‹ A travers l'œuvre de M. Ch. MaurrasChapitre 129 sur 155 · Le Chemin de Paradis, pp. 293, 297. Cf. supra, p. 78 sq · texte numérisé non relu

Le Chemin de Paradis, pp. 293, 297. Cf. supra, p. 78 sq

conséquence, le caractère transcendant du Christ reconnu à dessignes évidents, comme tout s'éclaire ! L'ordre naturel d'abord va briller du plus vif éclat. Les relations dégagées de l'étude des Sociétés reçoivent leur complément obligé dans la volonté de celui qui les cause, qui les gouverne, qui les établit. La famille, la cité, la patrie, voulues et sanctionnées par l'auteur de la nature, trouvent un sens, et le citoyen qui les défend peut alors donner à son dévouement une vraie signification ^ L'Eglise, enfin, lorsqu'elle prêche l'obéissance aux princes, lorsqu'elle garantit le respect de l'autorité, lorsqu'elle discipline et virilise les âmes selon la doctrine du renoncement prêchée par son fondateur, n'est plus la dispensatrice de remèdes fallacieux, à l'étiquette trompeuse ; elle ne s'illusionne plus sur le fondement de sa doctrine de bienfaisance et d'amour : ce qu'elle distribue, c'est le pain substantiel de la vérité, non la chimère d'un désespérant « relativisme ».

1. Ce qui eût évité à M. Maurra s d'écrire, dans ce trop fameux article de l'Action française du 15 octobre 1899, qui fait tache dans son œuvre, une page où il protestait au moins indirectement contre les « tentatives faites pour incorporer la patrie et, plus anciennement, la famille à l'idée morale et religieuse », et où les titres de peuple de Dieu, de Fille aînée de l'Eglise, qui sont la plus pure gloire de la France, étaient traités avec une désinvolture affligeante à l'excès (p. 308). Répétons-le, M. Maurras n'écrirait plus cela aujourd'hui, et il y aurait injustice à trop insister sur ces écarts lointains de langage. Mais pourquoi nous a-t-il redit avec tant de force que le fond de ses idées n'avait pas changé en matière philosophique, et pouvons-nous empêcher que ces boutades regrettables ne soient en effet un épanouissement naturel de son agnosticisme ? — Sur la nécessité de relier l'idée de patrie à l'idée de Dieu, on trouvera quelques pages pénétrantes dans un discours de M. de la Taille sur les Sources religieuses du patriotisme, pp. 17-24 (Tours, Mame, 1907).

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Et si nous poursuivons, par delà l'ordre social, n'est-ce pas l'ordre entier du monde qui s'explique ? Une fois Dieu prouvé, la plupart des difficultés qui arrêtent nos agnostiques modernes et ceux de l'école de M. Maurrasen particulier s évanouissent d'ellesmêmes, ou du moins trouvent une réponse pacifiante. Avant de clore cette discussion, parcouronsen quelques-unes : notre « solution logique » et la promesse que nous faisions en commençant aux incroyants d'Action française appellent ce supplément de lumière.

De quelques énigmes

Pour des esprits habitués aux méthodes positivistes, la coexistence du fini et de l'infini constitue l'une des principales objections contre toute doctrine métaphysique et religieuse ; ces deux termes leur semblent s'exclure l'un l'autre et ne pouvoir être maintenus simultanément : aussi s'en tiennentils, comme nous l'avons vu, au fini. Mais devant la coexistence de fait, que reste-t-il de ce qu'ils croient une contradiction? Contre un fait certain, une montagne de syllogismes ne vaudra jamais rien! Or que le fini, que le limité soient, il n'est que d'ouvrir les yeux pour le constater. Mais que l'infini existe, la raison appuyée sur l'expérience l'établit invinciblement. Prenant pour point de départ, comme nous l'avons fait nous-même, les êtres essentiellement contingents que nous sommes et qui nous entourent, et armée du seul principe de raison d'être

dont les positivistes de l'école de M. Maurras ne mettent en doute ni l'évidence ni l'objectivité \ elle arrive à cette conclusion certaine : sans Dieu rien n'est^ le monde repose sur le néant : il s'est tiré lui-

1. M. Maurras n'admet pas que le principe de raison d'être et donc aussi le principe de causalité qui en est un dérivé immédiat, soit réductible strictement au principe de non-contradiction, en d'autres termes qu'il y ait contradiction formelle, à aflBrmer la possibilité d'un commencement absolu : il ne s'ensuit nullement qu'il en nie l'évidence ou l'objectivité. — Leibniz [Monadologicy n. 31, 32), et à sa suite, nombre de philosophes spiritualistes (parmi les plus récents, je ne citerai que A. de Margerie, Congrès scient, intern. des cathol., 1888, t. I, pp. 276- 286 et Laminne, Revue néo-scolastique , nov. 1912, pp. 453- 489) qui défendent naturellement le caractère de nécessité absolue de ces principes, n'admettent pas davantage cette réduction formelle et les maîtres de la scolastique se sont bien gardés d'affirmer que toutes nos certitudes en supposaient la possibilité. Là où le principe d'identité ou de non-contradiction est violé, pas de connaissance possible et nos affirmations comme nos négations n'auront de sens qu'à la condition d en respecter la judicature suprême. Mais faire rentrer tous les jugements métaphysiques et d'ordre re'el^ en particulier le principe de raison d'être, dans le schème logique A= A, vouloir que leur prédicat soit contenu dans le concept formel de leur sujet, comme le suppose le principe d'identité dans l'ordre purement logique, c'est ce que soutiennent beaucoup de dogmatistes actuels, mais ce qui ne nous paraît ni nécessaire, ni évident. Le principe de raison d'être et le principe de causalité ne sont ni moins objectifs, ni moins certains parce qu'on n'aura pas établi l'identité /brweZZcde leurs termes et, parce qu'on n'admettra entre ces mêmes termes qu'une relation essentielle de convenance et non pas de contenance, ils ne s'imposeront pas moins à l'esprit comme une loi des choses^ sans laquelle i-ien de ce qui est ne saurait ni être, ni se comprendre. Ces principes expriment une identité réelle dont la raison ontologique est que leurs termes représentent des notes qui conviennent nécessairement au même être et dont la raison logique qui nous les fait afiBrmer est que la convenance réciproque de ces termes se manifeste à nous comme nécessaire. L'intelligence ne les crée pas plus qu'elle ne crée les jugements particuliers d'existence du moi ou du monde extérieur et elle en perçoit l'objectivité avec une clarté aussi décisive. Quiconque les nierait ne formulerait donc pas une proposition contradictoire en elle-même»

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même du néant'... M. Maurras recourt à cette méthode dans toutes les que3tions politiques et scientifiques. Mais s'il admet les données de l'expérience et l'objectivité des principes de raison dans la détermination des rapports qui unissent les êtres entre eux, de quel droit les frapperait-il de suspicion, quand il s'agit du problème non moins impérieux de leur origine et du fondement de ces rapports? Ce serait illogisme pur.

Mais le mal, le mal physique et la souffrance, le mal moral et le péché ! Comment un être infini en perfection, et donc en bonté, et donc en puissance, peut-il le permettre? Comment peut-il créer d'autres êtres que torturera la maladie, que fauchera la mort, des êtres qui ne seront pas nécessairement damnés, mais dont la nature est telle que nécessairement ils pourront se damner? — Ce problème, il

mais se contredirait^ parce qu'en réalité, par ailleurs, il les admettrait, l'intelligence faite pour comprendre ne pouvant renoncer à comprendre, en dépit qu'elle en ait, et donc ne pouvant renoncer au principe de raison suffisante, ou d'universelle intelligibilité. Si M. Maurras s'en tient à cette position, comme il le doit, il ne peut échapper aux conséquences qui suivent.

1. L'existence des deux termes une fois admise, les explications de leur simultanéité ne font pas défaut (Cf. Pinard, Diction, de tkéol. cathol. , Alt. Création, col. 2087-2089). Contre cette coexistence de l'infini et du fini, je ne citerai que cette objection qui m'a été posée par un incroyant d'Action française : « l'être infini, s'il existe, ne peut produire qu'un être qui lui soit non pas analogue, mais égal en perfection : operari sequitur esse », Pour résoudre la difficulté, il n'est que de considérer l'activité des êtres contingents qui tombent sous notre observation; ces êtres sont très loin de produire toujours un effet égal en perfection à leur degré d'être : pourquoi dès lors soumettre l'infini à une telle nécessité } De plus l'existence de plusieurs infinis en perfection répugnfi métaphysiquement. Enfin l'axiome operari sequitur esse signifie bien que l'activité d'un être doit éir^ proportionnée h sa nature; il n^a jamais voulu dire que son terme dut lui être égal.

faut en convenir, est le plus redoutable qui soit pour notre raison vacillante et voilà bien des siècles, avant comme après saint Augustin, que la foi de plus d'un fidèle a sombré contre cet écueil, que la bonne volonté de l'incroyant s'y est brisée. Mais avant d'essayer de le résoudre, il y a lieu de poser une question préalable : est-il sage de prétendre en pareille matière obtenir le dernier mot et n'est-ce pas là tenter l'impossible?

De toutes parts, dans la nature même sensible, le mystère nous enveloppe etnotre pauvre raison a vite fait d'atteindre les limites du connaissable. Que les positivistes s'abstiennent de toute spéculation métaphysique qui dépasse l'ordre sensible dans la crainte de s'égarer, c'est là une précaution excessive, une timidité intolérable, mais qui contient un précieux aveu. Pourquoi ne pas s'en souvenir lorsque, tâchant à approfondir l'idée de Dieu, sa nature, son activité ad intra et ad extra^ on se trouve en présence de profondes obscurités. Dès là qu'il s'agit de l'être infini en perfection, ne doit-on pas de toute nécessité, à un moment ou à l'autre, se heurter à l'incompréhensible ? Vouloir épuiser l'intelligibilité de Dieu, ce serait vouloir s'égaler à lui, être infini comme lui. Or le problème du mal appartient à cette catégorie de vérités qui ne sauraient être pleinement comprises que si Ton a pénétré ce qu'il y a de plus intime en Dieu, et qui est sa liberté : une explication définitive de cette énigme devra donc toujours nous être refusée.

La psychologie humaine s'épuise à disserter sur la nature du libre arbitre et désespérant de nous en donner une analyse exhaustive, combien n'ont

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rien trouvé de mieux que de le nier : manière assurément commode de procéder, mais qui laisse la question entière. On peut nier en paroles le libre .arbitre, on n'en continuera pas moins en pratique d'y croire, et les plus subtils sophismes ne réussiront point à évincer le témoignage de la conscience morale, non plus que celui de la conscience psychologique. Mais de donner une explication adéquate de cette puissance qui se détermine ellemême, il n'y faut pas songer et ceux qui admettent son existence ont vite fait de se déclarer incapables d'en démonter le mécanisme. — Lorsqu'il s'agit de Dieu, dont le vouloir n'est pas une puissance, mais s'identifie avec l'acte même de son être infini; de Dieu, dont l'indépendance est absolue, dont la raison dernière d'agir ne peut être que luimême, aurons-nous la naïve impudence d'épuiser les motifs, qui l'inclineront à choisir tel ordre de choses de préférence à tel autre, à créer tel monde plus ou moins parfait, plutôt que tel autre? Autant vouloir pénétrer l'essence divine dans ce qu'elle a de plus inaccessible. A moins de nier la liberté même de Dieu, force est de renoncer à scruter les insondables décrets de la Providence ! Rien d'ailleurs de plus raisonnable ni de plus conforme à notre condition de créature et parce que quelque chose nous échappe qui doit nous échapper jusqu'à l'heure où Dieu se manifestera à nous dans la vision de son essence, ne nous insurgeons pas contre l'inévitable. Tachons plutôt de lever les contradictions que nous semble impliquer l'existence du mal dans le monde : nous ferons œuvre plus utile et la tâche après tout n'est pas si malaisée.

L'existence de l'être infini étant prouvée, nous savons a priori que rien ne peut faire échec à ses attributs essentiels, que tout ce qu'il fait est non seulement juste, mais bon. L'existence du mal ne saurait donc contredire à ses perfections. Et en effet qu'il y ait du mal dans le monde, comment le philosophe en serait-il surpris ? « C'est parce qu'elles sont limitées que les créatures sont passibles dans leurs actions et réactions réciproques, mal physique; que les volontés libres sont muables et peccables, mal moral ^. » L'existence du mal physique n'a pas besoin d'explication; elle ressort trop évidemment de la nature d'êtres composés de matière; et quant à la douleur, elle découle naturellement de la sensibilité.

Aussi bien qui ne voit les incomparables avantages de la souffrance ? Pour qui croit en Dieu créateur et rémunérateur, à l'immortalité de l'âme et à la vie future, les tribulations et les épreuves, quelles qu'elles soient, deviennent un moyen d'expier ses fautes et d'acquérir de nombreux titres à une récompense plus grande. Mais à quoi bon répéter ce que des philosophes comme Leibniz, ce que tant d'ascètes et de saints ont si magnifiquement mis en lumière ? Le scandale, il est vrai, n'en reste pas moins des épreuves qui attendent les justes et les faibles, des prospérités dont jouissent les impies : « Pourquoi, se demande saint Jérôme, la tendre jeunesse et l'enfance innocente sont-elles moissonnées dans leur fleur, tandis que des misérables adultères, homicides, sacrilèges sont pleins de sève et de santé et blasphèment Dieu à leur

1. Pinard, Diction, de théol cathol.^ article Création^ col 2162.

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aise?» Avec saint Paul, il répond tout d'abord : « O altitude! o profondeur de la sagesse et de la science de Dieu; insondables sont ses jugements et impénétrables ses voies ^ » Mais l'Ecriture lui fournit au livre de Job une solution plus pacifiante, encore qu'elle demeure indirecte. Job avait demandé à Dieu la raison de ses malheurs et Dieu lui fait comprendre que sa demande est vaine : il n'a aucun droit vis-à-vis de l'Eternel, il n'est que créature et que dépendance; qu'il s'en remette de tout à Yahweh. Aussi bien l'homme qui soufFre n'a qu'à jeter les yeux surles merveilles de la création : il y découvrira « une sagesse, une Providence, une adaptation parfaite des moyens aux fins qui attestent dans leur auteur une bonté absolue et doivent apprendre à l'homme à accepter humblement et sans murmurer tout ce que le Tout-Puissant peut ordonner ou permettre^ ». Devant ce spectacle, bien mieux qu'en s'engageant dans des investigations vouées d'avance à l'insuccès, le cœur s'apaise; il se heurte bien au mystère, mais il se sent enveloppé dans la bonté divine et toute souffrance se transforme pour lui en une marque de l'amour du Très- Haut. Pensée singulièrement consolante et élevante! Saint Jérôme y insiste longuement dans sa célèbre lettre à Paula sur la mort de Blésilla : retenons-en au moins ces traits : « Paula, Dieu est bon et tout ce que fait un Dieu bon nécessairement est bon aussi. Il m'envoie le veuvage; je pleure ce malheur, mais puisque c'est la volonté de Dieu, je le porterai avec résignation. Mon fils uni-

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