‹ A travers l'œuvre de M. Ch. MaurrasChapitre 58 sur 155 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La méthode de M. Maurras

Comme nous l'avons déjà indiqué, la méthode de M. Maurras n'est ni compliquée, ni nuageuse : elle n'admet que des faits. Sur eux seuls reposent ses généralisations et se bâtissent ses lois. Le positiviste avoué qu'il est constate, enregistre avant tout, mais il va plus avant. « Savoir pour prévoir, afin de pourvoir », telle est sa devise, et ce serait rabaisser étrangement son rôle que de fixer pour champ d'étude à son ambitieuse curiosité le développement historique des diverses institutions sociales, sans plus. « Induire pour déduire, afin de construire ! » dit-il encore. Construire est la passion de M. Maurras.

Quoi de plus conforme à la méthode préconisée par A. Comte, et à la notion de loi sociale? Il y a plus et mieux, en effet, dans le positivisme, qu'un matérialisme grossier, qui dénierait à la raison la faculté de déterminer des lois constantes et fixes, à la volonté d'être libre et de pouvoir modifier les événements à notre avantage. C'est le premier

122 A TRAVERS l'œUVRE DE M. CH. MAURRAS

article de la foi positive que « les phénomènes sont régis par des lois naturelles, immuables^ ». Mais M. Maurras entend bien utiliser la connaissance qu'il en a pour réformer la société ^. Or, le problème politique, qui comporte l'étude de phénomènes perceptibles à l'observation peut se traiter comme les autres problèmes qui font Tobjet des diverses sciences. Pour le positiviste (puisque l'absolu est déclaré inaccessible à la raison), les lois sociales et politiques n'auront qu'une valeur toute relative; mais si la sociologie ne peut prétendre à un degré de certitude supérieur à celui des autres

1. Cf. Montesquiou, Le Système politique d'A. Comte, chap. ii. Il s'est donné pour règle d' « appliquer aux phénomènes politiques et sociaux le grand principe qui domine aujourd'hui toutes les sciences: ce principe est que les phénomènes ont des lois fixes et auxquelles nous sommes tenus de nous conformer, si nous voulons les manier » (cité par Fidao, dans le Correspondant, 10 déc. 1905, p. 934).

2. Qu'on ne l'accuse donc pas d'inconséquence, lorsqu'il refuse de se soumettre au fait universel de la démocratie. L'intelligence, en collectionnant les faits, reste toujours, dans la doctrine positive, la faculté de choix par excellence ; elle a pour rôle de distinguer et de décomposer en ses divers éléments la matière soumise à son observation, puis d'intégrer toute cette poussière amorphe dans une synthèse féconde et révélatrice du vrai. La loi qu'elle formule alors est bien une loi de vérité, mais cette loi devient le /ai7 par antonomase et, dans la mesure où elle manifeste les conditions de la « santé publique » et les germes de mort, la grande règle de l'activité humaine. Ainsi la démocratie peut s'imposer comme fait universel d'observation ; mais si, l'ayant réduite en ses éléments essentiels, on est amené à conclure qu'elle entraîne la société à sa perte et qu'elle tend à se détruire elle-même, le seul fait à retenir sera la loi de condamnation dégagée par l'intelligence de cette tendance universelle vers un régime plus démocratique. A ceux qui lui objectent que l'évolution entraîne fatalement les peuples vers la démocratie, et que, selon ses propres paroles, « l'évolution ne se juge pas, elle se constate », M. Maurras se garde doue de répondre

sciences, elle revendique parmi elles droit de cité ; ainsi que la physique, l'astronomie, la biologie, elle existe commescience ;bien plus, elle les domine toutes. Le vieil Aristote en avait décrit la partie statique avec une perfection qui n'a pas vieilli : la dynamique, entrevue déjà par Condorcet etMontesquieu, très avancée par MaistreetBonald, se trouve définitivement fixée par Comte. 11 n'y a qu'à suivre ce maître et ses disciples immédiats, Taine, Fustel de Coulanges, Bourget, pour déterminer de façon précise les conditions auxquelles une grande nation comme la France pourra vivre et persistera

par une fin de non-recevoir ; il étudie ce fait déplus près et constate tout d'abord, dans les pays étrangers, que ce mouvement d'ascension n'a pas le caractère de fatalité qu'on lui prête {Le Dilemme, pp. 110, 152), qu'en France naéme, dans certains milieux syndicalistes, une réaction violente se dessine contre la chimère démocratique, que, d'ailleurs, c'est une question de vie ou de mort. Pour qui veut vivre, il n'y a pas de courant vers la destruction auquel on ne soit tenu de s'opposer jusqu'à l'épuiseinent, quitte à être vaincu par lui. M. de Lamarzelle [Démocratie politique, p. 149) et beaucoup d'autres catholiques ne sont pas d'un autre avis. — Sur la nécessité de distinguer entre les faits, M. Dimier, dans l'Action française^ l" mai 1906, pp. 200, 201, écrit très justement: « Dans les faits dont l'autorité mérite de nous instruire, c'est la Providence qui se fait entendre ; d'autres diront la loi des sociétés humaines. Les faits que l'histoire enregistre nous enseignent ces lois, nous marquent les intentions de Dieu sur l'économie des sociétés. Mais, à moins de souiller ces intentions, à moins de faire un chaos de ces lois, il faut bien que l'on distingue faits et faits. Fait sera réputé seulement ce qui réussit, qui dure, qui s'établit, qui n'aura pas été en lutte, durantles instants précaires d'une existence telle quelle, à toutes les protestations de l'ordre violé, à tous les soubresauts de l'intérêt méconnu, à tous les anathèmes de la conscience nationale, à toutes les alertes d'une révolution qui ne cesse de menacer jusqu'aux pouvoirs complices à l'ombre desquels elle se prépare. »

Page 1