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Sur les chemins de la croyance, V" partie, pp

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s'ensuit que le relatif est lui-même inconcevable, à moins d'être rapporté à un non-relatif réel. Si nous ne postulons pas un non-relatif réel, un absolu, le relatif lui-même devient absolu, ce qui est une contradiction. » Cette thèse a soulevé en son temps de sérieuses difficultés historiques, et certains de ses développements ont pu paraître faibles^. Il se pourrait; du moins les éléments doctrinaux d'importance mis en avant par Brunetière nous semblent subsister tous et le raisonnement qu'on vient de lire nous paraît de tous points rigoureux.

Mais notre intention n'est pas de reprendre cette critique à notre compte ; nous n'avons pas besoin de remonter si haut.

Par le fait même que le positivisme agnostique résout dans un sens négatif les problèmes qu'éveille la métaphysique, implicitement il leur délivre un certificat d'existence. Il a beau s'en défendre : « Ces problèmes, je ne les nie pas, je les ignore seulement » ; qu'importe, s'il est avéré que toute la valeur des résultats par lui admis dépend de la solution donnée à ces questions « principielles »? Que représentent les lois positives, que sont les rapports qu'elles ont pour seul but d'intégrer? M. Maurras, pour en revenir à lui, peut accorder à ces lois de nous permettre de prévoir : d'où, avec M. Lasserre, il sera tenu de reconnaître que la nature est constante, et toutes ses études sociales clameront quelesêtres concrets tendent à une fin déterminée, qu'il y a dans le monde subordination, hiérarchie. Mais cette constance de la nature, cette finalité, cette

hiérarchie, que sont-elles? d'où procèdent-elles? L'observation et Texpérience vous les suggèrent ; les objets extérieurs, le moi surtout en fournissent une réalisation concrète qui donne à l'esprit l'occasion d'en abstraire l'idée. Mais ces idées de fin, de cause, de substance, comme toutes les idées premières, nous ne les trouvons pas dans la nature sous la forme qu'elles ont en définitive dans notre esprit : objet d'ordre proprement intelligible, elles n'expriment pas seulement un être contingent, matériel, sensible, elles valent pour tout être, elles sont universelles et absolues et donc dépassent tout sens, toute imagination. C'est au reste ce qui fonde la valeur des principes où elles entrent: rapprochez des idées de cause, de substance, de fin.., les idées de commencement dans l'existence, d'être indépendant, d'activité, vous percevrez entre elles spontanément un lien objectif et nécessaire qui vaudra pour tout ordre de pensée comme de réalité. Les lois ainsi formulées ne seront imposées ni à la pensée, ni à la réalité en vertu d'une nécessité toute subjective, mais ce qu'elles définissent exprimera simplement ce que la réalité comme la pensée exigent pour être réalité etpensée. D'un mot, ces principes premiers de l'ordre objectif sont à la fois lois de l'être et lois de la pensée et qui n'admet celte identité foncière doit s'interdiie de penser ou renoncer à s'entendre lui-même.

Aussi ne saurait-on consentir avec l'école positiviste que les idées premières et les principes premiers de l'ordre objectif ou ce que, d'après eux, l'on est convenu d'appeler ainsi, conditionnent sans plus la découverte et la mise en formule des lois

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positives et n'ont aucune valeur absolue. A peine d'amputer l'homme de cela même qui fait sa grandeur, de le mutiler dans sa nature, vous ne pouvez l'enfermer dans des bornes aussi étroites. Pour ne citer qu'un exemple, vous n'avez pas le droit de lui interdire le problème de ses origines, et de sa fin. Là où surgit dans l'existence un être nouveau, il faudra de toute nécessité assigner une raison, une cause à ce phénomène. Sans raison d'être dans quelque ordre que ce soit, sans cause dans l'ordre réel, tout demeure inintelligible ^ ; quiconque s'interdirait la recherche des causes, des raisons d'être renoncerait équivalemment à se servir de sa raison faite pour comprendre et nous ne le pouvons pas. Or l'esprit, dans cette enquête, ne saurait s'arrêter aux antécédents immédiats, aux causes prochaines. Il voit l'insuffisance de toutes les causes, de toutes les fins, de tous les êtres particuliers à s'expliquer eux-mêmes et il n'aura de repos qu'il ne se soit arrêté à une cause, à une fin qui se suffise pleinement à elle-même, qui rende raison de toutes les autres. Trouver cette première cause et cette fin dernière, devient chez l'homme conscient une préoccupation qui ledomine, qui le tenaille, dont chaque réflexion constitue pour lui un stimulant nouveau. Vous pouvez regimber contre cette tendance impérieuse, vous n'en changerez pour autant ni votre nature ni la nature des choses ; vous ne supprimerez pas un problème qui se posera toujours en dépit de vos protestations ;

1. Nous ne disons pas à dessein «contradictoire»; la noncontradiction est une condition nécessaire, mais non pas suffisante d'intelligibilité et de vérité.

VOUS ne rabaisserez pas une question qui mérite après tout d'être examinée comme les autres, que dis-je? qui doit l'être avant toutes les autres et beaucoup plus que toutes les autres, puisque de la réponse qu'on lui fait dépend la valeur de toutes les connaissances et l'orientation de toute la vie.

Mais, disent ici les positivistes, nous ne nions pas ce problème, nous nous contentons de l'ignorer. — Vaine échappatoire : que vous le niiez ou que vous l'ignoriez, le résultat n'en sera pas moins ruineux pour toute raison et pourvotre œuvre même. Dans le cas de l'ignorance et de la « précision », en efFet, votre savoir demeurera hypothétique, incertain : vous pourrez vous glorifier de ne pas faire de métaphysique, mais vous n'aurez plus ni le droit ni le moyen de rien affirmer avec assurance et sur le terrain de l'action, vous serez désarmé comme le dernier des idéalistes subjectifs. Dans le premier cas, ou vous ne conserverez cette attitude qu'en négligeant, par une inconséquence flagrante, des faits dont votre méthode exige de tenir compte, et toute votre science restera suspendue comme l'exprime Taine « à un crochet peint sur le mur », incapable de satisfaire un esprit vraiment positif, — ou vous abandonnerez cette indifférence intenable pour prendre position.

Qu'on s'y résigne ou non, pour régir l'exercice de notre intelligence, pour légitimer nos moindres jugements et leur donner quelque poids, force est bien de sous-entendre les principes de raison d'être, de cause et de fin, d'y faire un appel constant encore qu'implicite. Le problème de la vérité ontologique surgit à propos de tout être et surtout

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à propos de l'homme lui-même, de sa pensée, de son activité : quelle est sa nature, quelle son origine, quelle sa fin ? — on ne saurait l'éluder et tant qu'on n'aura pas satisfait à ce besoin de savoir ses destinées, plus tenace que tous les instincts, contre lequel il est inutile de se rebeller, je veux dire tant qu'on n'aura pas répondu à ces questions inexorables : pourquoi, comment ? d'où venons-nous, où allons-nous ? nos choix et nos décisions ne trouveront pas de justification. — Aussi bien quelle inconséquence! vous lui reconnaissez, à votre raison, le pouvoir de discerner le vrai, de dégager des faits particuliers toutes les conditions qui commandent les lois naturelles, et vous lui refusez de connaître celles qui la commandent elle-même! Ce problème des causes et des fins ne vous harcèle-t-il donc pas avec une rigueur encore plus crucifiante que tout autre, et parce qu'il est plus universel, plus pressant, de quel droit l'écartez-vous ? Pour des philosophes qui veulent s'appuyer sur l'observation et ne négliger aucun fait, la contradiction est par trop choquante « Cette abstention systématique que les docteurs de cette opinion (positiviste) imposent à leurs disciples sur de graves problèmes, qui sont, de leur propre aveu, spontanément et nécessairement posés par la raison humaine, a quelque chose d'irrationnel et cause un certain malaise. 11 paraît étrange que la raison de tous les hommes soit condamnée par sa nature même à chercher un problème insoluble. Cela parait plus singulier encore, si l'on considère que c'est de la solution de ce problème que dépend notre destinée à venir et, par conséquent, que

devrait dépendre le gouvernement de notre vie actuelle K »

D'autre part toutes les lois naturelles des positivistes se réduisent à des rapports constants d'antécédents à conséquents. Mais cette constance suppose des liens de dépendance intrinsèque; ceuxci supprimés, le hasard seul devrait en rendre compte et il y échoue. Or toute dépendance intrinsèque ne trouve sa raison suffisante que dans un indépendant absolu qui la conditionne. Jusqu'à ce qu'elle ait rencontré ce point fixe où rattacher ses discours, l'intelligence reste hésitante et comme affolée : la loi, pour elle, demeure incertaine. Un raisonnement analogue, dont il suffît de renverser les termes, amène à confesser la nécessité d'une fin, centre immobile où convergent et retournent les rapports énoncés par les lois. Avant d'étudier la société, le monde physique, le monde moral et d'en déterminer avec précision les lois, il importe d'étudier les lois générales de l'être et les lois de la raison qui formule celles-ci, d'en marquer exactement la valeur et les conditions d'exercice : jusquelà, tout travail est vain.

Application au système de M. Maurras

Le système de M. Maurras, envisagé sous cet angle, apparaîtra forcément caduc et ruineux.

1. Abbé de Broglie, Le Positivisme et la Science expérimentale, t. I, p. XIII. L'auteur montre ensuite avec la plus grande force que a l'abstention des positivistes sur l'existence des causes et des substances ne subsiste que dans les questions théoriques ».

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L'ordre social qu'il a imaginé suppose l'autorité, la subordination des classes, celle des fonctions, les lois de continuité, de solidarité du présent avec le passé, la nécessité du pouvoir spirituel... Mais que vaut cet ensemble, que valent ses parties, si le système ne s'appuie à rien? Qui réglera les rapports des individus entre eux? L'utilité et la prospérité générale, répond-on, fin précise, bien suprême qui se soumet tout et qui se suffît. Mais d'où vient son caractère obligatoire et universel ? Pourquoi des êtres libres ne parviendraient-ils pas à s'y soustraire ?

L'on sait par quel subterfugeM. Maurras esquive la difficulté. 11 ne saurait être question, dans sa pensée, d'une obligation absolue; les lois s'imposent à lui comme une nécessité de fait, mais dans la mesure seulement où l'individu se sent porté par une inclination irrésistible à vouloir la prospérité générale. Une fois devenue claire cette évidence longtemps enténébrée, une fois devenu conscient ce vouloir qui peut-être a longtemps sommeillé en lui, il confesse l'empire souverain des lois et demande à l'induction scientifique, qui se fonde sur la constance de la nature, le moyen de réaliser la prospérité générale. Celle-ci l'avertit que le remède cherché se trouve dans un ordre social auquel préside une puissante autorité centrale, et il s'en rapporte aux données de l'expérience pour en promouvoir l'établissement.

Mais cet ordre suppose une fin qui commande à toute l'activité sociale, vers laquelle convergent tous les efforts élémentaires de la masse. Or est-il rien de plus métaphysique, de plus transcendant à l'ex-

périence? — Surtout les raisons de fait qui en ont rendu l'acceptation nécessaire ne militent-elles pas avec la même force, en faveur d'une autre fin qui la domine ?

Tout ordre dit au moins deuxtermes et une relation à un principe supérieur; ou, selon l'expression de saint Thomas : ratlonem prioris et posteriorls et relationem ad aliquod principium, 11 n'est pas de hiérarchie, d'autorité s'exerçant sur les inférieurs, qui ne comprenne ce prius et ce posterius. Reste à savoir quel est le principe, par rapport auquel l'un des termes est premier et l'autre second? La nature, répond M. Maurras. Ce quipeut s'entendre de diverses façons.

Evidemment, il ne s'agira pas de l'ensemble déjà constitué en un ordre ; ce serait supposer défini le critère de discernement cherché, lequel est, de par la logique, antérieur à la constitution de Tordre. Accordez-vous alors que l'ordre social se constitue par rapporta une fin qui se dégage de l'ensemble : on vous demandera quelle voie vous avez, suivie pour la découvrir. Ce ne saurait être a p/70/7; vous ne seriez plus ni positiviste, ni vous-même. La concluez-vous des inégalités de fait et des besoins généraux de l'humanité: force vous est de constater, en premier lieu, dansles divers éléments, une tendance avant toutindividuelle, confondue avec leur propre nature, qui les pousse à pourvoir à la conservation et au développement de leur être dans un sens absolument déterminé. Sans doute de leur réunion en corps, de leur subordination mutuelle, résulte un bien qui vaut par lui-même et mérite

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d'être poursuivi efficacement. Mais, quand le bien poursuivi par l'individu s'oppose à cette subordination, d'où tirerez-vous que le bien du plus grand nombrelemporte sur celui desindividus, que la fin supérieure de l'ensemble autorise la contrainte des récalcitrants et que cet ensemble lui-même a une fin supérieure à laquelle toutes les autres doivent être subordonnées? L'ensemble, en tant que tel, y suffîra-t-il et comment expliquerez-vous les inégalités concrètes, les nécessités de dépendance mutuelle qui permettent de réaliser cette fin, sans un ordre conçu antérieurement à l'existence de l'ensemble, sans une cause dans l'ordre des intentions, qui a assigné à ces contingences leur rôle par rapport au tout^?

Comte nous l'a dit dans ?>^ Politique positive: « Le caractère d'utilité est essentiel à la positivité de nos conceptions ^ » ; à l'utilité personnelle, dans sa philosophie, doit se substituer l'utilité générale, « la notion profonde des intérêts de ses nationaux, non de quelques-uns, mais de tous ^ ». Or l'intérêt national ainsi entendu, que vaut-il, que signifie-t-il, s'il n'est lié à des principes de tout point métaphysiques ? Et croit-on que la volonté se contentera,

1. J'entends bien que la plupart des positivistes se rejettent sur la solution naïve et simpliste de la « résultante des faits» : plus de fins, plus d'intentions, il n'y a que des résultats. Mais comment rendre compte de l'ordre évident, de l'idée visible qui préside à la marche des événements, à la production des faits et que la variété des éléments en jeu devrait rendre impossible ? Il est aisé de répondre : « la société est ordonnée, parce qu'elle fonctionne » ; mais ce disant on n'a pas expliqué pourquoi elle fonctionne d'une manière ordonnée et c'est là touto la question.

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