CHAPITRE SIXIÈME La Bible et l'Eglise
II nous semble avoir suffisamment marqué le point de perspective d'où toute la pensée de M. Maurras, en quelque domaine qu'elle évolue, s'ordonne et se déroule avec unité et l'exposé qui précède laisse voir assez dans quel sens il veut diriger les volontés soucieuses du bien public. Mais notre tache ne saurait se terminer ici. Après avoir fait connaître de beaux et solides aspects de cette œuvre si puissante, il nous reste à traiter une dernière question, la plus importante de toutes : architecte et reconstructeur de l'édifice social, M. Maurras a-t-il réservé dans son plan une place quelconque au catholicisme et, si oui, quelle est cette place ?
Ce que pense M. Maurras de la Bible
Le jour ouvert sur ses théories philosophiques a dû le laisserpressentir : toutesles fois que M. Maur-
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ras touchera la question religieuse, il s'en tiendra au « relatif ». Positiviste incroyant, il ne délivrera à aucune forme religieuse le certificat de « valeur objective absolue ». Rien d'étonnant, dès lors, à ce que, « libertin », il comprenne mal les faits ou le fait surnaturel. Qui n'admet ni Dieu, ni le suprasensible ne peut saisir ni pénétrer à fond ce qui n'est intelligible que sous la clarté divine. Puisque M. Maurras ne considère la religion que du dehors, l'on doit s'attendre à le trouver rebelle à des principes ou à des faits qui commandent la vie intime du croyant. Il y a là un esprit, une âme qui lui glisseront entre les doigts.
M. Maurras et ses collaborateurs incroyants sont les premiers à s'en rendre compte. Jamais ils ne se sont reconnus, comme on les en a accusés « le droit de se dire plus catholiques que n'importe qui » et M. Maurras, après avoir écrit que ses amis non croyants, par suite des nécessités où les entraînaient peu à peu leurs conclusions politiques, avaient été amenés à étudier l'Eglise telle qu'elle est, a justement défini leur attitude en cette occurrence : « Ils ont décrit de leur mieux les caractères spirituels, moraux, historiques et sociaux de l'Eglise romaine, et cette étude à laquelle ils ont apporté l'esprit de soumission impartiale qu'il faut appliquer à l'étude des faits, a été jugée en général assez exacte. Certes, ni le langage ni la pensée de ces incroyants n'avaient toujours été de nature à satisfaire les catholiques en ce qui touche à l'appréciation du dogme ou à l'énoncé de l'histoire. Mais si, sur ces deux sujets, une entière satisfaction eût été possible, la difficulté se serait évanouie, le problème examiné
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ne se serait plus posé ; nous aurions été des catholiques parfaitement orthodoxes ^ »
Or M. Maurras n'est pas du tout un catholique orthodoxe, ni ]\IM. Lasserre et Moreau, ni plusieurs des premiers écrivains de l'Action française maintenant disparus, Tauxier, Rebell, etc. Rien donc d'étonnant si nous nous heurtons chez eux à des inintelligences absolues dans les matières de foi : le contraire seul devrait surprendre, et c'est ce qui n'a pas lieu, comme nous Talions montrer.
Si nous remontons aux débuts de sa carrière de polémiste, nous constaterons que M. Maurras s'est jadis acharné contre la Bible, et qu'en maintes circonstances, il a fait ressortir le prétendu caractère dissolvant du grand livre du chrétien. « Les tumultueuses sentences des prophètes » lui ont semblé anarchistes, anti-physiques, révolutionnaires, dangereuses pourl'hygiène de l'Etat. Aussi a-t-il admiré les juifs qui ont fixé dans les différentes capitales leur puissance politique, « d'avoir dépouillé les idées d'anarchie mystique, d'oisiveté, d'égalité, de liberté individuelle et d'universelle fraternité conçues par Israël dans ses jours de misère et de sujétion^ », entendez « consignées dans les Livres sacrés ». Sans doute l'Eglise catholique a su rendre inoffensif le poison qu'ils contenaient : cela n'a pas empêché la Révolution de tirer, pour une grande part, ses origines de l'Ancien et du Nouveau Testament. « Le peu que nos livres puissent montrer
i . L'Action française (quotid.), 31 juillet 1911 : A propos d'un libelle.
2. L'Action française, 15 novembre 1899 : les Monod.,.,]). 506.
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d'esprit égalitaire ou libéral s'explique soit par quelques accidents historiques (ainsi Montaigne), soit par la lecture et l'étude que firent sans cesse nos clercs de Tun et l'autre Testament. On ne peut lire indéfiniment ces textes sacrés sans y respirer quelques miasmes de l'esprit prophétique et millénariste. Le miraculeux, c'est bien plutôt ici que le commerce de la Bible n'ait point fait plus de ravages. Le représentant le plus vrai peut-être de notre race, Bossuet, fit ce paradoxe (car il est vrai que tout se peut) de tirer de la Bible une politique sensée '. » Et cette phrase stupéfiante, plus ancienne de quelques années : « D'intelligentes destinées ont fait que les peuples policés de l'Europe n'ont guère connu ces turbulentes écritures orientales que tronquées, refondues, transposées par l'Eglise dans la merveille du missel et de tout le bréviaire. Ce fut un des honneurs philosophiques de l'Eglise, comme aussi d'avoir mis aux versets du Magnificat une musique qui en atténue le venin 2. »
1. V Action française ^ 15 octobre 1899, p. 315 ; cf. Trois idées politiques, ipp . 54-55.
2. Le Chemin de Paradis, p. xxx. — Renan avait écrit déjfi dans l'Histoire du peuple d'Israël : « Israël a, le premier, donné une forme au cri du peuple, à la plainte du pauvre, à la réclamation obstinée de ceux qui ont soif de la justice. Israël a tant aimé la justice que, ne trouvant pas le monde juste, il le condamne à finir. Comme les anarchistes de nos jours, à ceux qui lui disent : « le monde, tel qu'il est fait, a des injustices nécessaires », il répond : « eh bien ! il est mal fait, il fautle brisor... » Le judaïsme et le christianisme représentent dans l'antiquité ce qu'est le socialisme dans le monde moderne » [Hist. du peuple d'Israël^ t. V, pp. 421, 422). L'étude des livres saints en dehors de toute direction du magistère catholique peut présenter de réels daiîg-ers. Mais si M. Matirras avait seulement consenti à étudier la Bible par lui-même dun peu près, en essayant humainement de comprendre, avec les seules lumières de sa raison
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Cependant les ravages exercés par la Bible, pour n'avoir pas été aussi terribles qu'on l'eût pu craindre, n'enontpas moins été considérables, par exemple chez les peuples germains : « qu'avait apporté à ceux-ci notre Rome fille et héritière d'Athènes ? Une loi, un droit, une raison, un ordre, un goût, une discipline mentale, morale, esthétique. Tout cela, avant d'être accepté avec joie devait être appris et compris difficilement. Mais comme il peinait encore à ce dur labeur, qu'est-ce que le Germain recevait tout d'un coup du côté de Jérusalem? Isaïe et Jésus, David et Jérémie, Ezéchiel et Salomon, brusquement traduits dans sa langue, lui révélaient la vanité de l'effort civilisateur, lui enseignaient avec l'accent d'autorité qui marque les choses divines, qu'il portait dans son propre cœur comme un juge et un maître de tout, enfin lui donnaient par leur exemple et par leur discours les modèles de la frénésie toute pure^ ».
Notre Seigneur Jésus-Christ devenu un « modèle de frénésie toute pure »!... Que mes lecteurs me pardonnent de leur citer de tels blasphèmes : mais je leur ai promis de ne rien leur celer des écarts de M. Maurras et des aberrations où son incroyance l'entraîne. Et c'est pourquoi je ne leur ferai pas grâce de deux citations encore, non moins outrageantes pour la personne de notre Sauveur, non moins odieuses.
avide d'ordre et d'harmonie, et sans se laisser influencer par les rêveries d'un Luther ou d'un Renan, n'est-il pas permis de croire qu'au lieu d'y découvrir un foyer d'anarchie, il y eût bien plutôt retrouvé, à côté de l'action divine, le perpétuel effort de l'humanité construisante ?
1. L'Action française^ 15 octobre 1899: Les Monod peints par eux-mêmes, p. 317.
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Au milieu des ruines d'Athènes, un buste que l'on dit reproduire les traits du Christ a in spire à M. M aurras les lignes suivantes : « Je n'eus aucune surprise,je sentis pourtant le besoin de courir au grand air pour dissiper le trouble où me jetait ce brusque retour du nouveau monde et du Nazaréen par qui tout l'ancien s'écroule... Jusqu'au soir je courus les monceaux de ruines informes, répandus en des terrains vagues entre la rue d'Hermès et la pente septentrionale de l'Acropole. Dans l'enclos déserté de l'ancien gymnase de Diogène, où quelques moutons paissaient l'herbe, je me couchai au sol et regardai, sans dire ni penser rien, la nuit qui approchait : il me semblait qu'ainsi sous la croix de ce dieu souffrant était arrivée la nuit sur l'âge moderne. Mais les nuits de l'Attique ne sont jamais tout à fait sombres. Je fis un mouvement. La fluide clarté que développaient les étoiles me désigna avec insistance et autorité, sur un morceau de marbre pâle, ce mot inscrit en lettres majuscules, XOPOS, Ghoros veut dire danse. Une danse est un mouvement concerté et réglé qui laisse dans l'esprit le beau rythme de ses figures. Ces lettres assemblées me gonflèrent le cœur d'espérance mystérieuse. Elles me firent voir des générations de morts ressuscites, de dégénérés refleuris. De la terre aux étoiles, tout passe, tout revient, tout est lié en chœur. Des circuits infinis correspondent à tous les vœux. Un chrétien s'afflige, l'impie ! Mais il n'est rien que ne soulève la volonté tendue d'un esprit préparé et fort ^.. »