Lettre de M. Moreau
mais oublient d'armer leurs troupes pour la bataille immédiate. Leurs projets évoquent la pensée d'ingénieurs imprévoyants qui construiraient les plus formidables cuirassés sans tenir compte des lois de la pesanteur, — H y a plus. Le nationalisme incroyant, en renonçant de lui-même à prouver qu'il a raison, doit renoncer à s'imposer à la France de notre temps. La masse, sous la poussée démocratique actuelle, lui est manifestement hostile; et l'on se flatterait en vain d'amener celle-ci à reconnaître dans le nationalisme l'expression de ses tendances, si ce doit être par la violence et par des procédés que l'on s'avoue incapable de justifiera Sur ce point nous serons d'accord avec elle et avant de nous incliner, nous exigeons des preuves et qui soient péremptoires ; jamais nous n'admettrons qu'on vienne nous prôner une philosophie de l'action qui enlève à l'intelligence son rôle de régulateur, sa maîtrise souveraine sur la volonté, qui dénie pratiquement à l'homme sa prérogative d'être raisonnable, qui le ravale au rang des animaux ou plutôt le met immédiatement au-dessous d'eux. L'instinct de la bête, qui ne s'embarrasse pas des complications du raisonnement, s'éveille sans tarder à la première rencontre et détermine infailliblement son activité. Dans l'hypothèsenationaliste, cet instinct qui nous donnera la volonté de servir le salut public ne prendra souvent conscience de
1. Noter que tout système ainsi réduit à en appeler au sentiment comme mobile dernier de l'action retombera fatalement dans la théorie démocratique du nombre. S'il ne sacrifie pas un jour ou l'autre à ses fallacieuses apparentes, que lui restera-t-il pour â« jurtiâër
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lui-même qu'après des efforts multipliés et la raison par les résultats qu'elle lui fournit, loin de l'affermir, le rendra indécis, flottant. Correspond-il d'ailleurs à nos véritables besoins, il nous faudra toujours l'ignorer, ou, nous autorisant des exemples inconciliables suggérés par l'observation, admettre l'indéfinie variété des instincts et nier en tous les hommes l'identité de la nature humaine... Ce n'est pas une solution, c'est une déroute.
Le nationalisme incroyant, malgré son infirmité, n'en veut pas moins imposer son système : il agit en tout comme s'il tenait la vérité, et ses lois, il nous les présente comme rigoureuses, preignantes. 11 fait bien dépendre leur observation d'une condition : f< i'/l'on veut que la patrie vive et prospère ». Mais si l'on ne veut pas, il n'a plus rien à dire, sinon qu'il recourra à la force et la mettra au service de ce qu'il regarde malgré tout comme un droit sans pouvoir en produire les titres. Il se fait le héraut d'une croisade sainte pour renverser la république par tous les moyens, préparer le coup d'Etat, bouleverser la société de fond en comble, afin d'édifier sur ces ruines une nouvelle France selon ses goûts et son tempérament. Les pires révolutionnaires, il est vrai, se plaisent à des perturbations analogues; eux aussi veulent tout détruire, sa)is doute pour le plaisir de détruire, et pour satisfaire leurs ambitions brutales, mais enfin pour réaliser une société qui réponde à leur idéal et qui soit également selon leurs goûts et leur tempérament. Comment le nationaliste agnostique étabîira-t-il qu'ils sont égarés? comment prouvera-t-il que ses vues sur la société remportent sur celles de l'anarchiste? Pratiquement
ses thèses auront tout juste la valeur des thèses nihilistes, c'est-à-dire aucune, et elles ne pourront se prévaloir d'aucun droit à rallier les bonnes volontés de la foule, à s'agiter, à changer l'ordre de choses établi. « Vous êtes optimiste : la société selon vous, en obéissant aux lois internes qui la travaillent, va infailliblement au bien : la vérité est l'expression de ces lois de la vie des sociétés. Mais je suis pessimiste avec Schopenhauer; avecNietzsche, je crois que la société est mal organisée, que le sage doit être rebelle à son action, qu'en définitive c'est folie de sacrifier un plaisir personnel, certain, à un intérêt social, éloigné, problématique. Qui jugera entre ces deux conceptions ? Apparemment votre raison, la mienne. Quoi qu'on en ait dit, le dernier mot de la critique appartient donc toujours à la raison individuelle^ » et tant que celle-ci n'aura pas rencontré son maître, Dieu, elle est en droit de ne reconnaître d'autre règle que son caprice.
En bref, seul ce qui revêt un caractère de nécessité et se fonde sur l'absolu peut être imposé et a droit à la soumission générale. Alors, de deux choses Tune : ou bien le nationalisme attribue à ses solutions un caractère de nécessité, ou il ne le leur attribue pas. Dans cette seconde hypothèse, toute sa propagande, ses méthodes, son existence même perdent leur raison d'être. Dans la première, il lui faut rendre compte de ce caractère de nécessité et il ne le peut qu'en cessant de l'appuyer en dernière analyse sur le sentiment, qu'en se réfugiant dans le réalisme intégral, l'objectivisme absolu. Fn