L’AIL
L’ail est la thériaque des paysans Galien.
L’ail, malgré ses dehors modestes et le prosaïsme du rôle que lui assignent nos habitudes domestiques, a des titres de noblesse que pourraient lui envier les fleurs les plus brillantes et les fruits les plus savoureux.
Fétiche, emblème, condiment, panacée, il a toujours figuré avec honneur dans l’histoire du monde végétal.
Ce qui prouve que ce « don de Pomone et de Flore » n’est pas un légume vulgaire, c’est qu’il a compté à toutes les époques des adorateurs passionnés et des détracteurs féroces.
Les Egyptiens en avaient fait une divinité. Est-ce, comme l’a dit un des ennemis de l’ail, parce qu’ils aimaient mieux l’adorer que le manger?
Cette explication n’est qu’une boutade de gastralgique; car les habitants des bords du Nil savaient concilier les exigences du culte et les besoins de la nutrition.
Us adoraient non seulement l’ail, mais le poireau et l’oignon, et l’histoire prouve qu’ils ne se faisaient aucun scrupule de croquer à belles dents les idoles comestibles devant lesquelles ils venaient de s’agenouiller.
Ce qui a toujours nui à l’ail dans l’esprit des délicats, c’est la ténacité importune et l’âcreté de son odeur.
Bien que l’ail soit doué de propriétés aphrodisiaques, une haleine imprégnée de son arôme a toujours été considérée comme peu favorable aux épanchements d’une tendre intimité.
Ses émanations indiscrètes effarouchent et mettent en fuite ce les jeux et les ris. »
A. Rome, il était défendu à ceux qui en avaient mangé d’entrer dans le temple de Vénus.
Un roi de Castille avait décrété que les chevaliers qui en auraient fait usage, seraient exclus de sa cour pendant un mois.
l’ail.
Horace avait l’ail en horreur. On connaît les imprécations terribles qu’il fulmina contre cette plante :
Parentis olim si quis impia manu Senile guttur fregerit,
Edat cicutis allium nocentius.
€ Si un monstre a de sa main impie étranglé son » vieux père, qu’on le condamne à manger de l’ail, » plus funeste que la ciguë. »
Virgile, qui avait les goûts bucoliques, faisait au contraire grand cas de la plante maudite par le convive de Mecenas :
Horace l’outragea, mais Virgile le loue ;
Il l’égale au doux serpolet,
Et sa champêtre odeur du berger de Mantoue Sut inspirer le flageolet.
L’épicurien de Tibur serait, aux yeux des partisans de l’ail , d’autant plus coupable de l’avoir invectivé, que ce végétal, qui croissait probable-
ment en abondance sur les hauteurs du Parnasse, a toujours été honoré comme ami des poètes et favori d’Apollon.
L’ail, en stimulant le cerveau, serait, dit-on, très favorable à l’éclosion des idées poétiques.
Ce serait à l’ail que la muse gasconne devrait peut-être sa verve et son originalité, et l’on s’est étonné de ne pas le voir figurer dans les luttes poétiques du Capitole, entre l’églantine d’or et le souci d’argent.
C’est l’ail qui aurait inspiré à Ausone ses plus beaux vers et aux c( disciples de la gaie science » leurs rimes les plus riches et les plus harmonieuses.
Il y a là une question ardue de bromatologie littéraire; mais nous nous figurons difficilement Clémence Isaure demandant à l’ail ses délicates mélodies et ses suaves inspirations.
Il y a une soixantaine d’années, un poëte courtisan entreprit de chanter sur une lyre la plante que Virgile n’avait célébrée jadis qu’avec un «flageolet », et présenta l’ail à un point de vue
l’ail.
qui à cette époque était singulièrement propre à en relever le prestige.
Marie-Louis -Auguste, comte de Marcellus, pair de France sous Louis XVIII et Gascon d’origine, façonna une ode dans laquelle il place l’ail à côté du lys comme emblème héraldique de la maison de Bourbon.
On sait que lorsque Henri IV vint au monde, son grand-père lui frotta les lèvres d’une gousse d’ail et lui fit sucer quelques gouttes de vin dans une coupe d’or.
C’est l’ail qui pénétra d’un courage sublime Le jeune cœur du grand Henri.
Il partagea sa gloire, et ce roi magnanime Dut à l’ail les palmes d’Ivry.
On vit l’ail présider à l’heureuse naissance De son auguste petit-fils.
L’ail aime les Bourbons ; il est cher à la France ;
L’ail est le compagnon des lys.
Puisque de nos jours le culte du symbolisme a encore des fidèles, on pourrait presque se demander pourquoi le légume bien-aimé de Raspail ne figurerait pas à côté du lys sur le drapeau de la f rance, comme élément d’une heureuse entente et d’une sage conciliation.
Quoi qu’il en soit, l’ail était dans l’antiquité le symbole de la vie militaire.
Son suc est le lait des héros.
L’ail donne de la force et du courage. Il entrait comme élément essentiel dans la nourriture des soldats romains.
En Grèce , les lutteurs en mangeaient avant de descendre dans l’arène.
On avait remarqué, et c’est une observation vérifiée par les Anglais, que les coqs se battent avec plus d’ardeur quand on leur a donné de l’ail.
L’ail a toujours été le condiment du travailleur.
A Rome, les moissonneurs en faisaient grand usage; on lui attribuait la propriété d’éloigner les insectes et les serpents.
C’était aussi, si l’on en croit Emilius Macer, poète contemporain d’Auguste, un moyen de mettre les démons en fuite et d’écarter les maléfices.
l’ail.
Les anciens voyaient dans l’ail quelque chose de divin, qui avait la vertu de purifier l’homme de ses souillures.
On en mangeait trois fois le matin pour se rendre les divinités favorables. De là cette expression de Perse :
Prædictum ter mane caput gustaveris alli.
Si un jour l’ail devenait chez nous l’objet d’un culte, comme en Egypte, c’est certainement sur les bords de la Garonne qu’on lui élèverait les premiers temples.
L’ail fait les délices des peuples méridionaux; c’est dans le Midi de la France l’assaisonnement presque obligé de tous les aliments.
« Pour avoir, dit un auteur, une idée de la » grande consommation qui s’en faisait avant 1789, » — et cette consommation n’a certainement pas » diminué depuis, — il suffit de savoir que ladime » de l’ail rendait plus de 3,000 livres à l’arche- » vêque d’Albi. »
Notons que dans le Midi l’ail a une saveur infiniment moins âcre que dans les pays septentrionaux, où il excite une répugnance générale.
Le poëte ultra-royaliste que nous avons cité plus haut ne pouvait, en alignant ses vers en l’honneur de l’ail, passer sous silence les propriétés bienfaisantes de ce produit potager.
Il ne touche, du reste, cette corde que d’une main distraite, et ne consacre que la moitié d’une strophe aux vertus thérapeutiques du bulbe qu’il glorifie :
Il fait fleurir le teint des nymphes de nos rives,
Il plaît au dieu de la santé.
Quelle que soit l’opinion que l’on professe, on ne peut nier que l’ail ne soit le plus salubre des condiments, surtout pour les tempéraments lymphatiques.
Il imprime une heureuse stimulation à tous les systèmes de l’économie.
Il excite les fonctions digestives; c’est le correctif par excellence des aliments fades, lourds et visqueux.
C’est un vermifuge puissant et inoffensif.
Il combat aussi avec succès les fièvres intermittentes, et peut être d’un grand secours dans les
l’ail.
contrées brumeuses, humides, surtout lorsque la qualité de l’eau laisse à désirer.
Il y a toutefois des cas où il peut être nuisible.
On doit l’interdire à toutes les personnes sujettes aux irritations gastro-intestinales.
Il doit être proscrit du régime alimentaire des nourrices, car il diminue la sécrétion du lait, altère les qualités de ce fluide et donne des coliques aux nourrissons.
L’ail, dont l’odeur est si redoutée de nos petitesmaîtresses, est peut-être le remède le plus puissant qui existe pour combattre les vapeurs et les maux de nerfs auxquels elles sont sujettes, tandis que les parfums dont elles s’enivrent sont le plus sûr moyen de produire ces maladies et de les rendre quelquefois incurables.
Dans nos habitudes sociales, l’ail n’est guère accepté des gens du monde que lorsque la main discrète d’un cordon bleu intelligent en a sagement calculé la dose, et que son odeur est assez atténuée pour relever la saveur des mets sans se trahir d’une manière grossière.
Palladius prétendait qu’on pouvait dépouiller l’ail de son odeur fétide en ayant soin de le planter quand la lune est sous l’horizon, et de l’arracher quand elle est en conjonction.
Nous ne ferons pas aux horticulteurs l'injure de leur recommander ce procédé.
Le meilleur moyen de se débarrasser de l’odeur compromettante de l’ail, quand on a commis une infraction aux règles du bon ton, par exemple quand on a cédé à l’attrait d’une salade agrémentée de quelques croûtons imprégnés de l’arôme démocratique, ce serait — paraît-il — de mâcher quelques feuilles de persil.