ARGUMENT INDIRECT
A cet argument direct proposé par le Cardinal Mercier, il ne sera pas inutile d'ajouter cette objection fort grave contre les négations positivistes que développe Mgr d'Hulst dans ses Mélanges philosophiques^ pp. 323 sq.
f.es positivistes de toute nuance, à l'opposé des métaphysiciens prétendent que le fond de l'être nous échappe entièrement et que, sous les fantômes mobiles et relatifs que sont les phénomènes, rien de réel ne se cache, si ce n'est peut-être comme s'exprime Taine « une possibilité permanente de sensations ». La science cependant à laquelle croient ces mêmes positivistes ne peut se passer des notions qui sont l'objet propre de la métaphysique, je veux dire la substance, la cause, la fin. Elle croit à la substance, puisqu'elle vit de sa recherche; sous le monde apparent, c'est le monde réel qu'elle veut atteindre et «l'élément ultra phénoménal, le noumène matériel, voilà ce que la science
ne cesse de poursuivre et d'enserrer dans ses approches concentriques » : les exemples seraient faciles à produire.
De même la cause, par l'intermédiaire de la notion de «force» ou, si l'on veut, de celle d'« énergie», se trouve au fond de toutes les recherches scientifiques. Qu'il s'agisse d'une explication mécanique de l'univers ou d'une explication énergétique, il n'importe : la force, l'énergie ne sont rien, si elles ne sont pas la propriété d'un être. Or un sujet doué de ces propriétés, « c'est une cause, c'est-à-dire un être réel dans lequel vous pouvez considérer tour à tour ou le caractère de sujet existant (la substantialité), ou celui de sujet agissant (la causalité). Mais de même qu'il n'y a pas d'existence sans existant, il n'y a pas d'activité sans agent ».
Quant à la finalité, elle est incluse dans la recherche des lois. Les positivistes, il est vrai, répondent qu'il leur suffît d'une finalité relative, d'une «simple résultante des faits » ; l'idée de fin est la résultante d'une tendance anthropomorphiste qui nous porte à projeter sur les choses l'ordre subjectif de nos pensées et à modeler sur notre mode personnel d'action l'activité fatale de l'univers ». Mais cette réponse n'est qu'un leurre. Il resterait d'abord à expliquer d'où vient cette tendance : « Si l'esprit de l'homme cherche et trouve partout Tordre dans la nature, n'est-ce pas parce que les traces de l'ordre y sont évidentes? » Aussi bien la méthode même d'investigation scientifique, si fort en honneur de nos jours, qui part de l'observation, construit des hypothèses et procède par expérimentation, suppose la finalité. Si le savant imagine Thypothèse, c'est
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qu'il croit à l'ordre et si l'hypothèse se vérifie dans tous les cas observés, c'est que l'ordre existe .
Sans doute cet argument n'est qu'un argument indirect: il ne laisse pas cependant d'avoir une réelle valeur.
APPENDICE V Le relativisme réaliste de M. M aurras
Ayant écrit de M. Maurras que sa philosophie pouvait se définir un « relativisme réaliste », j'ai été vivement attaqué sur ce point. Je crois cependant devoir maintenir ce terme qui me paraît définir au mieux, en dépit de ses apparences contradictoires, la philosophie de M. Maurras, tout de même du reste que celle d'A. Comte. Il ne sera peut-être pas inutile de dire ici brièvement pourquoi.
Dsiasle Système de politique positwe (t.I, pp. 57-58), Comte donne comme caractéristique de sa philosophie la réalité et \di relativité, et cela signifie, comme il l'explique ailleurs [Cours de philosophie positive, t. VI, p. 701), que le positivisme ne connaît « que les faits appréciables à notre organisme, sans pouvoir jamais obtenir aucune notion sur la nature intime d'aucun être, ni sur le mode essentiel de production d'aucun phénomène ». Si de telles déclarations n'autorisent pas à appeler le positivisme un relativisme réaliste, il faut renoncer à parler en français. Tous les historiens autorisés du positi-
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visuie, voire les manuels élémentaires de philosophie, s'expriment d'ailleurs dans le même sens. Pour M. Levy-Brùhl par exemple (La philosophie d'Aug. Comte, pp. 74 sq.), le caractère de réalité revendiqué parComte désigne dans la connaissance scientifique le rôle de l'objet, c'est-à-dire des phénomènes, des faits par opposition au sujet. Or ces phénomènes, ces faits, comme il l'établit pertinemment, ne sont pas seulement dans la mesure où ils sont perçus. La science d'après cette théorie peut atteindre et elle atteint, quand elle ne porte pas sur le sujet lui-même, quelque chose d'extérieur au sujet, de distinct de lui, qui s'impose à lui, dont il n'est pas la source: et cela est bien du réalisme, empirique, j'y consens, mais réalisme tout de même. Ce premier point acquis, reste à déterminer ce que vaut ce réalisme. La réponse à cette question définit le second caractère essentiel de la philosophie comtiste : or celui-ci est la relativité, puisque l'on sait assez que Comte nie toute métaphysique, toute possibilité d'atteindre l'absolu.
Quelle que soit au reste l'idée que l'on se fasse delà philosophie de Comte, il n'est que de connaître tant soit peu superficiellement la philosophie de M. Maurras pour convenir qu'elle est bien, elle aussi, un réalisme relativiste. Si l'on en veut des preuves et savoir en quel sens il peut être et est de fait appelé « réaliste », il suffira de lire l'étude de M. Moreau qui a pour titre : « Un politique réaliste » (r Action française, l®*" et 15 mai 1900) ; et quant à son relativisme, nul n'ignore qu'il professe sur la « nature intime des êtres» exactement la même doctrine que Comte.
Cependant à quiconque hésiterait encore à attri-
buer cette dénomination à Comte et à M. Maurras, nous serions tout prêt à concéder qu'elle convient avant tout à Spencer : « Le noumène nommé partout comme l'antithèse du phénomène, nous dit l'auteur des Premiers principes^ est pensé partout et nécessairement comme une réalité. Il est rigoureusement impossible de concevoir que notre connaissance n'ait pour objet que des apparences sans concevoir en même temps une réalité, dont ces apparences soient les représentations. En effet l'apparence est inintelligible sans la réalité» (Premiers principes^ p. 78). M. Maurras n'entre pas dans ces précisions. Le phénomène est-il seul à être, se suffît-il à être? question métaphysique à laquelle il se dérobe en avouant son impuissance absolue à se prononcer sur l'existence ou la non existence, la nécessité ou la non nécessité du noumène et en voulant s'en tenir à un point de vue exclusivement relatif. Il n'en reste pas moins que le phénomène représente pour lui quelque chose d^ objectifs de réel, de distinct du sujet, quelque chose que perçoit et atteint celui-ci : c'en est assez pour légitimer l'épithète de « réaliste » ? Mais parce que les deux termes de réaliste et de relativiste conviennent en fait à M. Maurras, il ne s'ensuit pas toutefois qu'ils ne doivent pas s'exclure et nous croyons avoir en effet montré qu'ils s'opposent contradictoirement.
APPENDICE VI Démocratie et Christianisme
Nous avons écrit p. 147 que Ton pouvait défier tous les démocrates chrétiens de prouver par l'Ecriture et la Tradition, c'est-à-dire en s'appuyant sur desargumentsd'ordre.théologique,quela« République était un aboutissement logique, une extension naturelle des principes surnaturels catholiques». Encore que nous n'ayons nullement l'intention de traiter dans le détail cette question délicate, il nous paraît utile d'ajouter ici à ce propos quelques notes qui se rattachent étroitement aux controverses soulevées par le cas Maurras.
11 en est en effet qui veulent couvrir leurs revendications démocratiques du pavillon de l'Eglise. A les entendre, celle-ci, la plus forte autorité qui soit, nous entraînerait à l'émancipation progressive de toute autorité! Les obstacles à vaincre, les préjugés à renverser ne manqueraient certes pas. Mais il faut renoncer à endiguer cette force en marche, ce grand courant qui entraîne l'âme chrétienne vers le plein épanouissement de sa conscience et de sa respon-
sabilité. — Le rêve a de quoi séduire ; ce n'est qu'un rêve. L'Eglise jamais ne le caressa; mais aujourd'hui elle estd'autant moins disposée à l'entretenirqu'elle sent davantage le besoin de résister à l'effervescence causée par la poussée individualiste : elle affirme plus que jamais son autorité, et ne néglige rien pour unir de plus en plus ses membres à la tête. Dès lors, comment favoriserait-elle des théories subversives de l'ordre social ?
Mais l'esprit de l'Eglise, dit-on, est démocratique. — 11 faut le croire bien plutôt un esprit d'autorité. Cet esprit se manifeste par l'attitude, par la forme extérieure. Or n'en déplaise aux tenants de la démocratie, la forme donnée à l'Eglise par Jésus-Christ est essentiellement monarchique. Ce qui n'autorise d'ailleurs en aucune manière à chercher dans son gouvernement une consécration du régime monarchique des sociétés civiles : les différences entre les deux sont telles, quant à la transmission du pouvoir, qu'elles découragent tout rapprochement soutenu. Mais qu'on ait au moins la sagesse de ne pas déclarer que « l'Eglise catholique, par sa doctrine, comme par sa- constitution, est essentiellement démocratique », et qu'il est impossible de concilier avec le respect que l'on conserve pour elle une doctrine qui voit dans certaine démocratie « le mal et la mort ». Si pareille assertion est étrange, l'unique argument qui l'appuie l'est encore plus: la naissance, dit-on, ne confère aucun droit dans l'Eglise ! Je le crois bien ! mais la génération à la vie surnaturelle estelle donc commune, quant à son mode, avec la génération naturelle et quelle preuve espère-t-on tirer d'une assimilation qui manque de fondement ? On
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oublie trop vite que la grâce laisse subsister entre les membres de la grande famille du Christ des inégalités sans nombre dont le bon plaisir divin est la première source, et que l'autorité, qui est, de l'avis unanime des philosophes chrétiens, sinon dans Tordre métaphysique, au moins dans l'ordre concret, la forme spécifique de toute société, n'y a rien d'analogue avec le gouvernement populaire^
Tout ce qu'on peut dire, c'est que le mode de propagation de la vie naturelle et de la vie surnaturelle dans les deux sociétés différant radicalement, toute comparaison entre les deux, si elle est poussée trop loin, risque d'amener des confusions dangereuses, et que, de cette comparaison, ni la démocratie ni la monarchie ne peuvent rien déduire de décisif en leur faveur.
Pour des raisons analogues, nous ne saurions admettre sans explication que l'on s'appuie sur le dogme pour autoriser des affirmations de ce genre : « la dignité de la personne humaine est égale dans tous les hommes et mérite en tous un égal respect », ou des thèses qui soutiennent l'équivalence des agents humains, l'équationdes droits^... Dansl'ordre surnaturel, la dignité des personnes est en soi, aux yeux de Dieu, infiniment diverse ; quant à l'ordre naturel, les hommes n'ont, de par leur commune fin, qu'un droit égal, celui de tendre librement à celle-
1. Il est vraiment piquant d'entendr» l'incrédule Maurras rappeler sur ce point incontestable la doctrine orthodoxe « à des catholiques qui l'oublient trop facilement» (l'Action française, 15 décembre 1905, pp. 420-429).
2. H. Lorin, Déclarations lues à la Semaine sociale de Marseille, 1908. Compte rendu, pp. 18-19.
ci, selon les conditions inégales où ils se trouvent; et donc, en dehors de ce droit essentiel, ils n'ont tous droit qu'au respect égal de droits inégaux : à cela se borne l'équation des droits. Ecoutons plutôt Léon XIII dans Tencyclique Quod apostolici du 28 décembre 1878 : « D'après les documents évangéliques, l'égalité des hommes est en cela que tous, ayant la même nature, tous sont appelés à la même très haute dignité de fils de Dieu et en même temps que, une même foi étant proposée à tous^ chacun doit être jugé selon la même loi et obtenir les peines ou la récompense selon son mérite. Cependant il y a une inégalité de droit et de pouvoir qui émane de l'Auteur même de la nature, en vertu de qui toute paternité prend son nom au ciel et sur la terre \ » Pie X dans le Motu proprio du 18 décembre 1903 sur l'Action populaire chrétienne fait sienne cette doctrine et l'énonce ainsi: « l'égalité humaine consiste uniquement en ceci : que tous les hommes tirent leur origine de Dieu créateur, ont été rachetés par Jésus-Christ et doivent selon la règle exacte de leurs mérites et démérites, être jugés et récompensés ou punis par Dieu 2 ».
En dépit de ces déclarations authentiques, certains auteurs bien intentionnés du reste, n'en osent pas moins affirmer au nom du christianisme que tous les hommes sont égaux en droit. Ainsi, pour en citer un nouvel exemple, dans un livre sur r Enseignement social de Jésus^ M. Lugan s'est
\. Lettres apostoliques.. .,i.\, p. 33.