CHAPITRE DEUXIEME L'orientation de l'œuvre
Il semble bien qu'en dédiant son Dilemme à l'Eglise de l'ordre, M. Maiirras n'ait fait que marquer d'un signe sacré, à la manière des anciens, son œuvre entière. Impatient de vérité surnaturelle et païen par beaucoup d'endroits, il l'est sans doute; mais son paganisme est rangé, soucieux en tout de l'harmonie, et, partant, ennemi né de l'excès, de l'indépendance anarchique : n'en était-ce pas assez pour qu'il se crût permis d'emprunter à cette grande « réserve de puissance et de discipline » qu'est l'Eglise ses maximes et son patronage ?
Pas n'est besoin, en effet, d'une grande pénétration pour démêler, dans l'œuvre de M. Maurras, l'idée, ou mieux la passion dominante : c'est celle de l'ordre, de la règle, de la discipline. L'individualisme protestant et révolutionnaire et le libéralisme sous toutes ses formes sont les deux grandes er-
1 . Nous donnons à l'appendice I une bibliographie de l'œuvre de M. Maurras et des sources où nous avons puisé pour cette étude.
10 A TRAVERS l'œUVRE DE M. CH. MAURRAS
reurs, ou plus exactement l'erreur unique dont soufïre et meurt notre société. C'est contre elle qu'il tendra tous les ressorts de son esprit ; il la poursuivra sur tous les terrains où il a quelque compétence, et ils abondent : art et littérature, philosophie, histoire, enfin et surtout sociologie et politique. La grande condition du succès, depuis près de deux siècles, paraît avoir été de déplacer à tout instant les pôles de la pensée: on n'a réussi à se faire entendre du public qu'en créant de toutes pièces une constitution politique, un système de l'univers, en érigeant en loi les caprices de l'imagination. L'originalité de M. Maurras est de tout faire rentrer dans des cadres déjà vieux qu'il croit l'expression de vérités éternelles. Et force est bien de reconnaître qu'en dépit de l'archaïsme de ses idées sa voix n'est pas demeurée sans écho. Il est si rare de rencontrer un talent dont l'ambition ne se borne pas à entasser ruines sur ruines et qui fasse sienne la parole de Comte : « On ne détruit que ce qu'on remplace « ! M. Maurras se propose, lui aussi, de détruire, mais ce qu'il détruira, c'est l'esprit de destruction même et d'anarchie qui s'est substitué à l'ancien 07'dre fondé sur la nature et la raison ; et cet ancien ordre, il s'emploiera à le restaurer.
Dans une étude sur les deux Frances de M. Seippel, qui compte parmi les plus brillantes et les plus achevées au point de vue littéraire qu'il ait encore écrites, M. Maurras nous a dit lui-même comment il concevait l'élaboration et la constitution de cet ordre. Liberté et chaos, tel est pour lui le premier stade de la pensée et durant ce stade, il convient
l'orientation de l'œuvre 11
d'être accueillant à toute suggestion : « je recommande, à l'égard des vertus fondamentales, une attention respectueuse envers les nouveautés, un examen sérieux, une discussion préalable de tout ce qui se montre à l'entrée du château-fort de l'intelligence ». Mais de cette « diversité hideuse » qui se manifeste à l'origine, il faut de toute nécessité que l'on se dégage. Pour vivre, il faut choisir et pour choisir, il faut voir clair. A l'intelligence, à la raison reviendra de grouper, de classer les éléments de ce chaos : ce sera le second stade. « De la glaneuse au bûcheron, de celui qui coupe les grappes à qui promène la charrue, il n'est aucune activité qui ne se prononce tout d'abord en faveur de la chaîne, puissante et bénigne, de Tordre. La liberté posa son trône au fond des lieux inférieurs, près du chaos et des forces élémentaires : ce qui travaille et croît, ce qui monte et s'ordonne, ce qui prend figure deperfection est aussi ce qui a consenti à l'entrave et à la mesure, ce qui s'est présenté au sublime frein de la loi. Un poème n'est point liberté, il est servitude : sa beauté se juge précisément en rapport des valeurs naturelles mises enjeu avec la sereine vigueur du rythme ondoyant qui les courbe. Une grande âme n'est pas liberté, elle est servitude, et sa grandeur s'estime, non moins précisément, sur le rapport de ses énergies naturelles avec la règle supérieure qui les conduit. Une civilisation splendide, une nationalité émiiiente se définiront par les mêmes traits: que leurs puissances se répandent dans le tumulte libéral et rien ne sera ! Quelque chose n'en apparaît, fleur d'héroïsme etde sainteté, fleur de majesté ou de grâce, qu'en raison de l'ordre secret qui ras-
12 A TRAVERS l'œUVRE DE M. CH. MAURRA8
semble les divergences, réunit les inimitiés. Sans la forme idéale, sans l'unité secrète qui les étreint jusqu'à leur extrême pourtour, le vent extérieur ou l'intime faiblesse les ramènerait vite à participer de cette liberté infinie que donne la mort^ »
Or cette efficace, cette nécessité de la notion d'ordre, M. Maurras ne la restreint pas à quelques provinces de la vie et de la pensée ; il l'étend à toutes. C'est de ces hauts sommets qu'il examine dès l'abord une question quelle qu'elle soit, et qu'il porte, si j'ose dire, ses « jugements de valeur ». 11 ne se prononce, il n'écrit qu'en fonction de cette idée. Son esprit en est si fortement imprégné que, là même où il disserte par manière de badinage, son goût pour la mesure et la soumission à une règle perce comme à son insu.
Dans la préface du Chemin de Paradis^, il affirme sa volonté de ne marcher qu'en pleine lumière, de lutter contre l'affadissement et la « perversion d'émotivité » dont se meurent notre société et notre littérature. Il tâchera donc de remettre en honneur le culte de la mesure et de l'harmonie : car « la réflexion, la règle, le calcul vivent dans la nature d'une vie nécessaire comme le plaisir et l'amour » . Or on ne cherche pas le sens des choses, on ne veut qu'en être ému : « Tout s'est efféminé, tout s'est amolli. Incapable de disposer et de promouvoir des idées en harmonieuses séries, on ne songe plus qu'à subir ^... )) On exalte la vie individuelle, on « l'élève
1. Revue critique des idées, 25 sept. 1908, pp. 436-443 : De la liberté suisse à l'unité française.
2. Ecrite, il est vrai, quelques années après l'apparition en différentes revues des contes qui composent le volume.