Mgr Guillibert, aujourd'hui évêque de Fréjus
b A TRAVERS L ŒUVRE DE M. CH. MAURRAS
ditioniste « que nous connaissons, mais encore et surtout un chrétien inébranlable dans ses convictions religieuses. Comment en dépit d'une telle forjnation, a-t-il pu par la suite se détacher de ces dogmes qui ravirent son enfance et de ces pratiques dont le souvenir continue toujours d'enchanter son âme ? Comment ce logicien à outrance, aujourd'hui apôtre intrépide de la tradition, peut-il, sur un point essentiel, se trouver en contradiction constante avec ses origines et sa prédication ? Il ne nous appartient pas de pénétrer cette énigme... — Constatons simplement ici que, peu de temps après avoir quitté la Provence pour Paris, M. Maurras perdit la foi : l'atavisme et l'éducation avaient été impuissants devant l'épreuve de la douleur et les exigences d'un intellectualisme outré. Des enseignements reçus au collège et de ses études classiques, à défaut des croyances disparues, il ne garda qu'un culte passionné, puisé aux sources païennes, pour la beauté et l'harmonie.
Son activité littéraire devait être précoce : à dixhuit ans, il écrit déjà dans les Annales de philosophie chrétienne^ et dans une revue d'économie sociale. Bientôt il collabore à un grand nombre de périodiques, ÏEi^ènement, la Réunie bleue, la Reçfue encyclopédique Larousse , auxquels il envoie des articles de critique littéraire et des contes phi-
1. Annales de philosophie chre'tienne, 1886, février, pp. 478-487 ; avril, pp. 8.5-98; octobre, pp. 68-81 : études critiques d'inspiration encore spiritualiste et dogmatique sur les cours de philosophie de MM. Bouat, Rabier et Charles. La crise qui devait tout emporter de ses croyances survint peu de temps après, si elle n'était pas alors déjà ouverte.
losophiques fort risqués. Il s'intéresse surtout au mouvement félibréen, et s'efforce, par tous les moyens, de raviver le sentiment provençal. En 1890, il est l'un des principaux fondateurs de l'Ecole rumane française pour la rénovation de l'esprit classique, et en 1892 il rédige le programme des félibres fédéralistes *. Entre temps, il remplit les fonctions de secrétaire d'une revue provençale et publie dans X Observateur français une étude remarquable sur Taine, qui attire sur lui l'attention de l'historien philosophe.
Puis, sous l'empire des événements, ses tendances vers Faction politique et sociale s'accusent. Dès le début de sa carrière, la décentralisation lui est apparue comme l'œuvre nécessaire et capitale dans la reconstitution de la nation française. Mais comment la réaliser? « La loi de 1889 et la série des romans antimilitaires qui en résulta me firent mieux comprendre la fonction destructive de la démocratie. Je sentis l'incapacité de cette grande enfant mineure, son génie gaspilleur et, en France autant qu'en Attique el en Pologne, son inaptitude à saisir la condition élémentaire de l'existence d'un pays, qui est de garder le territoire. Un peu plus tard, la crise révolutionnaire de 1893-1894 me démontra la génération directe de l'anarchie par la doctrine libérale, l'identité profonde de Ravachol et de Jules Simon^. » A cette date, on le voit batailler un peu partout, spécialement dans l'éphémère Cocarde de M. Barrés,
1. La Revue critique des idées, du 10 juin 1910, l'a reproduit en entier, pp. 345 sq.