‹ A travers l'œuvre de M. Ch. MaurrasChapitre 145 sur 155 · Cf. Knabenbauer, in h. loc · texte numérisé non relu

Cf. Knabenbauer, in h. loc

ments eussent mis en péril la foi des chrétiens. On ne sache pas que les luttes de l'Espagne contre l'Islam, que les Croisades, que la Ligue aient été considérées par elle avec indifférence et l'on sait bien au contraire qu'elle faisait aux princes un devoir de conscience de s'y employer avec toutes leurs ressources. Elle-même, lorsque ses droits et son indépendance se sont trouvés menacés, n'a-t-elle pas levé des armées et les doctrinaires de la joue tendue lui feront-ils un crime d'avoir eu ses zouaves pontificaux ? Là où le bien commun le demande, où la gloire de Dieu le réclame, la résistance, la lutte contre le mal, à condition qu'elle soit possible et n'entraîne pas de plus grands maux pour la religion, n'est pas seulement permise: il y aurait lâcheté et trahison à l'omettre.

Aussi bien Notre-Seigneur lui-même a contrevenu à la lettre de la maxime qu'il avait enseignée sur la montagne, précisant ainsi, mieux que par tout commentaire écrit, le sens qu'il lui donnait. On sait son attitude à l'égard des vendeurs du temple et avec quelle force il les flagella; mais surtout on ne devrait pas oublier que dans sa passion, à l'heure la plus solennelle de sa vie, lorsque devant Caïphe, il reçut un soufflet de la part d'un satellite, au lieu de présenter l'autre joue, il crut devoir se défendre et rappeler son agresseur au sentiment de la justice (S. Jean, xviii, 17-24). L'honneur de son Père y était engagé et si l'on veut savoir comment, que Ton consulte S. François de Sales K

1. Vie de S. François de Sales, par M. Hamon, édit. Gonthier- Letourneau, t. I, p. 263.

J'entends bien d'ailleurs que cette réponse, si elle justifie l'Eglise et les fidèles de recourir en certains cas à la force pour défendre leurs droits, ne les justifie pas nécessairement de faire une opposition quelconque à une autorité légitime qui édicté des lois injustes. Le problème est en effet tout différent; mais celui-ci est commandé par celui-là et une interprétation exclusivement littérale du texte évangélique devant entraîner la condamnation de toute espèce de résistance active à l'injustice et donc aussi aux lois injustes, on comprend sans peine pourquoi les partisans les plus violents de la douceur à outrance insistent tant sur ce texte. C'est pourquoi aussi nous y avons nous-même insisté.

II. — Quant à l'argument tiré de la tradition des Pères et des Docteurs contre la thèse de la résistance active à des lois injustes en cas de tyrannie avérée, nous ne saurions mieux faire que de renvoyer le lecteur à deux travaux récents où il trouvera cités un grand nombre d'écrivains ecclésiastiques qui approuvent cette doctrine: M. de la Taille, L'attitude des catholiques en face de la violence légale et A. Bélanger, Une loi injuste ohlige-t-elle en conscience [Etudes, 20 août et 5 septembre 1902). Presque tous les textes que ces deux auteurs citent et discutent sont d'ailleurs empruntés au P. Meyer, Institutiones juris naturalisa t. II, pp. 250 sq.

Nous noterons simplement ici que l'opinion de S. Thomas ne saurait faire de doute en la matière; on en jugera par ces deux textes décisifs : « s'il appartient de droit à la multitude de se donner un roi [notons que ce mode de collation du pouvoir

n'est pas présenté par S. Thomas comme unique; c'est un de ceux qui peuvent exister entre plusieurs autres], elle peut sans injustice condamner à disparaître le roi établi par elle ou mettre un frein à sa puissance, s'il abuse tyranniquement du pouvoir royal. Et l'on ne doit pas penser qu'elle agit infidèlement en destituant le tyran (le texte authentique porte : desiitui et non destrui) quand même elle se serait soumise à lui pour toujours ; car il a lui-même mérité cette déchéance, en ne se conduisant pas fidèlement dans le gouvernement de la nation, comme l'exige la mission du roi » (de Regimine principum, 1. 1, c. 6). Dans le cas au moins d'un pouvoir d'origine populaire, S. Thomas autorise donc la résistance active, lorsque ce pouvoir se transforme en tyrannie; mais ailleurs il s'exprime d'une façon beaucoup plus générale. Dans la ^So/zzwe théologique, 2a. 2», q. 42, a. 2 ad 3"m, il écrit : « le régime tyrannique n'est pas juste, car il n'est pas ordonné au bien commun mais aubienprivé de celui qui gouverne. Aussi la perturbation de ce régime n'est pas une sédition, sauf sans doute le cas où l'on troublerait avec si peu d'ordre le régime du tyran que la multitude soumise subirait un détriment plus grand de la perturbation qui s'ensuivrait que du régime du tyran : c'est bien plutôt le tyran qui est séditieux ». Il est impossible d'être plus clair.

On n'en a pas moins écrit pour éluder l'évidence de l'affirmation que « pertmhatio regiminis » dans la pensée de S. Thomas « n'implique pas nécessairement de violence» ! ! Et comme cet argument paraissait tout de même débile, on a voulu attirer à

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soi S. Thomas en faisant appel à la théorie démocratique de l'autorité qu'il aurait soutenue et qui fait dériver le pouvoir politique non pas immédiatement, mais médiatement de Dieu par l'intermédiaire de la multitude. — Il n'y a évidemment pas lieu de s'arrêter à la première affirmation. Quant à la seconde, il est très certain que beaucoup de théologiens du Moyen Age et de la Renaissance l'ont défendue, encore que l'opinion contraire n'ait jamais manqué de partisans ; mais il n'est pas moins certain qu'au xix« siècle, elle a été singulièrement ébranlée par la critique à laquelle l'ont soumise nombre de philosophes catholiques.

Instruits des conséquences funestes qu'ils avaient vu sortir de la théorie révolutionnaire de Rousseau, ils se sont demandé si la théorie démocratique du pouvoir telle que l'ont formuléepar exemple Suarez et Bellarmin, tout en étant essentiellement différente de celle de Rousseau^, ne prêtait pas à des

1, Que ces deux thèses diffèrent radicalement et soient irréductibles, il est facile de le comprendre. Comme le dit très bien M. Lacour-Gayet, l'une « fait remonter à Dieu l'origine du pouvoir, comme de toute chose, la seconde organise l'état social en dehors de toute relation de Dieu avec les hommes ou de toute obligation des hommes envers Dieu » [F Education politique de Louis XIV, p. 304.) Dans la théorie chrétienne de Suarez, Dieu est la source du pouvoir et du droit; la souveraineté n'est que la participation du pouvoir divin, lequel s impose de soi ; l'autorité est limitée par la loi de Dieu et par la loi naturelle, écho de la loi éternelle, elle cesse là où l'injuste commence et ne saurait alors, au moins directement, obliger ; enfin, le chef, le prince n'est que le ministre de la volonté divine. Dans la théorie de Rousseau au contraire, le peuple est la source unique du pouvoir et du droit, son indépendance est complète, sa souveraineté absolue, le peuple ne relève que de lui-même, il n'a d'autre règle que sa propre volonté; enfin le chef, le prince n'est que le ministre des volontés populaires et lui est soumis en tout.

rapprochements fâcheux et n'offrait pas quelques-uns de ses inconvénients. Surtout ils ont mis en doute que l'hypothèsedu pacte social explicite ou implicite qui est à la base de toute l'explication des anciens scolastiques fût vraiment fondée en histoire et recevable en droit. Les documents émanés du magistère suprême se sont au reste faits l'écho de ces controverses ; sans rien trancher d'une manière décisive, l'Encyclique Diutarnum de Léon XIII et surtout celle de Pie X sur le Sillon^ inclinent manifestement vers une solution immédiatiste du problème en litige et laissent planer sur la thèse contraire des doutes sérieux qui ne contribueront pas à affermir son crédit : c'est le moins qu'on en puisse dire'.

Quoi qu'il en soit d'ailleurs de ce point, il faut, à coup sûr, être dépourvu de toute logique pour avoir osé tenter d'éluder, au nom de cette théorie, comme on l'a fait 2, le texte de S. Thomas que nous citions plus haut et qu'invoquent les partisans de la résistance active. 11 y a là une double et grossière méprise :

1. U n'est pas du tout certain que saint Thomas ait fait sienne cette thèse de l'origine démocratique du pouvoir et les explications données par d'excel-

1. M. Gavallera dans le Bulletin de littérature ecclésiastique de mars 1912 : Suarez et la doctrine catholique sur Vorigine du pouvoir et M. Sortais dans la Revue pratique d'apologétique du l*r mai 1913: le système de Suarez sur l origine du pouvoir a-t-il été désapprouvé par V Eglise ? ont pei'tinemment établi que ces encycliques ne visaient pas directement cette thèse familière à tant de vieux auteurs ; mais que celle-ci ne soit pas indirectement atteinte et comme par contre-coup et qu'elle ne prête pas à des rapprochements fâcheux avec les doctrines condamnées, c'est ce dont j'ai peine à me persuader.

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