‹ A travers l'œuvre de M. Ch. MaurrasChapitre 119 sur 155 · Histoire de ma vie, t. III, p · texte numérisé non relu

Histoire de ma vie, t. III, p

2. L'extraordinaire équipée de la bande Garnier, Bonnot.,. survenue au printemps de 1912 et les déclarations de ces misérables pourraient illustrer d'une manière singulièrement topique ce que l'on vient de lire : « Je suis un homme célèbre, écrivait Bonnot dans son testament à l'heure même où la police l'assiégeait dans son refuge. La renommée claironne mon nom aux quatre coins du globe, et la publicité faite par la presse autour de mon humble personne doit rendre jaloux tous ceux qui se donnent tant de peine à faire parler d'eux et n'y parviennent point... Il me faut vivre ma vie. J'ai le droit de vivre. Tout homme a le droit de vivre. Et puisque votre société imbécile et criminelle prétend me l'interdire, eh bieni! tant pis pour vous tous... » La société a eu raison de celte « imbécile et criminelle » révolte. Mais si le devoir au sens strict du mot n'est pas fondé «ur le droit de Dieu qui est notre fin dernière, que peut-on reprocher à ce malheureux sinon d'avoir mal calculé ses coups .-' — Dans le même ordre d'idées, je citerai ce fait peu connu, que je tiens

absolument à rien, de lui suggérer cette industrie cynique pour éviter la mort : « Prendre la fuite ou faire tuer quelqu'un à sa place ». Ce qu'il justifie ainsi : « Réfléchis, mon cher. A moins de conserver l'immortalité de l'âme pour les militaires, l'essentiel, dans une bataille, est de se sauver. Une manœuvre ne réussit pas sans faire tuer beaucoup de monde. Aie donc pour objectif principal de faire échouer la manœuvre de ton général. Ces gens-là ne se sont occupés qu'à imaginer des manières d'engager les pauvres gens, de façon qu'ils ne puissent plus reculer. Puis quand on s'est fait assommer pour leur plaire, ce sont eux qui se pavanent, qui passent pour des héros. Tiens-tu, Leporinus, à fonder la réputation d'un grand général au prix de ta peau ?» Et comme Leporinus ne vise pas si haut: « A la bonne heure, reprend Ganeo. Jouissons, mon pauvre ami, du monde tel qu'il est fait. Ce n'est pas une œuvre sérieuse, c'est une farce. Mais, pour cela,

d'un témoin oculaire. Il y a quelques année» dans une conférence contradictoire organisée par le Sillon à Paris, M. Sangnier avait exposé à sa manière les fondements de l'idée de patrie. L'anarchiste Libertad demande alors la parole; il « secoue » avec vigueur les systèmes « indépendants « qui aboutissent tous en pratique à nous assujettir aux autres hommes, à nous mettre vis-à-vis d'eux dans une « dépendance » humiliante etrigoureuse. « Je ne veux plus de Dieu comme fin dernière... mais je veux encore beaucoup moins de vous autres ! Je suis à moi-même ma fin dernière. Tout ce qui me plaira, je le ferai. Tout ce qui me déplaira, je le supprimerai... » Le président essaya d'une diversion aimable : « le citoyen Libertad ne jetterait tout de même pas une bombe dans un auditoire comme celui-ci qui l'écoute si patiemment ». Réponse : « s'il devait m'en revenir du profit sans aucun désagrément^ je le ferais tout de suite et sans ombre de scrupule». La leçon est à retenir; une fois Dieu écarté de la vie morale, cette logique individualiste ne connaît plus rien que le moi : elle est impitoyable et insaisissable.

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il faut éviter la mort. La mort est la faute irréparable. Celui qui se fait tuer pour quoi que ce soit est le nigaud par excellence ! » Et Leporinus de redire tout rêveur : « Si par hasard c'était Ganeo qui avait raison ^ ! »

Vous vous écrierez : « folie! » et nous en tomberons d'accord. Mais ce n'est là qu'un cri, un mouvement spontané de votre intelligence, qui a gardé sa droiture native et va sans détour au vrai : ou plutôt appelons cela intuition qui trahit l'aptitude naturelle de votre faculté à atteindre son objet, voire instinct intellectuel, si ces deux mots ne hurlaient de se trouver accouplés.

Pourquoi?... Pourquoi?... Question lancinante, inexorable : tant que vous n'y aurez pas satisfait, avec Leporinus vous gémirez votre refrain : « Si par hasard c'était Ganeo qui avait raison ! » Tant que votre intelligence n'aura pas montré péremptoirement que Ganeo a tort dans l'absolu et que la volonté doit se conformer au verdict de la raison, il n'est pas d'ordre social qui tienne. Raison, instinct pourront s'inspirer, au même titre, des principes les plus extravagants, les plus subversifs : le conflit est insoluble.

Nationalisme sentimental

Mais peut-être M. Maurras, avec MM. Moreau, Vaugeois et autres nationalistes démarque, posera-

1. Le Prêtre de Némi, act. III, se. m, dans Drames philosophiques, pp. 351-359.

t-il la question sous cette forme ^ : la raison se contente de nous faire connaître la nature de nos besoins, de nos aspirations et de nous renseigner sur les moyens de satisfaire ceux qui nous sont plus intimes ; elle nous permet de mesurer les effets de l'ordre social et de l'anarchie, sans usurper jamais la mission de choisir entre l'un et l'autre. Au sentiment seul, en dehors de la foi religieuse, reviendra de prononcer en dernier ressort; à lui de décider s'il convient de suivre le meilleur ou le pire. — Une telle conception, — encore que difhci-

1. Cette position est celle qu'il adoptait dans l'article du Correspondant que nous avons si souvent cité (cf. la Politique religieuse^ pp. 65 sq.) ; le rappel constant qu'il fait de la terre et des morts, ses vues sur le rôle du sentiment dans la vie sociale (cf. supra, p. 322) autorisent cette hypothèse. Pareille interprétation toutefois me parait difficilement conciliable avec le caractère de M. Maurras ; «lie fait violence à « ce Français classique, épris de la seule raison, réfractaire à tout mysticisme » tant religieux que sentimental, dont nous a parlé M. Moreau [V Action française, 1900, t. I, p. 748). M. Maurras reconnaît au sentiment un rôle exceptionn«»l dans la dialectique : c'en est à ses yeux le nerf et la loi {l Action française, 1" février 1908, p. 255), Mais tandis que, pour M. Moreau, le sentiment est l'arbitre suprême, pour lui le dernier mot doit toujours revenir à la raison : « A force d'éprouver toute vie et toute passion, les Athéniens ont dû en chercher la mesure autre part que dans la vie et la passion. Le sentiment agitait toute leur conduite et c'est la raison qu'ils mirent sur leurs autels. L'événement est le plus grand de l'histoire du monde » [Anthinea^, p. 84) ; et l'importance qu'il y attache, aussi bien que l'allure générale de sa pensée, nous manifestent avant tout en M. Maurras un dévot de la raison. C'est pourquoi je ne discute cette nouvelle hypothèse qu'en marge de ce que je crois définir le mieux sa manière. 11 est vrai que, chez les plus solides esprits, les antinomies sont toujours possibles !... D'ailleurs si on ne peut l'attribuer avec certitude à M. Maurras, cette théorie appartient sans conteste possible à M. Moreau et à quelques autres nationalistes de l'Action française : cela suffirait pour que je la présente ici.

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lement intelligible ^ , — nous rejette loin de « ces intuitions immédiates, de ces vues primitives que les spiritualistes cousiniens postulent arbitrairement comme des manifestations nécessaires de notre prétendue raison spontanée ». Ne va-t-elle pas cependant nous acculer dans la même impasse ?

On a peine tout d'abord, dans cette hypothèse, à s'expliquer que le nationaliste agnostique ne reconnaisse pas comme sujets de la « vraie raison humaine, de la raison civilisée », ceux qui n'aperçoivent pas la valeurdu sentimentnational. Il se flatte d'établir que la « véritable raison... reconnaît pour identiques aux exigences de toute culture humaine les exigences maîtresses du nationalisme français », et, pour lui, « cette raison compétente a le droit de se prononcer sur les opinions des individus comme sur les coutumes des peuples et elle se prononce identiquement chez tous ceux qui se déclarent avec sincérité ses sujets^ ». Mais cette intelligence, « petite chose à la surface de nous-mêmes », ne se trouvera-t-elle pas, quand il lui faudra nous éclairer, dans la même impuissance, et pour les mêmes motifs, que la raison du rationaliste? Sans règle comme celle-ci, sur quoi s'appuierait-elle pour juger? A ceux dont la raison rendra sur la valeur et les effets des sentiments un verdict opposé, parce que ses appréciations s'inspireront d'une règle dif-

1. Si l'on attribue au sentiment, la fonction de décider, de juger, quelles sont alors les limites de cette faculté connaissante? Dans quelle mesure s'oppose-t-elle, — sous le rapport de la connaissance, — à l'intelligence à qui cette mission semblerait vraiment revenir de droit? — A moins que l'on ne confonde sentiment, intelligence et volonté!

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