier Empire, on fut obligé de brider

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une guérite où un soldat s’était fait sauter la cervelle; car tous les jours des sentinelles s’y donnaient la mort de la même manière.

A l’hôtel des Invalides, du temps du gouverneur Serrurier, un vétéran se pend à une porte. Dans l’espace de quinze jours, douze invalides se pendent à la même porte, qu’on est obligé de murer.

Un prêtre se pend, il y a quelques années, dans les environs d’Etampes. Peu de jours après, deux autres prêtres se pendent également et plusieurs autres personnes imitent leur exemple.

Schlegel parle d’un village du pays de Galles où, à la suite d’un suicide par strangulation, toutes les femmes furent possédées de la rage de se pendre, et se seraient presque toutes pendues si on n’avait exercé sur elles une surveillance de tous les instants.

La manie du suicide peut, en effet, prendre la forme et les proportions d’une véritable épidémie.

On connaît l’histoire des filles de Milet qui, suivant Plutarque, étaient <( toutes prises d’un )) furieux appétit de s’aller pendre, sans que

» remontrances ny larmes de père et de mère y y> servissent de rien » , et dont la fureur ne fut arrêtée que par un édit ordonnant que celles qui se pendraient seraient exposées nues à la vue du peuple

Un fait du même genre se produisit à Lyon au xive siècle.

Les filles se précipitaient dans le Rhône.

On menaça de faire traîner toutes nues, sur une claie, par la ville, celles que Ton repêcherait dans le fleuve, et la maladie cessa.

Il y a peu d’années, une jeune fille s’étant noyée dans une mare, à Artois, celle-ci, au rapport de M. Bouchut, devint bientôt un lieu de prédilection pour les jeunes filles qui allaient y chercher la mort avec une sorte d’avidité.

Il y a même certaines affections morbides que l’homme peut contracter par imitation, par exemple l’épilepsie, les convulsions, etc.

Tout le monde connaît l’histoire de la maison des Orphelins de Harlem .

Une jeune fille, pensionnaire de cet établisse-

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ment, tomba, à la suite d’une frayeur, dans de violentes convulsions.

En peu de temps, la maladie s’étendit à tous les jeunes gens des deux sexes qui habitaient la maison.

La maladie cessa dès que le célèbre médecin Boerhaave eut fait allumerdes réchauds dans toutes les salles et déclaré qu’on appliquerait des fers rouges aux bras du premier sujet qui serait pris de convulsions.

M. Bouchut raconte deux faits contemporains analogues :

En 1848, une ouvrière pâlit et perd connaissance dans un atelier de quatre cents femmes, établi dans le manège de M. Hope.

En deux heures, trente de ces femmes sont atteintes du même mal. Au troisième jour, cent quinze en étaient affectées.

Une épidémie convulsive du même genre se manifesta , en 1861 , chez les jeunes fdles de la paroisse Montmartre qui se préparaient à la confirmation.

Près d’une centaine d’entre elles furent prises de perte de connaissance et de convulsions pendant les offices.

Un grand nombre notamment furent saisies d’un

tremblement convulsif à l’approche de l’archevèque, et tombèrent inanimées lorsque le prélat leur imposa les mains.

Juvénal disait avec raison : « Les hommes sont des imitateurs dociles, même de la perversité. »

Un crime, quelque extravagant, quelque monstrueux qu’il paraisse, est à peine signalé, que des crimes semblables viennent effrayer de nouveau les populations.

Nous n’en citerons que deux exemples :

Il y a quelques années, à la suite de la condamnation'à mort d’un ouvrier qui avait assassiné un bijoutier et avait déposé au chemin de fer, dans une caisse, le cadavre de sa victime, dix autres colis semblables furent déposés dans les bureaux de la petite vitesse.

A peine exécuté, Tropmann trouva des imitateurs.

En Angleterre, un malfaiteur extermina une famille entière, composée de six à sept personnes, et les enterra dans une fosse préparée d’avance.

En Belgique, les trois frères Thirion furent

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immolés de la même manière par Dessous-le- Moustier.

Enfin, à Vienne (France), un scélérat tendit un piège à un individu, le tua et l’enfouit dans une fosse qu’il avait creusée d’avance dans cette intention.

Puisqu’on ne peut révoquer en doute l’existence de la contagion morale, ne devrait-on pas avant tout prémunir les esprits faibles contre la fascination de l’exemple?

Le récit d’un assassinat ou d’un suicide peut faire éclore chez un individu mal conformé au point de vue moral une idée de destruction qu’il porte en germe et qui ne demande qu’une occasion, quelquefois insignifiante, pour passer dans le domaine de la réalité.

D’ailleurs, ce n’est jamais sans danger qu’on familiarise les masses avec l’idée du crime à une époque comme la nôtre, où les croyances sont affaiblies, où les frontières du bien et du mal sont de plus en plus indécises.

On prépare aux criminels des imitateurs à bref délai en vulgarisant l’art de dérouter la justice, de

se ménager un alibi, de dissimuler des pistes compromettantes, de déjouer les recherches de la chimie.

La loi et l’opinion publique se montrent beaucoup trop indulgentes envers cette presse mercantile pour laquelle un scandale est une aubaine et un grand crime une bonne fortune, qui dramatise artistement un procès criminel pour le jeter en pâture à une foule avide de sensations malsaines, et dresse un piédestal à son héros pour mettre sa personnalité en relief, au détriment de la moralité publique, mais au grand profit des actionnaires du journal.

Aussi combien de misérables font parade de cynisme, et après s’être enivrés de sang, se grisent de vanité !

On se rappelle que Lacenaire, en voyant les femmes du monde se presser à l’audience, disait à un gendarme : « Si on ne me raccourcissait pas, » quel mariage je ferais! »

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Le récit des suicides n’est pas moins dangereux; car il suffit, quand la prédisposition existe, de la cause la plus légère pour déterminer le sujet à s’ôter la vie.

Le suicide tient fréquemment à une disposition maladive de l’âme, à laquelle les esprits les mieux trempés ont de la peine à se soustraire.

On sait que Mme George Sand fut longtemps poursuivie par cette tentation funeste; c’est l’eau qui l’attirait comme par un charme mystérieux.

Châteaubriand, qu’un ennui mortel poursuivait partout, n’a dû la vie qu’au mauvais état d’un fusil dont il s’était, à deux reprises différentes, introduit le canon dans la bouche.

La publicité donnée aux suicides et le récit des circonstances plus ou moins dramatiques qui les ont accompagnés, ne contribue pas peu, de nos jours, à accroître le nombre des morts volontaires.

Nous en sommes arrivés à ce point de défaillance morale qu’un suicide manqué pose un homme dans un certain monde, et fait d’un idiot un personnage dont les chroniqueurs de la décadence enregistrent comme un événement la réapparition au Bois ou dans une loge des Bouffes.

A TRAVERS L’lIYGIÈNE.

Nous en dirons autant des duels.

Un chroniqueur habitué à tenir note jour par jour de tous les événements parisiens, a remarqué, pour l’avoir vérifié cinq à six fois, que les duels procèdent comme les épidémies.

On signale d’abord un cas isolé produit par quelque cause sérieuse, fatale d’après les lois du monde.

Le second duel est le plus souvent arrangeable, et, s’il a lieu, c’est que les témoins ont fait peu d’efforts pour l’empêcher.

Le troisième a une cause légère; le quatrième, à peine un prétexte; le cinquième n’en a pas du tout, et ainsi de suite.

Une loi composée d’un seul article, qui interdirait le compte-rendu des duels, en étoufferait les trois quarts à leur naissance.

Nous n’osons dire avec le célèbre comte de Rochester que tous les hommes seraient poltrons s’ils osaient l’être ; mais reconnaissons que le plus souvent si l’on se bat en duel, c’est moins pour soi que pour les autres.

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