CORNARO
L’âme et le corps doivent concourir dans un ensemble harmonieux au grand oeuvre de l’activité humaine.
L’art de bien ordonner sa vie consiste surtout à savoir mener de front les deux chevaux symboliques du philosophe grec, dont l’un, blanc comme la neige, cherche à s’élever vers le ciel, tandis que l’autre, noir comme la nuit, tend à s’abaisser vers la terre.
L’homme est une espèce mitoyenne entre l’ange et la bête.
Il faillit à ses hautes destinées quand il reste entravé dans ses attaches brutales ;
Mais il pèche contre sa vocation immédiate s’il ne fait que sentir et penser.
L’homme, pour être complet, doit avoir la pleine possession de ses facultés physiques.
L’enveloppe de Lame n’est pas une chose indifférente.
C’est bien assez que, même dans l’individualité la mieux équilibrée, le corps soit pour l’âme un triste réduit; au moins faut-il que cette émanation de la Divinité trouve dans les organes des agents dociles et infatigables.
L’homme qui néglige ses facultés corporelles pour vivre sans mesure de la vie de l’intelligence, est un cavalier qui n’est pas maître de sa monture.
Un savant n’est pas un homme libre quand on peut dire de lui ce que Mme de Chatenay disait d’un moraliste :
« Ce pauvre Joubert, il a l’air d’une âme qui a » rencontré un corps par hasard et qui s’en tire » comme elle peut. »
Le corps est le temple de l’esprit, et, comme disait Voltaire, « il est triste pour les dieux d’habiter des ruines. »
Mais souvent aussi, il arrive que le temple est splendide et la divinité absente.
L’excès du développement musculaire et l’ampleur excessive de l’étoffe organique semblent s' pposer au rayonnement cérébral.
Les athlètes se rapprochaient de la brute non seulement par la force, mais par la stupidité.
Euripide, sans se laisser éblouir par le faux éclat des couronnes qu’on leur prodiguait, les regardait comme un des plus grands fléaux qui pût peser sur la Grèce.
L’homme, en vertu de la dualité de son être, peut, en quelque sorte, doubler sa vie en mettant habilement en jeu, d’une manière successive ou simultanée, ses facultés physiques et ses facultés intellectuelles.
Par un admirable privilège, les exercices du corps et ceux de l’esprit se servent de délassement les uns aux autres.
Le corps ne se repose jamais mieux que quand l’esprit travaille.
L’exercice de l’intelligence trompe agréablement
la fatigue physique, en même temps que, chez les hommes adonnés aux travaux intellectuels, l’exercice corporel ranime la pensée et réveille l’imagination.
Les anciens ne séparaient jamais les exercices du corps de ceux de l’esprit.
Les gymnases rassemblaient à la fois les philosophes et les lutteurs.
L’Académie de Platon, les Portiques de Zénon, les Jardins d’Epicure et le Lycée d’Aristote, sont des témoignages que les plus grands philosophes aimaient à se promener en discourant.
Les hétaïres elles-mêmes savaient anoblir les plaisirs sensuels dont elles étaient les dispensatrices, en leur associant les pures jouissances de l’esprit.
Distinguées par leur grâce et leur savoir, musiciennes, poètes, cantatrices, philosophes, elles représentaient dans la société athénienne l’influence civilisatrice de leur sexe, les femmes légitimes, restant confinées au gynécée et vouées comme des esclaves au culte du foyer domestique.
Un grand art c’est celui de savoir se reposer d’un travail par un autre.
« Telle est notre nature, disait Feuchtersleben,
» que le repos nous délasse moins que la variété » dans le travail. »
Michel-Ange aurait-il vécu quatre-vingt-dix ans s’il n’eût passé, comme en se jouant, du ciseau à l’équerre et de celle-ci au pinceau?
La variété dans le travail est souvent le secret de son innocuité.
Voltaire avait dans sa chambre cinq pupitres sur lesquels il travaillait à cinq ouvrages différents.
Malgré l’activité fébrile dont il était dévoré, et bien que la nature, comme il le disait lui-même, n’eût donné à son àme qu’un étui mince et misérable, il vécut quatre-vingt-quatre ans.
Encore mourut-il, si l’on en croit ses contemporains , empoisonné par une dose exagérée de laudanum.
L’exercice musculaire semble réagir sur le cerveau par l’intermédiaire du système nerveux et exciter sa vitalité.
C’est en se promenant dans la forêt de Montmorency que J. -J. Rousseau a composé les plus belles pages de ses écrits.
Souvent même, chez quelques personnes, certains gestes automatiques semblent nécessaires pour faciliter l’éclosion de la pensée.
Ainsi Pompée se grattait le front du petit doigt; Cicéron se nettoyait les narines avec l’index.
Mirabeau rebroussait son épaisse chevelure ou froissait convulsivement les plis de son jabot.
Yergniaud agitait ses breloques; Robespierre jouait des deux mains sur le plancher de la tribune comme sur le clavier d’un piano.
Mme de Staël ne pouvait rien extraire de son cerveau si elle ne roulait entre ses doigts une boulette de mie de pain ou une petite branche d’arbre.
Charles Nodier connaissait un poëte qui saisissait entre les lèvres l’extrémité d’un fd roulé en petit peloton, et le faisait passer plus ou moins lentement dans sa bouche.
Quand le peloton y était tout entier, la strophe était faite.
L’idéal de l’hygiène, c’est l’accession des classes ouvrières aux jouissances de l’esprit;
C’est, pour les hommes qui vivent de leur intelligence, le réveil du goût des exercices physiques que les anciens ne séparaient jamais du travail de la pensée.
Toutefois, l’hygiène demande grâce pour les jeunes intelligences qu’on surmène à un âge qui devrait être exclusivement réservé au développement des forces physiques.
Pauvres enfants! Troupe joyeuse d’êtres riants et folâtres qui tourmentés par une exubérance de vie, (( sautent plus qu’ils ne marchent , chantent plus » qu’ils ne parlent. »
La première leçon qu’ils reçoivent, c’est celle de se taire et de rester immobiles.
Pour le pédagogue, bouger est une faute, parler est un délit, rire est un scandale.
Cinq cents ans avant Jésus-Christ, ces pauvres martyrs excitaient déjà la pitié d’un grand philosophe.
Anaxagoras ayant reçu, peu de temps avant de mourir, la visite des principaux chefs de Lampsa-
que, ceux-ci lui demandèrent s’il n’avait pas de vœu à former.
« Je ne souhaite qu’une chose, répondit-il ; c’est » que chaque année vous laissiez les enfants se » divertir en liberté pendant tout le mois anniver- » saire de ma mort. »
LA LAITUE
La laitue est l’herbe du sage.
Galien.
La laitue est déshéritée du prestige que donnent à certains végétaux l’élégance du port, l’éclat du coloris et la suavité du parfum.
Elle peut néanmoins rivaliser de noblesse avec les plantes les plus illustres; car les premières pages de son histoire remontent aux temps fabuleux.
La mythologie a consacré ses propriétés tempérantes et somnifères pour une fiction ingénieuse.
Vénus ne pouvait se consoler de la mort d’ Adonis.
Pour apaiser les ardeurs qui la dévoraient et trouver dans le sommeil l’oubli du beau chasseur, l’infidèle épouse de Vulcain se coucha sur un lit de laitue.
Cette plante potagère était en grand honneur dans l’antiquité.
Dioclétien oubliait les grandeurs en la cultivant avec amour dans son jardin de Salone.
Elle a fourni son titre de noblesse à la famille des Lactucins.
On sait, en effet, qu’à Rome les plus grands personnages se faisaient gloire de porter le nom des céréales ou des légumes dont ils avaient importé ou perfectionné la culture.
Les Romains estimaient tellement la laitue qu’ils en mangeaient plusieurs fois par jour.
Persuadés qu’elle dissipait les fumées de l’ivresse et disposait au sommeil, on la servait d’abord à la fin des repas.
Mais sous le règne de Domitien, on changea cette coutume et on la servit comme entrée dans les festins.
LA LAITUE
C’est ce qui faisait dire à Martial :
Claudere quæ cœnas lactuca solebat avorum Die mihi cur nostras inchoat ilia uapes ?
« Je voudrais bien savoir pourquoi la laitue qui » terminait les repas de nos aïeux, est maintenant » le prélude des nôtres. »
Il paraît même qu’à une certaine époque, pour concilier l’ancien usage avec le nouveau, la laitue figurait deux fois par repas sur la table des grands.
La laitue eut toutefois à Rome un moment de discrédit.
Un poëte comique, faisant allusion à ses propriétés anti-aphrodisiaques, l’avait appelée « la plante des morts. »
On se rappela qu’Adonis avait mangé de la laitue au moment où ses forces le trahirent dans sa lutte avec le sanglier.
Mais cette plante, suspecte pendant quelques années au peuple-roi, se réhabilita dans son estime.
Antonius Musa l’ayant conseillée à Auguste,
atteint d’hypocondrie, elle guérit le maître du monde.
On éleva une statue à l’heureux médecin, et la laitue fut plus en vogue que jamais.
Je suis surpris que la tradition n’ait pas fait ligurer la laitue dans le chaudron où la magicienne préparait les sucs d’herbes qui devaient rendre au vieil Eson la vigueur et la jeunesse.
Les anciens lui attribuaient, en effet, le pouvoir de prolonger l’existence.
Bacon lui- même, qui s’est préoccupé avec tant d’ardeur du grand problème de la macrobiotique, en conseille l’usage comme très favorable à la longévité.
Il pense que cette plante, en modérant l’ardeur qui consume l’existence, doit économiser les forces vitales et prolonger la vie en en ralentissant le cours.
Cependant, il ajoute que parvenu aux limites de la caducité, le vieillard doit user d’une alimentation un peu moins réfrigérante, et substituer l’endive à la laitue.
LA LAITUE
« Je conseille l’usage de la salade à tous ceux » qui ont confiance en moi, disait Brillat-Savarin. » J’ai coutume de dire qu’elle rajeunit. »
La laitue, si l’on en croit les anciens, serait un agent précieux d’hygiène morale.
Aucune plante ne serait aussi propre à entretenir cette heureuse harmonie de l’âme et du corps qui a été tant vantée par la philosophie.
En étudiant l’influence du régime alimentaire sur les qualités affectives et morales, on remarque que tandis que Galigula, Héliogabale, Caracalla, Tibère et Néron étaient de gros mangeurs de viande, Auguste, Tacite, Gordien III, se nourrissaient presque exclusivement de végétaux, parmi lesquels la laitue occupait le premier rang.
Il faudrait, je crois, que la plante dont nous nous occupons fût consommée en bien grande quantité chez un peuple en voie de perdition pour calmer les fièvres morales qui le consument : fièvre de l’or, fièvre de l’ambition, fièvre des plaisirs.
La laitue possède néanmoins des propriétés sédatives incontestables.
C’est un excellent moyen de se préparer à ce sommeil léger et paisible pendant lequel l’âme se réjouit en elle-même, pour nous servir de l’expression de l’Ecclésiastique.
Fatigué par de pénibles insomnies dues à ses grands travaux , Galien ne dut des nuits plus tranquilles qu’à l’habitude qu’il prit de manger le soir de la laitue.
Les vertus hypnotiques de ce légume étaient si célèbres autrefois qu’on s’imagina qu’il suffisait, pour procurer du sommeil à un malade, d’en placer à son insu et avec quelques précautions superstitieuses des racines ou des feuilles sous son oreiller.
Une propriété qui n’est, pas moins avérée, et qui recommande spécialement la laitue aux amis de la bonne chère, c’est d’être laxative et rafraîchissante.
Martial, qui vivait pauvrement chez lui, mais qui s’en dédommageait amplement chez les riches, — car les grands l’admettaient souvent à leur table
LA LAITUE
pour conjurer les agressions de sa verve épigrammatique, — se louait beaucoup de la laitue, qui lui tenait le ventre libre.
Il l’appelait « le repos de la bonne chère. » Gestaque nobiliura requies lactuca ciborura.
Les épicuriens, qui s’entendaient si bien à relever la saveur des plaisirs par d’ingénieux artifices et d’heureuses combinaisons , faisaient sous ce rapport grand cas de la laitue.
Les délicats et les gourmets ont remarqué que cette plante rend aux papilles gustatives l’impressionnabilité qu’elles ont perdue au contact de sucs trop irritants, et que rien n’est plus utile pour rafraîchir et calmer les entrailles échauffées par un régime trop animalisé.