Le Correspondant, 10 juin 1908, p
comme norme de ses actions, d'une règle tout empirique, sans attache aucune avec un ordre supérieur?
Ici l'assurance de M.Maurras et des positivistes de son école devient vraiment consternante. Le bien suprême, la patrie ne se maintiendra que moyennant la collaboration de tous à l'œuvre générale et c'est dans cette collaboration et par elle que les individus retrouveront leur intérêt propre, leur bonheur. Mais l'obligation de prêter son concours à l'œuvre commune n'est pas, d'après M. Maurras, absolue, l'absolu étant inconcevable dans l'ordre de l'action aussi bien que dans l'ordre de la pensée. Tout ce qu'on a pu dire contre l'utilitarisme altruiste et relativiste, importé d'Angleterre, trouverait donc ici sa place et, à la suite de Jouffroy, dans son Cours de droit naturel, nous sommes prêt à dire à M. Maiirras : « Pourquoi suis-je forcé d'admettre qu'au moment présent l'intérêt général est préférable pour moi-même à mon intérêt individuel? Pourquoi dois-je croire que mon intérêt individuel bien connu, bien compris, est identique à l'intérêt général ? 11 me semble que ce qui m'est ici demandé n'est rien de moins qu'un acte de foi, acte de foi sociale '. »
1. Cf. G. Goyau, Rame de psychologie sociale, janvier 1908, à qui j'emprunte cette citation. — Que la monarchie de M. Maurras diffère beaucoup de l'utilitarisme anglais, je ne songe pas à le nier. Mais qu'importe, dans l'occui-rence, que le bien public y découle des institutions drainant vers le bien général les efforts individuels et non de « l'effort continu demandé à chacun dans l'intérêt du groupe » ? Dans l'une et l'autre hypothèse, il faut de toufe nécessité à un moment ou à l'autre envisager l'intérêt individuel et l'on ne pourra jamais esquiver cette question : qui me force à le sacrifier à celui de l'ensemble?
318 A TRAVERS l'œUVRE DE M. CH. MAURRAS
L'instinctde sociabilité est naturel chez l'homme. Mais qu'est-ce qui nous le fait préférer, ainsi que la patrie qui en est l'épanouissement obligé, à l'égoïsme et au culte de la personnalité ^? Nous avons entendu M. Moreau nous en avertir après Comte : « Ce n'est pas la raison, c'est le sentiment qui fait mouvoir les hommes ^ » ; il n'y a point de morale qu'on puisse imposer par des raisons à la raison, la morale concerne le sentiment, et elle ne peut s'inculquer que par les voies du sentiment. La raison ne connaît que des rapports : elle peut nous découvrir des conséquences bonnes ou mauvaises de telle façon d'agir ; elle ne peut nous faire appeler bon ce que nous jugeons mauvais, ni même nous faire préférer, dans un cas déterminé, et pour notre propre compte, un acte que nous jugeons bon en lui-même à un acte qui nous paraît seulement agréable. Jules Simon ne s'y trompait point et, comme l'a déclaré depuis le kantien Burdeau, « la morale ne s^impose pas par raison démonstrative, la morale doit être fondée sur une croyance^ ». Rien d'étonnant, dès lors, à ce que M. Moreau se rie d'un protestant qui définit la raison, « ce qu'on ne peut s'empêcher de penser malgré soi, en face d'un fait qu'il soit pour ou contre nous » ; et que Victor Cousin, avec sa « raison spontanée », excite sa verve. Il démontre, d'ailleurs, avec une convic-
1. Dans un sens qui serait peut-être contraire à celui de M. Maurras, ne pourrait-on répéter avec lui ce qu'il a écrit d'A. Comte : « La division des instincts en altruistes et égoïstes a-t-elle l'évidence que l'on souhaiterait »? [L'Avenir de Vintelligence^ p. 138.)