LA PÉDAGOGIE ET LE TABAC
Il ressemble alors à cet oiseau stupide qui, poursuivi par le chasseur et près de succomber, se cache la tête sous une aile, croyant ainsi se dérober au danger qui le menace.
Dans un grand fumeur il peut y avoir, quoi qu’on en ait dit, un homme intelligent, mais il y a rarement un homme heureux.
Les peuples usés et en voie de dissolution ont une triste facilité à se faire illusion et à se tromper eux-mêmes.
Se sentant défaillir et ne voulant pas s’avouer qu’ils portent en eux-mêmes le principe de leur destruction, ils attribuent leur malaise à des causes extérieures et accidentelles.
C’est ainsi qu’on a présenté la « fumerie » comme une des causes de notre décadence physique et intellectuelle, tandis qu’en réalité elle n’en est que l’expression fatale.
C’est un signe des temps. On peut la comparer à une plante parasite qui se développerait sur notre société en souffrance.
Il ne sert à rien de débarrasser l’écorce du
cryptogame qu’elle nourrit si on n’améliore en même temps la vitalité du tronc.
Or, la pédagogie actuelle est-elle bien en mesure d’élever une génération saine et vigoureuse?
Avec ses formules surannées, ses procédés fastidieux et ses hésitations désolantes, ne semblet-elle pas au contraire prendre à tâche d’inspirer le besoin précoce de la drogue qu’elle frappe de réprobation?
LE MELON
C’est un bourru bienfaisant dont l’écorce grossière cache une exquise douceur.
Le melon a été de tout temps en butte à des railleries ou à des accusations sérieuses.
Présenté comme un des symboles de la naïveté humaine par les vaudevillistes et les romanciers de troisième ordre, il n’apparaît jamais sur la scène sans être salué par les rires du parterre.
L’hilarité est surtout bruyante quand il s’avance supporté parle bras d’un mari...
Est -ce parce qu’il appartient à une famille végétale déconsidérée, celle des cucurbitacées , et qu’il est proche parent du cornichon?
Du reste, le ridicule immérité qui s’attache à cette famille en général et au melon en particulier, ne date pas d’hier.
Il y a trois mille ans, quand Thersite accablait
les Grecs d’invectives au siège de Troie, il ne trouvait pas de plus grosse injure à leur adresser que de les appeler melons !
Non seulement le melon a été bafoué, mais on l’a accusé de nombreux méfaits, dont quelquesuns auraient eu la portée de crimes politiques.
Si l’on en croit quelques historiens, il aurait lait périr quatre empereurs romains, trois empereurs d’Allemagne et un pape.
Je suis loin de contester la sincérité de ces imputations.
Seulement je serais plutôt tenté d’accuser la gloutonnerie des victimes que les propriétés malfaisantes du fruit.
Les illustres personnages dont nous venons de parler pouvaient être doués de vertus éminentes, mais ils n’avaient pas celle de la sobriété.
Le melon, avec d’aussi fâcheux antécédents, ne pouvait manquer d’être calomnié à l’envi par les gens du monde et les médecins
LE MELON
Un auteur ancien, pour mettre le public en garde contre « les perfides douceurs » du melon, fait remarquer que la nature en divisant l’écorce de ce fruit par sillons, a voulu indiquer qu’il devait être partagé par fragments et mangé en petite quantité.
Cardan allait plus loin. Il proposait sérieusement d’en extirper complètement l’espèce.
C’est ce même médecin qui prétendait que l’exercice use l’homme et que, si les arbres vivent des siècles, ils doivent ce privilège à leur immobilité.
Quoi qu’il en soit, le melon a été le fruit de prédilection d’un grand nombre de tètes couronnées.
Columelle nous apprend que Tibère l’aimait beaucoup et qu’on lui en servait presque toute l’année.
Pour en avoir en toutes saisons, on en semait dans des caisses vitrées, artifice d’horticulture que I on regardait à cette époque comme un raffinement remarquable.
Galien en mangeait ail plus fort de l’hiver. Il était aussi grand amateur de raisins. Les jardiniers de cet empereur avaient, dit-on, trouvé le moyen d’en conserver dans toute leur fraîcheur pendant trois ans.
Un historien raconte qu’à la table de Caius, les convives étaient littéralement enfouis au milieu des melons et des fruits de toute espèce.
Henri IV aimait aussi passionnément le melon.
Si l’on en croit son médecin André de Laurent, il en mangeait deux ou trois par repas sans en être incommodé, ce que le vert-galant attribuait à sa chaleur naturelle qui les « bouillait et digérait. »
Un auteur contemporain déplore avec amertume l’abus qu’on faisait du melon à la cour du Béarnais et dans tout le royaume.
« On emploie, dit-il, pour élever ce légume, des » soins et des veilles que l’on refuserait même à » des créatures raisonnables.
» On en sert des pyramides et des monta-
LE MELON
» gnes, comme ‘s’il en fallait user jusqu’à être « suffoqué.
» On s’en crève le soir, à midi, le matin et à » toute heure. »
Louis XV n’était pas moins friand de melons que son illustre trisaïeul. Ses jardiniers étaient tenus de lui en fournir un tous les ans le jeudi saint.
La Quintinie avait poussé la culture de ce fruit à un haut degré de perfection. Gourville préférait le melon de Paris au meilleur melon d’Espagne.
Cette supériorité du melon de Paris n’a rien d’étonnant, car les produits de l’art surpassent souvent ceux de la nature.
D’après les voyageurs qui ont parcouru l’Asie, patrie de la pêche, ce fruit n’acquiert jamais, dans la contrée dont il est originaire , cette saveur et cette succulence qui distinguent les produits des espaliers de Montreuil.
Simon Paulli raconte qu’un médecin regardait les accidents causés par le melon comme si fréquents et si graves, qu’ayant fait construire une maison avec les richesses qu’il avait acquises dans l’exercice de sa profession, il fit écrire en lettres d’or le distique suivant au-dessus de la porte :
Les concombres et le melon M’ont fait bâtir cette maison.
Toutes les accusations qu’on a dirigées contre ce fruit doivent être réduites à leur juste valeur.
La chair du melon ne peut nuire que par l’excès auquel elle semble inviter en fondant, pour ainsi dire, dans la bouche.
Quand un melon appartient à une bonne espèce, à celle du cantaloup, par exemple, qu’il est bien mûr et que sa chair est à la fois sucrée et parfumée, on peut en manger, même amplement, sans avoir rien à redouter.
Nous ne faisons d’exception à cet égard que pour les personnes qui ont l’estomac malade ou très paresseux, et pour les convalescents.
La partie centrale du fruit étant toujours la plus sucrée et la plus fondante, les personnes qui veulent donner ample satisfaction à leur goût pour
LE MELON
ce comestible doivent se borner à détacher la partie la plus superficielle de chaque tranche, en éloignant le couteau de la partie corticale.
Quand un melon est de qualité médiocre, le mieux est de le rejeter.
Cependant on en corrige jusqu’à un certain point les imperfections, en y ajoutant du sel, du poivre ou du sucre et en buvant ensuite du vin pur.
Le vin de Madère est en pareil cas le digestif par excellence.
On peut aussi atténuer les mauvais effets d’un melon de qualité douteuse en le mangeant avec de la viande.
Le médecin de Henri IV, en lui recommandant de se mettre en garde contre « la malice du melon », conseillait à son illustre client de « donner pour compagnes à ce fruit de bonnes » et succulentes galimafrées , comme gigot et » dindon. »
Nous ne voudrions pas qu’on nous comparât aux médecins dont parle Montaigne, « qui mangent » le melon et boivent le vin frais, pendant qu’ils » tiennent leurs patients obligés au sirop et à la » panade. »
Cependant nous conseillerons de n’user qu’avec réserve des melons de primeur et de l’arrièresaison.
On se méfiera surtout des melons qui ont voyagé et qui, destinés à être colportés au loin, ont nécessairement été cueillis prématurément.
Il arrive quelquefois qu’ils paraissent faits, pour nous servir de l’expression vulgaire.
Mais ce n’est pas qu’ils soient arrivés à une véritable maturité, c’est parce qu’ils ont déjà subi un commencement de décomposition.
GAIETÉ ET SANTÉ
A mon sens, la sagesse.
la gaieté vaut presque Imbert.
Ambroise Paré, le père de la chirurgie moderne, avait un axiome de prédilection :
C’est que « les joyeux guérissent toujours. »
Il est certain que la gaieté , en déterminant un mouvement vital excentrique et en faisant cesser la stagnation des fluides, favorise puissamment la guérison des plaies.
Non-seulement les passions douces éclaircissent l’horizon de l’existence, mais elles assainissent le corps comme la lumière du soleil assainit une habitation.
Tissot parle d’un ulcère qu’une femme âgée portait depuis deux ans à la hanche, et qui, après avoir résisté à tous les moyens, se cicatrisa avec une rapidité merveilleuse lorsque la malade eut
revu un fils chéri dont l’absence prolongée lui avait causé de vives inquiétudes.
Il est avéré, dans la chirurgie militaire, qu’à la suite des grandes batailles les vainqueurs, toutes choses égales, guérissent plus facilement que les vaincus.
La gaieté, en régularisant le jeu des fonctions, assure cette heureuse harmonie du corps et de l’esprit qui contribue puissamment à la longévité.
« La joie prolonge la vie, » dit l’Ecclésiaste.
Presque tous les individus qui figurent avec honneur sur les listes macrobiotiques, se distinguaient par l’égalité de leur humeur et l’enjouement de leur caractère.
Fontenelle disait que pour devenir vieux, il fallait avoir bon estomac et mauvais cœur.
Gourmand, digérant à souhait, profondément égoïste, il mourut presque centenaire.
Voltaire ne réalisait qu’une des deux conditions formulées par Fontenelle.
Il avait un très mauvais estomac, car il disait qu’il donnerait volontiers cent ans de gloire pour une bonne digestion.
GAIETÉ ET SANTÉ
S’il arriva à un âge avancé, c’est « à l’amour du travail et de la gaieté » , comme il le dit lui-même, qu’il dut cet heureux privilège.
La gaieté, qui est la santé de l’âme comme la tristesse en est le poison, est en effet la compagne inséparable de l’exercice et du travail.
C’est par la paresse que l’ennui est entré dans le monde.
Quand on n’a rien à faire, on a affaire à soi, c’est-à-dire à toutes les pensées affligeantes qui poussent dans les cerveaux inoccupés comme les mauvaises herbes dans les terrains incultes.
Un hypocondriaque dévoré par une mélancolie profonde n’avait pas quitté sa chambre depuis plusieurs années.
Grande fut, un matin, la surprise de sa gouvernante quand elle le vit sortir de la maison; plus grande encore quand elle le vit rentrer le soir la face épanouie et se frottant les mains.
Quelle éclaircie s’était donc produite dans l’existence du maniaque?
Il avait eu à régler les détails d’une cérémonie et s’était donné pendant toute la journée un mouvement extraordinaire.
Il s’agissait de l’enterrement d’un ami.
Dans notre siècle, où la vie est généralement facile, les grandes douleurs sont exceptionnelles.
Ce qui domine de nos jours, ce qui décolore l’existence, c’est l’ennui, c’est le vague de l’âme.
Ce sont les « diables bleus » des Anglais.
Or cette disposition de l’esprit est souvent maladive et justiciable de la thérapeutique.
Elle peut avoir, par exemple, son point de départ dans un trouble des sécrétions.
Sanctorius, qui a étudié avec tant de soin la statique du corps humain, a reconnu que l’état de la peau, notamment, jouait un grand rôle dans certains états maladifs de l’âme.
Il suffit quelquefois d’un bain ou d’une friction pour rendre à l’esprit sa sérénité et son enjouement.
GAIETÉ ET SANTÉ
Mais le plus souvent, c’est à l’hygiène morale, à une volonté énergique et à une vie bien ordonnée qu’il faut demander un remède contre la tristesse.
(( C’est en lui-même, dit un philosophe, que » l’homme puise ou consolation ou décourage- » ment ; c’est en soi qu’on porte le paradis ou » l’enfer. »
Si les âmes faibles, les caractères indécis, les volontés impuissantes sont si souvent en proie à l’ennui, c’est qu’elles se laissent aller au courant des impressions extérieures au lieu de réagir contre elles.
Un auteur allemand a fait un livre sur l’art de se faire illusion à soi-même.
Avec un peu d’effort, l’âme la plus alourdie par la réalité peut toujours s’élever dans une sphère où elle ne soit plus accessible aux atteintes de la tristesse.
Même au déclin de la vie, le vieillard n’a-t-il pas derrière lui le monde enchanté des souvenirs et devant lui l’espérance éternelle ?
Notre bonheur dépend du point de vue d’où nous envisageons le monde.
Dans le milieu le plus triste, il y a presque toujours, pour celui qui sait l’y trouver, un point lumineux, une note joyeuse, un côté riant, un aperçu grotesque.
Supposons, par exemple, qu’Héraclite et Démocrite voient, de nos jours, la France parlementaire divisée et impuissante, comme un ver dont les tronçons s’agitent, se rapprochent, se séparent, s’attirent, se repoussent, se soudent, se disjoignent et se convulsent, tandis qu’un homme s’avance qui peut-être les écrasera sous sa botte.
Héraclite sangloterait à fendre l’âme , mais Démocrite rirait à se briser les côtes.
Le dernier de ces philosophes n’aurait-il pas raison... au point de vue hygiénique?