V Action française^ 15 mars 1906, pp
férente, à ceux qui ne réussiront pas à démêler ou à faire sur^^ir des profondeurs de leur individualité cet attrait pour l'intérêt national, n'aura-t-on pas de meilleure réponse à faire que de déclarer sans plus qu'ils ne sont pas « sains d'esprit » ? Si vous n'osez recourir à cet argument qui serait un avœu d'impuissance et découvrirait trop votre défaite, force vous sera bien alors de montrer pourquoi vos sentiments doivent être préférés à tous les autres et de quel droit vous allez les imposer à la foule. — Je vous entends répondre : « parce que nous leur trouvons des attaches avec un passé qui nous racine dans la terre des aïeux, qui nous constitue davantage nousmêmes ». — Mais pour tel autre, ces attaches signifient la servitude, le bien consiste dans la rupture avec ce que vous aimez et ce qui pour lui est une odieuse forme de servage. Où est le vrai? et cette politique, cette morale tout aristocratique, quel autre moyen vous reste-t-il de l'implanter en un pays que de recourir à la force brutale? Oui, à la seule force restera le dernier mot; mais sansqu'elle puisse alléguer à l'appui de ses prétentions d'autre motif qu'un instinct aveugle, d'intensité très variable, auquel d'autres instincts s'opposent en fait avec la dernière violence et des titres d'égale valeur. Conséquence immédiate : aussi longtemps que le nationaliste de cette nuance n'aura pas démontré la nécessité et l'universalité d'un sentimentaussi
1. On se rappelle que, pour la rie privée, M. Maurras et les nationalistes agnostiques de l'Action française se contentent de la morale commune. Mais celle ci, comme on s'en doute bien, ils négligent de nous dire sur quoi elle repose ; et lorsqu'un conflit
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particulier, aussi mobile que le patriotisme, dans quelle posture sera-t-il en face de l'anarchiste révolutionnaire? Croit-il sérieusement que cet amour du sol et de la communauté, parfois inexistant, toujours si délicat à préciser, sera capable d'entraîner la volonté, si cet amour ne se trouve relié lui-même à une volonté supérieure^? Tout au plus, l'anarchiste ou le sentimental reconnaîtra-t-il entre cet instinct et l'ordre social un rapport de convenance : mais un rapport de nécessité et d'obligation, il n'y faut pas songer.
Laconclusion s'impose : après avoirvu les nationalistes repousser l'individualisme rationnel de Kant etde Cousin, parce queleur théorie delà raison aboutissait au scepticisme absolu, et en fin de compte à lanarchie, on les verra se ranger à leur tour à un autre individualisme, sentimental celui-là, inspiré par un fîdéisme antirationnel aussi fragile que le premier, et à coup sûr beaucoup moins satisfaisant. En sorte que toutes les objections que M. Moreau
s élève entre les devoirs sociaux et les devoirs individuels, aucun principe n'est là pour le trancher avec fermeté. Aussi pourraiton fort justement leur adresser la célèbre apostrophe que le socialiste Allard lançait aux radicaux en pleine Chambre des députés le 20 janvier 1910: « Allons, MM. les radicaux, soyez francs, Dieu enlevé, il n'y a plus de morale une et nécessaire... » Et s il n'y a plus de morale une et nécessaire, que devient la société, que devient l'individu.'
1. Que le lecteur ne s'y méprenne pas : dans cette critique, je ne prétends nullement diminuer l'importance des sentiments, ni de ces attaches délicates avec le passé, le présent, qu'on s'épuiserait en vain à vouloir réduire en formules abstraites. Je les crois avec tous les philosophes réalistes l'un des éléments principaux et le signe le plus clair de la théorie traditionnelle (cf. tupra, p. 322, note sur les appétits). Je ne poursuis ici qu'un but : établir leur insuffisance.
adressait aux protestants et aux éclectiques français lui reviennent par ricochet, à lui et à tous ceux qui s'inspirent de son interprétation.
Nécessité d'un principe absolu pour fonder l'ordre
Individualisme sentimental ou rationnel ; le mot sonnera faux à beaucoup d'oreilles; nous le croyons cependant très exact. Que MM. Maurras, Moreau accordent davantage qui à la raison^, qui au sentiment, il n'importe : s'ils sont logiques avec euxmêmes, — et ils le sont, — ils doivent avouer que « les conséquences naturelles de l'anarchie une fois découvertes et reconnues par la raison étudiant les faits et en ce qui concerne la société et en ce qui concerne le moi lui-même, la raison n'a plus rien à dire à ceuxqui,en connaissance decause, s'obstinent dans l'anarchie » : ils n'ont « aucun moyen de
1. M. Maurras prévoyait-il l'objection lorsqu'il écrivait : « il n'y a rien de moins individualiste que la raison. En quelque sens que l'on reçoive ce mot d'individualisme, la raison ne peut l'accepter. La raison ne connaît pas l'individuel, mais le général. Les vérités qu'elle perçoit ne sont point librement admises, mais subies. La raison et la libre pensée sont en un sens deux ennemies » {V Action française, 15 oct. 1899, p, 314). L'on ne peut refusera ces réflexions une grande part de justesse, encore qu'on puisse n'être pas entièrement de l'avis de M. Maurras sur la connaissance intellectuelle de 1' « individu ». Mais si elles valent, ce ne saurait être que pour une raison avouant une règle supérieure, une intelligence et une volonté personnelles de qui elle dépende. En dehors de cette hypothèse, la position rigoureusement individualiste est seule concevable et nous venons de voir ce qu'il faut en penser.
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prouver à personne qu'il ne faut pas que l'individu s'insurge contre l'espèce, si cela lui apparaît, toutes conséquences pesées, le plus grand des biens ^ », et que leurs conclusions sociales et politiques s'imposent à tous. En se rangeant à ces déductions, ils ne signifieront jamais évidemment que la thèse nihiliste et révolutionnaire possède objectivement à leurs yeux la même valeur que la thèse réaliste nationaliste : les suites de l'anarchie leur paraissent au contraire inacceptables pour un esprit civilisé. Mais en présence de la prospérité générale et de ce qu'ils considèrent comme le mal individualiste et démocratique, ils doivent se dire impuissants à décider. Quant à se retrancher ici derrière les règles qu'a formulées la sagesse de tous les temps, ce serait un leurre : de quel poids peuvent-elles être dans un moment de crise ou près d'un esprit obstinément individualiste? L'existence de toute société est rendue parla impossible. En droit, les deux théories, dont aucune n'élimine l'autre, demeurent sur leurs positions et, en dépit qu'on en ait, il faut renoncer à établir que l'une a plus de valeur que l'autre.
Cet ordre politique et social, orgueil de M. Maurras et de l'Action française, que devient-il dans cette hypothèse? Dépouillé de tout caractère de nécessité, perdant ainsi tous les avantages que lui assuraient ses bases expérimentales et rationnelles, il n'est plus qu'un vain château de cartes, œuvre de politiciens en chambre et de dilettantes qui se consolent de leur éloignement des affaires en imaginant les plans de campagne les plus merveilleux,