‹ A travers l'œuvre de M. Ch. MaurrasChapitre 72 sur 155 · L'Avenir de l'Intelligence, p · texte numérisé non relu

L'Avenir de l'Intelligence, p

teurs ». Le lieu n'est pas de discuter si M. Maurras a compris ici A. Comte, ni si le Grand Etre dont il nous parle a quelque valeur pour régler les actions humaines. Mais si quelqu'un veut trouver dans ces paroles la formule de l'esclavage le plus rigide, il faut renoncer à comprendre un texte français.

Quant au régime des castes, les résultats de l'enquête de M. Maurras ne sont pas moins rassurants : 11 fut dans la tradition nationale de laisser les classes largement accueillantes ; rien n'est plus antihistorique que de représenter la bourgeoisie et la noblesse d'autrefois comme inaccessibles, et contre ce préjugé d'ignorants, M. Maurras a beau jeu. Sans doute, au rebours des démocrates, il veut que le plus grand bien vienne à la société par en haut : « Ce n'est pas le prolétariat lui-même qui est le ressort du mouvement de progrès » qui agite et secoue la société, ce sont les classes supérieures qui, tendant la main aux inférieures, les attirent à elles et leur facilitent les étapes '. Mais la nation, parce qu'elle est hiérarchisée, n'en est pas moins une famille ouverte à la solidarité, parlons chrétien, à la charité, fermée au régime des castes 2. Et si l'ordre qu'il rêve favorise une moindre inégalité des conditions et atténue les distinctions, non pas de castes, qui

1. Le Soleil, 25 arril 1901 : Evolution des classes. « Tant vaut le concours supérieur, g'uide et directeur du peuple, et tant vaudra l'évolution de ce dernier, » L'étrange mythe des « Serviteurs » dans le Chemin de Paradis^ malgré sa forme paradoxale et ses outrances déplorables (cf. g suivant), ne signifie pas autre chose.

2. M. Maurras prétend travailler pour le peuple, lui faciliter l'ascension sociale et améliorer son sort de toutes manières : tel doit être le terme de sa proliticfue. Cf. le Correspondant, 10 Juin 1908, pp. 976-077 ; l'Action française^ V février 1908, pp. 270-278

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n'existent pas, mais de classes, les principes n'en seront point ébranlés. Il sait seulement que les rangs ne pourront jamais se confondre et que les éléments du corps social n'auront jamais une valeur identique. Or, en cela, rien qui ne soit conforme aux principes catholiques. Léon Xlll a proclamé lui-même, « comme un fait nécessaire, la diversité des classes et des conditions ». M. Maurras ne soutient pas autre chose ^

Nietzschéisme

On insiste cependant et les rapprochements que Ton a pu établir entre sa doctrine et celle de Nietzsche ont tellement ému quelques esprits qu'il nous faut à leur sujet donner ici quelques éclaircissements.

Le système politique de ÎM. Maurras nous est en effet présenté comme un système barbare dont l'unité serait réalisée par un idéal aristocratique des plus provoquants, des plus révoltants. L'esclavage de la foule au profit d'une caste supérieure en est la clef de voûte ; les surhommes y possèdent tous les droits revendiqués à leur profit par Nietzsche : le peuple se transforme en une vile pâture destinée à assouvir les ambitions et les passions d'esthètes hautains. Oyons plutôt :

1. Sur la nécessité de la diversité des classes d'après les actes de Léon XIII el de Pie X, cl. Fonîaine, Modernisme social, pp. 255 sq.

OBJECTIONS BT REPONSES 165

«Nous avons affaire tout simplement à des esthètes qui ne se reconnaissent d'autre règle de vie que de produire à leur gré la Beauté, prétendant se détacher de tout et de tous pour ne se donner ni à rien ni à personne, supérieurs à leurs plaisirs et à leurs pensées, toujours au-dessus de ce qu'ils font et de ce qu'ils sont, maîtres du vrai et du faux, du bien et du mal. «Bons ou mauvais, dit M. Maurras, « nos goûts sont nôtres, et il nous est toujours loice sible de nous prendre pour les seuls juges et « modèles de notre vie^.. » Voilà l'ordre ! D'une part, des « Maîtres », des « aristocrates », une « élite», des « surhommes », capables eux de se créer «d'intérieures harmonies», vivant selon des lois qui relèvent d'eux, au lieu de relever des lois pour vivre; et d'autre part des faibles, des impuissants, des «esclaves-nés», auxquels les premiers, qui sont «au-dessus des lois» ne peuvent rendre de meilleur service que de leur imposer des lois de fer par tous les moyens dont ils disposeront. Et ceci n'est pas un fait que l'on constate ; ce n'est pas la réalité qu'on trouverait devant soi et qu'on se proposerait de transformer. C'est tout le contraire. Ce dont se plaignent les théoriciens de l'Action française, c'est justement que les choses ne soient plus ainsi, quand c'est ainsi qu'elle devraient être pour que l'ordre régnât 2. » Pour appuyer les accusations qu'on vient de lire,

1. Le Chemin de Paradis^ p. xxx. Cette citation, étant donné ce qui la précède dans le texte du critique qui la reproduit, constitue dans l'espèce un gros contresens, comme nous l'avons vu plus haut.

2. Annales de philos. cAre7.,juin 1910, pp. 290, 293, Gomme on le voit, l'accusation ne porte pas seulement sur M. Maurras, mais encore sur tous les théoriciens de l'Action française. Nous occu-

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on ne trouve guère à produire chez ?J. Maurras que le mythe des Serviteurs et la note qui l'accompagne dans le Chemin de Paradis. Or, nous l'avouons franchement, si ce mythe devait être pris à la lettre et considéré comme l'expression adéquate de la pensée politique de M. Maurras, toutes les apparences seraient contre lui. Méconnaissant en cet endroit le rôle du christianisme (qu'il devait si bien comprendre plus tard) dans l'abolition de l'esclavage, il semble rêver non pas tout à fait d'un état social où les maîtres se serviraient des petits comme d'instruments pour satisfaire leur ambition et leurs passions, mais où cependant la condition la plus heureuse pour les petits serait de tout recevoir d'en haut et de renoncer d'une manière absolue à leur liberté. Sans doute en y regardant de près, on se rend compte que M. Maurras ne recourt aux outrances de son récit, que pour faire mieux saillir les dangers de la liberté sans frein concédée au peuple et, comme il dit avec l'auteur du colloque entre Monos et Una, la folie des efforts tentés pour établir une démocratie universelle : ce qui ne laisse pas de contenir une part de vérité. Il n'empêche que la forme en est par trop équivoque, voire brutale et, sans parler de l'inintelligence des choses religieuses qui éclate ici plus que partout ailleurs, injustement blessante à l'adresse de la foule. L'auteur n'a pas fait difficulté de reconnaître lui-même que ce mythe avait une allure

panl ici avant toutde M. Maurras, nous ne traiterons dans ce chapitre que du prétendu nietzschéisme de celui-ci. Mais nous n'aurons garde de négliger entièrement la pensée de ses collaborateurs incroyants : on la trouvera discutée dans l'appendice II.

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quelque peu nietzschéenne, encore qu'il se déclarât aux antipodes de cet étrange écrivain sur le fond des doctrines. Nous n'y contredirons point et, malgré les idées acceptables que contient ce morceau, nous ne nous inquiéterons pas d'expliquer ses formules provocantes ni la superbe de son esprit.

Par bonheur nous n'en sommes pas réduits pour définir la pensée de M. Maurras à ce singulier écrit composé en 1891. Depuis lors ses idées en matière sociale ont fait du chemin^. Il nous a donné V Enquête sur la Monarchie^ ^ le Dilemme^ un nombre prodigieux d'articles et d'opuscules où les rêveries de sa jeunesse ont cédé la place à 1' « empirisme organisateur », au réalisme le plus soucieux des droits et de la dignité de l'individu et du peuple. Débarrassée de l'enveloppe extravagante de jadis, sa pensée a pris une forme ordonnée, philosophique;

1, Un changement complet sur ce point d'ailleurs ne serait nullement pour embarrasser M. Maurras en dépit de ses protestations sur la fixité de certaines de ses opinions. Il a écrit, nous l'avons vu, que ses opinions en matière philosophique et religieuse n'avaient pas changé; mais en dehors de là, il se fait gloire et répète à chaque instant que ses idées politiques se sont précisées pou à peu au contact des faits, de l'histnire, de l'expérience et qu'il n'est nullement arrivé du premier coup au système très cohérent qu'il défend aujourd'hui.

2. M, Barrés écrivait de ce livre lors de sa première édition : « Je voudrais que tous les hommes d'études puissent lire V Enquête sur la monarchie. Je ne suis pas monarchiste, mais je trouve qu'il est impossible de concevoir un livre de littérature politique où l'on trouve plus de satisfaction pour le raisonnement et la haute culture. » M. Delfour n'a fait que commenter cette appréciation dans un excellent article de [''Université catholique (15 août I9l0), reproduit parla Chronique de la Presse du 1*^ septembre 1910. Nous ne saurions trop en recommander la lecture ; après les déclamations bruyantes et vides de certains, il n'est rien qui puisse reposer davantage et mieux remettre dans le vrai.

A TRAVF.RS L ŒTJVIÎ^ DE M. CH. MAURRAS

elle s'est précisée en un sens absolument contraire à celui qu'on voudrait nous faire croire et quiconque prêterait aujourd'hui à M. Maurras cette théorie que les lois relèvent de l'homme et non pas que l'homme relève des lois pour vivre, avouerait par le fait qu'il ignore tout de ce que M. Maurras a écrit.

Aussi bien son système basé effectivement sur l'idée essentielle de hiérarchie exclut de façon positive toutes les folies nietzschéennes; et c'est avec la plus grande exactitude qu'il a pu écrire dans V Action française du 12 février 1909 sous la signature de Criton : « Tous nos lecteurs s'en souviennent, non seulement l'Action française en corps a toujours fait sur Nietzsche les réserves les plus expresses, en lui marquant tantôt la défiance et tantôt l'aversion; mais tel des plus attaqués d'entre nous, M. Maurras par exemple, a constamment et de tout temps, au temps même où il ne s'occupait que de critique littéraire, désigné Frédéric Nietzsche comme une intelligence ennemie. Dès 1894, il multipliait contre l'auteur du Zarathoustra les reproches de barbarie et d'anarchie. Un peu plus tard il le traitait, un peu familièrement sans doute, de polisson. Et si plusieurs de nos amis et collaborateurs ont eu parfois l'occasion de constater que l'erreur nietzschéenne a aidé de jeunes Français à se purger de l'erreur révolutionnaire, ce qui est un fait indéniable, M. Maurras et M. Lasserre n'ont jamais manqué d'ajouter que cette erreur utile était une drogue à enfermer sous plusieurs clés dans l'armoire aux poisons. »

En ce qui concerne M. Maurras cette déclaration n'offre aucune difficulté. A vrai dire même, on ne peut

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guère concevoir de plus grande opposition qu'entre lui et ce « Sarmate ingénieux, éloquent et subtil », dont « l'effroyable désordre de la pensée finit par le conduire à un anarchisme orgueilleux^ ». Le double but auquel tendait la « pensée enivrée » de Nietzsche fut de « détruire tout ce qui s'opposait à la libre, naturelle, superbe expansion du moi et d'exalter par tous les moyens le culte de ce même moi, élevé dans son langage même à la dignité de surhomme »; d'une manière plus précise encore, la philosophie de Zarathoustra est dominée par « l'esprit d'indépendance absolue du moi et cette conception de la vie qui mesure toute valeur réelle au degré d'expansion de la personne humaine ou mieux de l'animal humain^ » : c'est la contradictoire de la philosophie de M. Maurras et l'allure hautaine et parfois égoïste de ses premiers écrits ne saurait nous donner le change sur le fond de ses idées. De Nietzsche avec lequel il s'est trouvé d'accord au début sur quelques points à A. Comte, à Le Play, aux catholiques sociaux, ses maîtres incontestables, la distance est immense et il ne faut pas être grand clerc pour voir l'irréductibilité de cette indépendance du moi proclamée par Nietzsche à la théorie spécifiquement anti-individualiste de M. Maurras qui affirme la dépendance multiple et quasi-universelle de l'individu vis-à-vis de la nature, de la société, etc. A elle seule sa théorie corporative et décentralisatrice qui lui est commune avec M. de la Tour du Pin, M. de Mun... suffit à écarter

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