Le Dilanme, p. vu
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fureurs de la bête humaine sont à craindre pour tous, il convient de les redouter d'autant plus que la bête jouira de pouvoirs plus forts et pourra ravager un champ d'action plus étendue »
Aussi bien, à ses yeux, la religion qu'enseigne l'Eglise n'est nullement un obstacle au sage développement de l'individu ni un moyen d'étouffer chez celui-ci tout élan vers l'Infini. Ceux qui voudraient le comparer sur ce point à M. Salomon Reinach témoigneraient d'une ignorance singulière de ses idées. « Pour l'un comme pour l'autre, a-t-on pu écrire, le rôle de la religion serait de faire obstacle au libre développement de l'activité humaine. Seulement, tandis que l'un le déplore, l'autre s'en réjouit : la différence est mince. » — La différence est profonde et qui ne la voit pas montre à l'évidence qu'il ne sait rien des idées qu'il combat, chez M. Maurras tout au moins. Pour M. Reinach, la religion est « un ensemble de scrupules qui font obstacle au libre exercice de nos facultés » : elle apporte à celui-ci une entrave nuisible, malfaisante, fondée sur des scrupules injustifiés, superstitieux, « tabous », qu'ilconvient d'attribuer avant tout à l'illusion. Pour M. Maurras, la religion catholique, la seule qu'il mette en compte, tient la liberté en lisière, mais ses entraves sont bienfaisantes, fécondes, pleinement justifiées, arrêtant la bête humaine et l'anarchie sociale, faisant régner l'ordre rationnel au dedans et au dehors. Elle n'est pas, d'après lui, une pure religion de l'esprit, émancipatrice de l'individu, grosse de toutes les révoltes, mais elle est
1. V Action française (quotidienne) 13 juin 1910 : l'Education des chefs.
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aussi une religion d'autorité; non pas « un instrumentpour asservir les hommes », mais surtout une aide pour leur faire conquérir la seule vraie liberté, celle qui s'épanouit dans la soumission à la règle, le respect de l'ordre voulu par la nature. Le croyant qui sait ce qu'est la nature, d'où elle vient, où elle va, et qu'elle ne se suffît pas à elle-même dit ici : « voulu par Dieu ». Jusque-là l'un et l'autre, tout en n'attribuant pas à la religion la même valeur métaphysique, peuvent être d'accord.
Mais alors va se produire ce phénomène inattendu. D'une part nous savons que le vrai Christ de l'histoire est seulement dans l'Eglise ; qu'il en est l'âme et ne s'en distingue pas adéquatement; bien plus, que l'Kglise, qui est le corps du Christ, nous tient lieu de Christ, ou, comme l'ont dit plusieurs Pères, qu'elle est pour nous le Christ : c'est elle qui réellement se tient au milieu des hommes, média nostrum stat, et selon leur disposition à son égard s'exécute cette v.pl(n<; dont parle Saint Jean, qui fait le départ entre les amis et les ennemis de Dieu^.
D'autre part M. Maurras aime l'Eglise, son esprit, son enseignement, sa discipline et cherche son triomphe intégral. Quoi qu'il puisse penser par ailleurs de la personne du Christ, il se trouve donc qu'e/i fait ce qu'il admire et ce qu'il aime dans l'Eglise, c'est bien le Christ de l'histoire qui s'identifie avec elle. Sans y pouvoir adhérer par la foi, il adopte la notion du christianisme telle que la transmet l'Eglise, et donc, concrètement, quoiqu'à son
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insu, il ne méconnaît ni le vrai Christ, ni le vrai christianisme, le vrai Christ et le vrai christianisme ne faisant qu'un avec l'Eglise. Mais s'il l'admire et la veut dans sa réalité, il manque à adorer celui de qui elle tient toute sa beauté. On dirait d'un Samaritain à qui l'homme Jésus eût été sympathique, mais qui n'en serait pas encore à croire sa messianité. On ne peut se contenter de pareille disposition; mais pourquoi cette marque de bonne volonté ne serait-elle pas utilisée par l'Esprit-Saint pour le salut de cette âme? M. Maurras aime Rome et le Pape : pourquoi n'arriverait- il pas à croire à l'Eglise et par elle au Christ? Le Concile du Vatican nous propose, comme motif de crédibilité suffisant à lui seul pour appuyer l'acte de foi, l'admirable propagation de l'Eglise, sa sainteté éminente, son inépuisable fécondité en tous genres, son unité et sa stabilité^. Tout cela a frappé dès longtemps M. Maurras et l'a séduit. Faut-il croire que, passionné de faits comme il l'est, il n'entreprendra pas quelque jour d'approfondir ce grand fait qui domine l'histoire du monde et que, aidé dans cette QHivre de bonne volonté par la grâce du Dieu qui çiilt omnes homines sahos fieri et ad agnitionem {>eritatis pervenire'^ ^ il ne comprendra pas l'origine et le sens de l'Eglise, tout de même que la qualité de son fondateur?
1. Denzinger-Bannwart, Enchiridlon, n. 1794. L'argument ne cessera jamais de frapper les Ames de bonne foi et il sera d'une actualité toujours vivante. Le lecteur connaît assez certaines conversions retentissantes du xix* et du xx* siècle, motivées par cette seule raison, pour qu'il soit besoin d'insister.