L'Action française, 1" février 1908, p
2. Pour un catholique qui admettrait les vues politiques et sociales de M. Maurras, cette difficulté, comme celles que nous discuterons plus loin, n'existe évidemment pas. Nous nous occupons ici de M. Maurras seul, et nous étudions son système tel qu'il se présente à nous au concret.
sophique, une distance infinie que rien ne saurait combler sépare tout catholique de M. Maurras.
Celui-ci du reste ne fait aucune difficulté de reconnaître cet état de choses : il l'affirme et Tavoue lui-même à tout propos. Voyons alors quelles conséquences vont s'ensuivre.
Droits et devoirs respectifs de l'individu existent en effet et doivent être définis de quelque manière. Sur quelle règle alors s'appuyer ? — « Sur l'opinion commune des citoyens les plus honnêtes », répond M. Maurras. — Mais à quel signe reconnaître l'honnêteté ? Et l'opinion commune ne change-t-elle pas sur nombre de points avec les pays et les époques? Vienne un coniiit, qui décidera? L'individu est abandonné logiquement^ pour tout ce qui n'a pas de rapport avec la vie sociale, aux caprices de sa nature, et l'on est tenté de sourire en entendant certain collaborateur de M. Maurras proposer comme la meilleure règle des mœurs les « conditions de prospérité de l'espèce » : que de fautes grièves qu'aurait réprouvées tout le premier M. Tauxier, que réprouvent Messieurs de l'Action française, sont parfaitement compatibles avec cette norme ! L'honnêteté native de M. Maurras et de ses amis incrédules les préservera d'ordinaire de penser sur ces points autrement qu'un catholique, et leur âme encore naturellement chrétienne les leur fera juger comme l'Eglise. Mais, quoi qu'ils pensent personnellement, l'indétermination de leur morale laisse la porte ouverte à tous les abus, et sans armes celui que sollicite un vif mouvement de passion. — D'autre part, l'individu n'est-il pas livré
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à la merci de gouvernants qui, sous prétexte de salut public, s'arrogeront en certaines circonstances tous les droits? En vain, M. Maurras distinguet-il entre le cas de nécessité et le cas de moralité \ Nous lui accordons que, dans sa théorie, chacun ne pourra définir la nécessité à sa guise. Mais ce cas de nécessité une fois bien reconnu, tout moyen de le résoudre devient-il par le fait légitime? N'existet-il pas des actions intrinsèquement mauvaises? Et quelle garantie contre les prescriptions incompatibles avec la conscience nous laisse la vertu (fondée sur les conditions de prospérité de l'espèce ou tout autre principe de morale utilitaire) que M. Maurras exige des hommes au pouvoir ^ ? De quelque côté qu'on se tourne, c'est à vous donner le frisson. A la première difficulté, M. Maurras n'oppose aucune réponse directe. Il ne consent pas à examiner si sa philosophie le laisse désarmé en face des suggestions de la nature corrompue ni quelles suites désastreuses pour tout son système politique entraîne cette absence de fondement métaphysique. Le problème pour lui est autre : une telle attitude est-elle
1. Citons le passage en entier : « Ceux d'entre nous qui ont composé leur synthèse subjective par rapport à l'idée de patrie en ont tiré des lois un peu supérieures à lutilité immédiate et grossière de la patrie. Cette idée de patrie, pulcherrima rerum, ne leur commande rien de « criminel », ni de « honteux ». Elle ne sert donc point à fausser la nature humaine, ni à favoriser les instincts d'artifice ou de férocité... Mais en cas de nécessité^ Mais lorsque le salut public est menacé ? Le cas de nécessité n'est pas le cas de moralité. En cas de nécessité, s'approprier un pain n'est pas le voler, faire la guerre n'est pas organiser l'homicide : une autre loi, une loi suprême ou extrême intervient alors » (l'Action française, 15 mai 190o, p. 283).
2. Le- Dilcmïue, pp. 104, 103, note. Nous avons repris cette objection dans notre réponse à M. Rivain ; cf. infra, Appendice III.
oui OU non de nature à lui aliéner le concours des catholiques dans l'œuvre de relèvement national à laquelle il s'est consacré, voilà seulement ce qui lui importe. Or il lui semble à l'évidence qu'il n'en saurait être ainsi; la question posée est à ses yeux d'ordre exclusivement personnel et il n'a pas à y entrer. Non seulement il laisse aux catholiques liberté de penser sur ce point d'autre sorte, mais il est tout prêt à s'en réjouir; et cela lui paraît suffire pour dissiper toutes leurs appréhensions.
Quant à la seconde difficulté, M. Maurras se plaçant encore sur le terrain pratique de l'action croit pouvoir la résoudre non moins victorieusement au regard des catholiques. Tout d'abord, remarquet-il, son dessein n'est pas de restaurer un gouvernement, dont les membres seraient tous positivistes; et d'autre part, même dans cette dernière et invraisemblable hypothèse, les catholiques n'auraient rien à craindre. Un Etat qui violente les consciences ne peut manquer de soulever contre lui ses sujets et s'affaiblit d'autant : c'est là une loi universelle, et nul parmi les positivistes ne s'aviserait de nier l'importance de l'élément moral et sa nécessité dans la société, quelque relativement qu il le considère ^. Il y a plus : pour un pays, l'une des conditions de vie et de prospérité est de suivre, en tout, les directions du pouvoir spirituel, compagnon et guide du pouvoir temporel, d'après le positivisme lui-même. Or, en France, à bien plus juste titre encore que dans tout autre pays, ce pouvoir spirituel est naturellement l'Eglise catholique. L^Etat sera donc obligé de ne rien ordonner qui