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CHAPITRE CINQUIÈME

La démocratie

Le lecteur n'aurait qu'une idée incomplète du système politique de M. Gh. Maurras, si nous omettions de lui en exposer plus en détail la partie négative. Au reste, la connaissance de celle-ci importe beaucoup pour la discussion qui suivra. On attaque au nom des principes catholiques la position prise par M. Maurras à l'égard du régime démocratique. Sachons donc quelle est cette position, avant de dire ce qu'il en faut penser.

L'ordre social, d'après M. Maurras, compte trois principaux adversaires qui se distinguent inadéquatement : le libéralisme, la démocratie et le suffraore universel. Tous découlent d'une source unique, que nous connaissons déjà : l'individualisme protestant et révolutionnaire, l'homme abstrait de Rousseau, réalisé en chacun de nous et s'opposant seul à la communauté, l'individu devenu centie unique à qui tout doit se subordonner. C'est, sous trois formes à peine distinctes, la proclamation de l'homme fin en soi.

62 A TRAVERS l'œuvre DE M. CH. MAURRAS

Là OÙ la liberté est « le principe fondamental par rapport auquel tout doit s'organiser en fait et tout se juger en droit », c'est la mort de toutes les libertés, le triomphe à brève échéance du despotisme, l'oppression du fort par le faible. En religion, la liberté ainsi entendue mène à la suppression des vœux monastiques, en économie politique à la liberté de mourir de faim, en politique à la volonté de la majorité qui, par son ignorance voulue des libertés particulières, affaiblit les individus et tyrannise tous ceux qui n'appartiennent pas au parti prédominant. 11 faut s'estimer heureux quand ce libéralisme ne se résout pas en un anarchisme pur renversant l'Etat et niant la patrie ^ !

En appelez-vous au principe démocratique? C'est encore pire! Tout d'abord, que la liberté soit incompatible avec l'égalité démocratique, et que ces deux rejetons de l'individualisme soient destinés par nature à s'entre-détruire, M. Maurras n'a que trop d'arguments pour l'établir^.

1. Libéralisme et libertés : démocratie et peuple (tiré à part d'une étude parue dans la Gazette de France an 3 septembre 1905), pp. 4 sq. M. Maurras a condensé là, en quelques pages vigoureuses, la plupart de ses idées les plus chères. Aussi y empruntons-nous largement.

2. Et c'est pourquoi, tout royaliste qu'il est, on le voit combattre ardemment certains royalistes, adorateurs attardés des « immortels principes » et politiciens dilettantes. Sous prétexte de fuir tout excès qui troublerait leur indolente élégance, sous prétexte d'être sans parti pris, de voir les choses « objectivement », ils vivent de concessions et perdent en fin de compte toute notion du bien et du mal. « Il y a longtemps qu'on l'a dit, le libéralisme n'est que la liberté, et donc l'autorité du mal » (l'Action française^ l"" novembre 1905, p. 219). Toutes ces palinodies recouvrent, au fond, sans pouvoir les déguiser, « le triste goût de la défaite et la nostalgie du bâton ».

De plus, il rejette la démocratie sous quelque forme qu'elle se présente. La démocratie, c'est en premier lieu le gouvernement du nombre. Principe absurde dans sa source : comment le nombre pourrait-il être le gouvernement? — incompétent dans son exercice : il ne suffît pas de compter les voix des incompétents pour résoudre les questions d'intérêt très général qui exigent de longues années d'étude, de pratique ou de méditation; — et pernicieux dans ses effets : il étiole l'individu, développe l'Etat au delà de la sphère qui lui est propre et, dans la sphère où l'Etat devrait être roi, lui enlève le ressort, l'énergie, l'existence même ^. En sorte que « la démocratie, c'est le mal, la démocratie, c'est la mort ».

La démocratie, c'est encore « l'Etat social démocratique, un état égalitaire de la société, dans lequel les différences de classes seraient inexistantes ou abolies ». Or le fait de cet Etat est à nier simplement : l'égalité n'existe pas et les différences de classes vont s'accentuant de plus en plus.

Enfin la démocratie, c'est un ensemble d'idées, un corps d'institutions tendant soit au gouvernement du nombre, soit à l'état égalitaire de la société. La vivacité de cette tendance, au contraire du fait de l'Etat démocratique, ne peut être méconnue. Mais si cet esprit devait prévaloir, son terme fatal serait l'égalité sociale, le nivellement économique, l'universel appauvrissement, d'un mot, la destruction de tout l'ordre social, l'en-

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