L'Action française, 1*^ novembre 1907, p. 227, note
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et la distinction entre les deux ordres est à maintenir rigoureusement. Sans vouloir pénétrer dans l'intime du fait religieux, il sera donc permis et il suffira de le constater comme fait, d'étudier ses relations avec la vie sociale et de tenir compte, dans ces limites, de son importance. A en croire M. Mauras, l'entente, de ce point de vue, serait possible entre tous les membres de la famille française, croyants et incroyants : là se trouverait la plateforme qui permettrait la mise en commun de toutes les bonnes volontés sans qu'aucun catholique fût contraint de renier la transcendance de sa foi.
« Les diversités politiques des hommes ne se sont point classées comme leurs diversités dogmatiques. » Si, pour le dogme, un catholique est plus près d'un protestant que d'un juif et d'un déiste, politiquement, le catholique, le païen, le positiviste et l'athée ont en général marché ensemble ; et l'on voit des esprits aussi opposés que M. Giard et le P. Olivier, le Marquis de la Tour du Pin et Hugues Rebell, M. Pierre Laffîte et M. Meignen être d'accord sur la famille et la tradition, sur la continuité politique et morale, tandis qu'en dehors de ce terrain commun à tant de cerveaux si divers règne le désaccord le plus complet ^
Mais, ici, les objections se pressent à nouveau et l'on déclare l'accord de tous points impossible. La vérité religieuse ne saurait s'accommoder d'un tel traitement. Traiter la politique sans tenir
1. L'Action française, 15 décembre 19G0: la DifficnJié relis^ii'use pp. 1021-1022. C'est toujours M. Maurras qui parle. — Cf. Une campagne royaliste au Figaro ^ pp. 8-10, 15-17.
compte de la morale et de la religion et ne reconnaître à celles-ci qu'une valeur de fait, c'est se mettre en opposition avec toute la doctrine de l'Eglise. « La croyance informe tout l'être et pareillement le fait d'incrédulité affecte l'homme tout entier '. » Quoi qu'on en dise, il y a une politique chrétienne, dont l'esprit sera toujours contraire à celle qui fait abstraction de l'idée religieuse. Si M. Maurras veut s'en tenir à la méthode et aux principes positivistes, s'il persiste à étudier la politique à part de la vérité révélée, comme une science dont les faits sont la seule mesure, il obtiendra ce double résultat d'attribuer à la doctrine catholique un rôle incompatible avec sa dignité et de s'exposer à admettre des conclusions énormes. Parmi celles-ci, des critiques en ont même signalé qui ne laisseraient pas d'avoir une singulière gravité, si, réellement, elles appartenaient en propre au système de M. Maurras. Ainsi, à entendre M. Fidao, M. Maurras absorberait les droits inaliénables de l'individu dans l'intérêt de l'Etat ; ses soi-disant études scientifiques sur les conditions de prospérité des nations l'auraient conduit à vouloir la restauration du régime des castes, à réhabiliter l'esclavage ; enfin, par suite de sa distinction radicale entre le moral et le politique, il en serait arrivé à nier en politique les lois morales les plus élémentaires.
Et l'on apporte cet exemple qui paraît au premier abord décisif. Dans la pensée de M. Maurras, tout le monde le sait, la condition première, essentielle des réformes les plus urgentes est le rétablisse-
1. Fidao, Les Postulats de V Action française [le Correspondant, 10 décembre 1905, p. 945).
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ment de la monarchie. Or, pour atteindre ce but, ne prêche-t-ii pas le coup de force et l'action directe ? « 11 faut renverser la république par tous les moyens » : tel est l'article fondamental de son programme. Et c'est dans cet esprit qu'on l'a vu accepter le plan de campagne d'un de ses correspondants « Prenons les amis les plus chers du pouvoir actuel, les plus fidèles de l'escorte prétorienne de Clemenceau. Ayons de l'argent et, par l'argent, achetons tous les moyens et tous les mobiles. Achetons les femmes, achetons les consciences,... les trahisons. Quelque romanesque que puisse paraître le moyen préconisé, je parle à des gens trop revenus des moyens parlementaires pour n'être pas approuvé sans réserve ^ w La théorie de la raison d'Etat est ainsi érigée en principe, sans que rien vienne imposer aucune limite théorique à ses exigences. — Or de telles doctrines peuvent légitimer les pires excès. Que M. Maurras y veuille apporter une certaine retenue, et proteste contre cette maxime qu'on lui prête: « La raison d'Etat justifie tout »; il se peut 2. Mais qu'est-ce qu'autorise et n'autorise pas cet intérêt de l'Etat? Le principe est posé avec son indétermination redoutable, et nous savons de M. Maurras lui-même quelle est la logique inexorable des principes.
A tous ces graves écarts se joignent, dit-on, de fâcheuses confusions entre les ordres naturel et sur-
1. L'Action française, 1*' mars 1908, p. 417 : Si le coup de force est possible .
2. « La raison d'Etat, dit-il, peut seulement justifierdes mesures prises dans l'intérêt de l'ttat et à l'occasion d'une affaire d'Etat» [Jbid., !•' février 1908, p. 242).
naturel. Elles courent à travers tout le système et sont un véritable péril pour la saine doctrine catholique!
M. Maurras écrit : « Une pensée politicjue peut être chrétienne sans être opposée à la nôtre. Elle cherche, il est vrai, dans la métaphysique et dans la religion les justifications que nous n'y cherchons pas. Mais que justifîe-t-elle ainsi par le surnaturel ? Des lois naturelles^ » Et M. Fidao de commenter ainsi ce passage: « Si le surnaturel était ce que dit M. Maurras, il serait parfaitement inutile ou le deviendrait dans un temps donné. La science, en effet, se suffit à elle-même dans ce qui est de son domaine, et si la religion ne nous faisait connaître que"^ les lois de la nature, elle ferait double emploi avec la science, et devrait, à mesure que celle-ci se développe, lui abandonner le gouvernement des esprits. Les pires ennemis de TEglise ne soutiennent pas autre chose^.» — Une critique analogue devrait être faite, assure-t-on, pour tous les passages où M. Maurras établit que le maintien et la restauration du catholicisme s'imposent en France comme une condition nécessaire à sa prospérité; il y aurait là une nouvelle forme de l'erreur moderniste qui fait postuler la grâce par la nature humaine"*.
Des divergences aussi profondes ne rendent-elles pas chimérique une union sur le terrain des faits