L Action française, 15 avril 1906, p
2. Les plaidoyers de l'Action française en faveur de la raison tendraient à le faire croire. Et je l'avais cru tout d'abord, en dépit d'affirmations de ce genre : les rationalistes « étaient conduits eux-mêmes par un certain sentiment qu'ils ont appelé « raison » et c'est proprement là l'équivoque rationaliste. Nous sommes conduits quant à nous par un autre sentiment, celui même qu'a formulé Barrés, le sentiment nationaliste; il n'y a pas de considérations intellectuelles qui puissent valoir en elles-mêmes contre l'un ou l'autre sentiment » [l'Action française, 15 mars 1906, p. 403). Après examen plus attentif et discussion avec l'un des principaux écrivains intéressés dans le débat, j'ai dû modifier complètement ce que j'avais tout d'abord écrit sur ce point dans les Etudes.
daiices sont bien vraiment pour nous l'essentiel ^. Il se pourrait; mais le terme auquel aboutissent et rationalistes et nationalistes n'est-il pas absolument identique, c'est à savoir un individualisme impuissant à faire valoir ses droits contre toute théorie adverse^ ?
Rationaliste pur et nationaliste agnostique
La source première de l'activité humaine, les impulsions les plus fécondes jailliront sans doute
1. Je sais bien que M. Maurras espère éviter la diflBculté en établissant dans l'Etat un organe chargé d'enregistrer les véritables besoins de la masse et d'y pourvoir : « le devoir patriotique ne s'impose à tous et toujours que dans les manuels, il s'y impose en théorie et non pas comme sentiment, comme fait. Dès que nous parlons fait, nous touchons à de grands mystères. Une patrie destinée à vivre est organisée de manière à ce que ses obscures nécessités de fait soient senties promptement dans un organe approprié, cet organe étant mis en mesure d'exécuter les actes qu'elles appellent : si vous enlevez cet organe, les peuples n'ont plus qu'à périr » [V Avenir de l'intelligence^ p. 79). Qui ne voit la pauvreté de l'expédient et l'impuissance à laquelle sera réduit l'organe royal, si aucun principe ferme ne vient appuyer son autorité !
2. Si, étendant le débat, nous voulions étudier ici quelle idée M. Maurras se fait de la vérité, on devine aisément, d'après tout ce que nous avons exposé du système, que nous nous trouverions en présence d'une conception toute pragmatiste de la connaissance et de la certitude, qui met le critérium de cellesci dans l'ntilité sociale. Ne pouvant tout discuter à propos de tout, nous laissons à dessein de côté cet aspect du problème; nombre des considérations contenues dans ce chapitre peuvent d'ailleurs servir à le traiter, et pour ceux qui désireraient avoir sur ce sujet de plus en plus actuel une vue d'ensemble et une étude appi'ofondie, je ne saurais mieux faire que de les renvoyer à la Criterio'o^ia du P. Jeatiniere (Beauchesne, 1912), pp, 269-
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des tendances fondamentales de l'être, et ces tendances, il est loisiUle, si Ton veut, de les appeler sentiments K Dans ce sens, i\I. Moreau n'a pas tort de dire que ce n'est pas la raison, mais le sentiment qui « fait mouvoir » les hommes. Mais cette affirmation ne prouve rien contre les rationalistes ; au fond, ceux-ci ne soutiennentpas le contraire. Entre les divers sentiments d'ordre rationnel qui les conduisent, au témoignage de M. Moreau lui-même, et ces sentiments d'une nature si différente qui conduisent les nationalistes, en est-il un que l'on puisse nommer premier, lequel ait une judicature suprême sur tous les autres, et les régente impérieusement? Et s'il existe, quel est-il ?
Le rationaliste pur s'en remet à la raison, — à la raison seule, — de décider, mais en vain. La question reste, en effet, tout entière de savoir sur quels motifs elle décidera et si, pour cette tâche, elle se suffît à elle-même, ou si elle devra s'inspirer d'un principe supérieur. Si la raison est abandonnée à ses seules forces, il est trop clair qu'elle ne saurait s'obliger elle-même. Mais alors il y a lieu de croire
1. Le sentiment, tel qu'on l'entend dans cette philosophie du nationalisme, ressemble à s'y méprendre aux tendances foncières, innées ou acquises, dont les philosophes scolastiques ont tenu si g'rand compte et auxquelles ils ne cessent de recourir ; qu'on se rappelle plutôt l'importance de la théorie des « appétits n dans la métaphysique et la morale de S. Thomas. Mais ces appétits, ces sentiments, sans être la raison, deviennent bien, sous le contrôle de celie-ci, des « raisons », des motifs de raison qui aident à fixer cette croyance, prônée tout à l'heure par le « kantien Burdeau « et regardée par M. Moreau comme le fondement de la morale. Cette croyance, disons mieux, ce sens moral, ne s'est, en effet, jamais contenté de principes abstraits comme soutien; il prétend plonger ses racines dans la nature complète de l'homme et participer à la fois de la ce raison » et du « sentiment ».
qu'elle « vérifiera », selon des modalités propres à chaque individu, toutes les formes de sentiments, toutes les orientations de l'activité proposées à son appréciation et l'on n'arrive pas à expliquer comment un sentiment qui est toujours particulier, encore moins un terme abstrait, pourra s'imposera la raison avec un caractère obligatoire et commander l'activité dans sa totalité. La raison, pour <:/e'c/Wf^/-, aura-t-elle recours à un principe supérieur, nous sortons du rationalisme pur et nous retrouvons aussitôt l'absolu.
Pour le nationaliste agnostique, le problème se poserait de façon à peu près identique, si, après avoir confié à la raison le soin d'établir avec une rigueur toute scientifique les lois sociales et de nous éclairer sur les conséquences de nos actions, il lui donnait encore mission d'orienter souverainement la volonté. Patrie ou révolution, telle est l'alternative. Si c'est à la raison de décider en maîtresse absolue, vite on lui réclamera ses lettres de créance et la critique pénétrante du rationalisme, tentée par l'Action française elle-même, se retournera impitoyable contre elle.
Plus nous fréquentons l'œuvre de M. Maurras et plus nous nous persuadons qu'en dépit de ses affirmations relativistes et de ses appels passagers au sentiment, le postulat de la patrie est pour lui en premier lieu une donnée de l'intelligence qui s'impose à son esprit avec tous les caractères d'un impératif catégorique. M. Maurras est avant tout un cerveau : « la première des vertus, écrivait-il il y a vingt anS;, a son siège dans l'intelligence et elle
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consiste à raisonner proprement ^ ». La raison lui montre les conséquences effroyables de l'antipatriotisme, et elle lui montre par contraste les bienfaits tant pour lui que pour ses concitoyens, de cette institution naturelle qu'est la patrie ; elle lui montre surtout que ce qui est de nature ne se peut éluder, que l'homme, à moins de se détruire, de ne pas vivre conformément à ce qu'il est, doit s'y soumettre, qu'enfin il est tenu de ne pas se détruire, de se conserver et de vivre. En cela rien qui ne soit de la raison, qui ne soit logique, rien aussi qui le distingue d'un pur rationaliste. Cet instinct national, dont nous parlions plus haut, est chez lui claire vue de l'intelligence, qui se rend spontanément maîtresse de son objet, qui se laisse posséder par lui. Conscient de posséder enfin le vrai, il ne peut souffrir que les autres ne le possèdent point à leur tour. Et il se prend de passion pour lui : il faut que tous se courbent sous son joug irrésistible ; d'où le prosélytisme intransigeant, les impétueux élans en face de l'obstacle, dont il est coutumier.
Serions-nous alors au rouet, et M.Maurras va-t-il donner prise aux armes de ses amis ? Cette intuition, cette saisie du vrai politique, cet instinct national, sa raison va-t-elle en juger ou abdiquerat-elle au moment précis où son verdict est le plus nécessaire? Car enfin d'autres ont des intuitions différentes : agnostiques comme lui, ou même réalistes et désireux de vivre leur vie d'hommes, ils brûlent ce que vénère M. Maurras. Si la raison de celui-ci les condamne, sur quoi se basera-t-elle, en