CHAPITRE QUATRIÈME
Où serait le danger d'une entente politique avec des incrédules ?
Nous sommes ainsi amenés à conclure qu'entre le système de M. Maurras et la doctrine catholique, s'il existe des divergences considérables sur certains points fondamentaux de spéculation dogmatique et morale, il n'en est pas d'irréductibles sur les matières qui touchent au domaine de la pratique politique. Que des obstacles surgissent, qui rendent illusoire tout accord avec lui dans l'action, il se peut : ces obstacles ne viendront pas de son système en tant que tel. D'où viendront-ils alors?
Les ententes politiques entre catholiques et incrédules
On déclare scandaleuse toute alliance avec des non-croyants et l'on assimile l'union des catholiques avec M. Maurras à ces groupements éphémères
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qui ont réuni ces dernières années quelques catholiques démocrates et de farouches anticléricaux. Mais, comme l'écrit un docte religieux, quand donc la morale a-t-elle jamais déclaré « que des catholiques ne pouvaient contracter aucune alliance avec des non-catholiques pour atteindre un but commun, dont l'Eglise doit, en somme, bénéfi-
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On peut sans doute s'interdire toute relation avec les incroyants, même lorsqu'ils sont d'accord avec vous pour la défense des intérêts religieux; mais une telle conduite, qui ne s'inspire évidemment d'aucun principe hérétique, ne saurait être imposée au nom de l'Eglise. Celle-ci n'interdit aux catholiques les rapports avec les incroyants que dans la mesure où ces rapports constitueraient un péril pour la foi et les mœurs ; là où ce péril n'existe pas, le grief d'incroyance ne suffit pas à constituer un empêchement à toute entente ou action commune.
Il n'est d'ailleurs pas difficile d'imaginer des conjonctures où l'Eglise, en tel pays donné, aura tout intérêt à pratiquer ce genre d'alliance. Que l'Eglise en effet cherche à entrer en contact avec des sociétés même non chrétiennes, il y a là pour elle une nécessité évidente. Elle a un domaine inaliénable qu'il lui faut cultiver, quels que soient les gouvernements. Elle seule peut, en tant que société, atteindre les consciences; à elle seule revient d'assurer la pleine observation de la loi morale avec toutes ses conséquences sociales et de conduire les
î. Dom Besse^ Bulletin des darnes royalistes, juillet 1907, p, 88.
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âmes à Dieu. D'où sa mission essentielle, son droit exclusif de former intelligences et cœurs au point de vue religieux D'où encore le pouvoir direct qui lui appartient de droit sur tout ce qui touche à la formation morale, et le pouvoir indirect de vigilance et de direction, que revendique pour elle le Syllabus de Pie IX, sur l'enseignement des autres sciences, et en particulier de la philosophie, dans la mesure où elles sont connexes aux matières religieuses et morales^. Mais loi civile et loi morale ou religieuse ont souvent même objet; l'instruction, par exemple, qui ne relève pas nécessairement de l'Eglise et l'éducation qui en dépend directement, se trouvent en fait liées de la manière la plus étroite. D'où obligation pour elle d'entrer en relation avec les Etats, si elle veut exercer son rôle et continuer à promouvoir le bien.
Or l'Eglise, comme société, parfois ne peut agir; dans ce cas, les catholiques auront à la suppléer individuellement ou par groupes. Ils ont leurs devoirs de citoyens, ils savent où est la vérité. Loin qu'ils se retirent de la vie publique, ils s'y doivent
1. Sur cette question délicate, cf. Duballet : la famille, l'Eglise^ ÏEtat, dans Véducaiion, pp. 89-98. A propos de l'enseignement de la morale, je relèverai simplement cette conclusion, dégag-ée par l'auteur, d'une déclaration de Pie IX: « Donc une morale séparée de la vraie foi serait incapable de produire l'honnêteté des mœurs ; donc la vraie morale est inséparable de la vraie foi et comme la foi est du domaine exclusif de l'Eglise, la morale également doit être enseignée par l'Eglise seule » (p. 96). On peut encore consulter: J.Grivet, l'Eglise et l'enfant; G. de Lamarzelle, La question de V enseignement, les droits de l'Eglise et les droits de V Etat, dans le Correspondant, février 1911; M. de la Taille, tes droits de l'Eglise en niatière scolaire, dans la Revue des facultés catholiques de l Ouest, janvier 1911.
mêler le plus possible ^ Mais s'ils sont réduits à une minorité de plus en plus faible, que feront-ils sans entente avec des non-catholiques? Leur maxime alors sera celle du Christ que nous ont rappelée fort opportunément les Annales de philosophie chrétienne : «. Les apôtres, avant d'être des « hommes nouveaux » et dans ce zèle naturel qui appelle le feu du ciel sur les rebelles, voulaient écarter quiconque ne les suivait pas : « prohibuimus eum, quia non sequitur nos ». On connaît
1. Léon XIII, dans l'encyclique Immortale Dei, leur en fait un devoir en ces termes : « Généralement, comme nous l'avons dit, refuser de prendre aucune part aux affaires publiques serait aussi repréhensible que de n'apporter à l'utilité commune ni soin, ni concours; d'autant plus que les catholiques, en vertu même de la doctrine qu'ils professent, sont obligés de remplir ce devoir en toute intégrité et conscience. D'ailleurs, euxs'abstenant, les rênes du gouvernement passeront sans conteste aux mains de ceux dont les opinions n'offrent certes pas grand espoir de salut pour l'Etat. Ce serait, de plus, pernicieux aux intérêts chrétiens, parce que les ennemis de l Eglise auraient tout pouvoir et ses défenseurs aucun. Il est donc évident que les catholiques ont de justes motifs d'aborder la vie politique ; car ils le font et doivent le faire, non pour approuver ce qu'il peut y avoir de blâmable présentement dans les institutions politiques, mais pour tirer de ces institutions mêmes, autant que faire se peut, le bien public sincère et vrai, en se proposant d'infuser dans toutes les veines de l'Etat, comme une sève et un sang réparateur, la vertu et l'influence de la religion catholique » {Lettres apostoliques..., t. II, p. 47-49). Pie X, dans son encyclique sur le Sillon, n'insiste pas avec moins de force sur ce point et aux arguments de son prédécesseur ajoute celui-ci : « Gomme dans le conflit des intérêts et surtout dans la lutte des forces malhonnêtes, la vertu d'un homme, sa sainteté même ne suffit pas toujours à lui assurer le pain quotidien et que les rouages sociaux devraient être organisés de telle façon que, par leur jeu naturel, ils paralysent les efforts des méchants et rendent abordable à toute bonne volonté sa part légitime de félicité temporelle, nous désirons vivement que vous preniez une part active à l'organisation de la société dans ce but. »
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la réponse du Christ : « Nolite prohibere, qui enim non est adversuni vos, pro vobis est ' » (I^uc, ix, 49). Là où se trouveront des dispositions bienveillantes, pourquoi a p/iori reîuser d'en accepter le bénéfice? Evidemment il restera toujours à déterminer si les moyens employés par ces amis du dehors sont aptes à réaliser la fin cherchée : ce serait folie que de les écarter sans examen, pour seule cause d'incrédulité.
Aussi bien sommes-nous de ceux qui établissent une différence essentielle entre une alliance avec des incroyants décidés à défendre l'Eglise selon ses propres principes, à lui assurer dans la société une expansion conforme à son esprit, et une alliance avec des anticléricaux notoires qui n'accordent même pas à l'institution du Christ la moindre vertu bienfaisante et dont le programme porte comme article fondamental : « Sus à l'Infâme et mort à la religion de Jésus, » Nous aurons à faire des réserves sérieuses sur un rapprochement avec les premiers. Mais nous ne pensons pas que les autres méritent la moindre attention : nous voyons avec trop d'évidence ce qu'il faut redouter de ces sectaires et que toute union avec eux ne serait que la plus honteuse et la plus inefficace des collusions !
A vrai dire nous nous perdons à vouloir démêler quels espoirs peuvent fonder certains catholiques sur leurs inlassables avances aux radicaux et opportunistes de toute catégorie, esprits tour à tour intransigeants et cauteleux, pleins de pro-