‹ A travers l'œuvre de M. Ch. MaurrasChapitre 33 sur 155 · Cf. l& Ret^ue hebdomadaire, 5 mars 1910, pp · texte numérisé non relu

Cf. l& Ret^ue hebdomadaire, 5 mars 1910, pp

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particulières et les conditions de santé, de famille, de fortune dans lesquelles il se trouve, le rendement de cette activité devant être inégal comme quantité et comme valeur. Mais de cette double inégalité de puissance et d'effet naît une inégalité dans les relations mutuelles, partant, une subordination, une hiérarchie : l'intelligence qai conçoit, qui commande, n'a pas le même rang que le bras qui exécute. Vient-on ensuite à observer le jeu des rapports qui unissent entre eux les individus différents par leurs aptitudes et leur fonction, l'on constate ce second fait : l'activité économique, intellectuelle, morale de l'homme en société ne se déploie pas en vue de ses seuls intérêts; elle a des relations étroites avec les intérêts d'autrui et suppose que ceux avec lesquels il vit en attendent un complément de leur activité propre, tout comme lui-même en espère un avantage proportionné à ses services. En fait, les hommes ne sont groupés que pour bénéficier de leurs apports mutuels, et réaliser, par leur union, la prospérité de tout le corps dont ils sont les membres. Cela suffit pour que nous nous représentions, d'une manière assez exacte, la société comme un organisme vivant : c'est un organisme, puisque nous y découvrons des organes différents, subordonnés les uns aux autres et tendant tous vers un but unique'; et cet organisme est vivant, puisqu'il est composé d'organes vivants et qu'il poursuit d'une manière active la satisfaction de besoins sans cesse renaissants et impérieux ^

1. En empruntant à la biologie cette conception organique de la société, M. Maurras ne prétend pas identifier la société ù

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Mais tout organisme vivant, dont les énergies sont ainsi ordonnées à une fin spéciale distincte de la fin immédiate de chacun de ses membres, suppose nécessairement un organe distinct, supérieur à tous les membres et qui se les subordonne tous. Dans une société, cet organe c'est le pouvoir central : à lui revient la mission de diriger tout le corps social vers la conquête de l'intérêt général, de remplir en quelque sorte chez lui le rôle de l'âme dans le corps humain. Or, pour s'adonner exclusivement à la chose publique, ses représentants doivent, par état, oublier tout intérêt personnel et donc être absolument indépendants à l'égard de toute compétition, de toute ambition qui porterait préjudice au pays. On comprend dès lors que, l'intérêt étant en somme le principal stimulant de l'activité humaine, la nécessité s'impose de rendre les intérêts des gouvernants étroitement solidaires de l'intérêt général, de tendre à les identifier et que les institutions politiques dont le jeu assure le mieux cette identification, seront celles qui s'approcheront le plus de la perfection. D'un mot, l'on ne voit pas de société qui ait réalisé sa fin naturelle sans une hiérarchie de membres groupés d'après l'importance de leurs fonctions, ayant à leur sommet un organe

un corps animal quelconque ; il n'y trouve qu'une analogie, féconde il est vrai et fondée, mais rien de plus. Les attaques dont il fut l'objet sur ce point, il y a quelques années, poi talent certainement à faux, « iSe me dites pas que la société n'est vivante que par métaphore : je le sais, je l'ai dit en temps et lieu, aussi S(;uvent qu'il l'a fallu» {le Dilemme, p. 134). — Que la comparaison de la société et de l'organisme n'est qu'une métaphore pour les membres de l'Action française, M. Lasserre l'a de nouveau répété avec beaucoup de force dans l'Action française, juin 1910, pp. 404-405.

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directeur, indépendant, qui donne l'impulsion au corps entier.

Reste à déterminer le principe de cette hiérarchie et les conditions d'indépendance de cet organe directeur. Les démocrates de toute nuance pensent les trouver dans les qualités et les mérites personnels des individus. M. Maurras, après Maistre, Bonald, Comte, en assigne pour fondement la famille. Par son origine comme par sa nature, la société est constituée par les familles et non par les individus : « Un système quelconque ne peut être formé que d'éléments semblables à lui et seulement moindres. Une société n'est donc pas plus décomposable en individus qu'une surface géométrique ne l'est en lignes ou une ligne en points^. » Argument dialectique qui a sa valeur, mais qui tire de l'expérience une confirmation beaucoup plus convaincante.

L'individu, en effet, n'est que par la famille; d'elle il reçoit vie, éducation, fortune, condition. Or l'idée de famille entraîne avec elle Fidée de tradition et d'hérédité. La famille se fonde pour revivre, pour se perpétuer avec tout ce qui la distingue, et avec cela surtout : sentiments, affinités secrètes, tout cet ensemble d'attaches mystérieuses qui relient le vivant à ses proches, à ses morts, autant d'éléments qui donnent à l'âme de l'enfant un pli indélébile et le façonnent sur le modèle des géné-

1. A. Comte cité dans Monlesquiou, le Système politique d'A. Comte, p. 141. Sur cette doctrine essentielle de la famille cellule sociale opposée à l'individualisme, on ne saurait mieux faire que de renvoyer le lecteur à la magistrale préface du Tribun de P. Bourget, préface d'ailleurs dédiée à M. Maurras.

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rations disparues. Ajoutez ces trésors intimes, faits de joies et de soufFrances, de gloires et d'humiliations, souvenirs dont se nourrit le cœur; le toit paternel, la terre, ces mille riens en qui revivent des êtres aimés ; enfin la fortune, les services rendus, les efforts de chaque génération qui viennent enrichir le patrimoine commun : tout cela prépare le membre de la communauté à remplir, au milieu des siens, un rôle qui continuera celui de ses ancêtres. Avant le plein essor de son individualité, l'enfant, dans la société, tient de sa famille une place très distincte de toute autre : il se trouve appelé à exercer une fonction déterminée, à laquelle sont attachés des droits et des devoirs spéciaux^.

Quant aux familles elles-mêmes, elles sont spécifiées par la fonction^, ou, d'une manière générale, par leur rôle, par l'étendue et le rayonnement de

1. On trouvera quelques indications suggestives sur ce point dans l'Enquête, p. 369. M. Maurras y précise en particulier de façon très heureuse la distinction entre l'hérédité au point de vue physiologique et l'hérédité au point de vue social. Le premier jjoint de vue ne laisse pas d'avoir une importance capitale ; mais celle-ci est si évidente que nous avons cru préférable d'insister presque uniquement sur le second en ce rapide exposé.

2. Le mot « fonction » peut avoir deux sens très différents : tantôt il désigne une carrière, un métier, une profession déterminée; tantôt le rôle, l'influence que le professionnel exerce au point de vue moral et matériel dans l'œuvre commune de solidarité sociale. Faute de mieux, nous avons dû malheureusement employer ce mot dans l'un et l'autre sens. — A ce propos, notons que M. Maurras, tout chaud partisan qu'il est de l'hérédité, ne revendique pas immédiatement, en dehors de la fonction royale, l'hérédité de la fonction-charge; c'est avant tout la fonctioninfluence dont il veut assurer la transmission par la famille. En fait, cette fonction-influence s'exercera, le plus souvent, par des fonctions-charges qui se transmettront de père en fils ; mais, tout en reconnaissant de grands avantages à cette hérédité des offices, il n'y voit, semble-t-il, aucune nécessité.

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leur influence. Exercent-elles leur activité dans la même ligne? Volontiers elles se grouperont pour la défense de leurs communs intérêts : ce sera l'association professionnelle ou corporation. Une même corporation pourra contenir des membres nantis de situations sociales très diverses, rapprochés seulement par une même tendance vers un même but. Au contraire, dans des corporations toutes différentes, il y aura des individus remplissant dans la société des rôles parallèles, placés au même degré de l'échelle sociale. En d'autres termes, dans une corporation, se rencontrent des professions d'importance et de dignité trèsvariées, depuis l'architecte jusqu'au simple gâcheur de mortier...; et dans des corporations différentes, certaines professions peuvent avoir une égale valeur et remplir des fonctions sociales équivalentes : ainsi de l'ingénieur et de l'architecte. Réunissez alors les familles exerçant ces fonctions équivalentes : voici la classe, laquelle, on le voit, n'a d'autre différence spécifique que le degré d'influence soit morale, soit matérielle, possédé par ses membres au regard de l'ensemble. Qui dit classe, dit inégalité de rang. Gardons-nous toutefois de confondre classe et caste : la caste est fermée, la classe ne l'est pas. Dans une société bien constituée, les familles doivent toujours avoir la possibilité de grandir, et le progrès social consiste précisément dans ce mouvement d'ascension ^ Mais, qu'on le veuille ou non, pas de société possible sans cette distinction des classes: on s'en aperçoit aujourd'hui mieux que jamais,

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