Cf. supra, pp
ou SERAIT LE DANGER 237
damnables lorsque l'individu est seul en cause, ne le sont plus en d'autres circonstances : l'homicide accompli par le soldat en temps de guerre ou le bourreau en temps de paix est parfaitement licite. Mais, parce que le point de vue social dépasse l'individuel, tout sera-t-il permis, dès là que la raison d'Etat est en jeu? Le cas de nécessité pour l'Etat justifîera-t-il indistinctement tous les moyens ? Ainsi, pour reprendre l'un des exemples que nous donnions plus haut, « à supposer que le service de contre-espionnage soit un service nécessaire et que ce service ne se puisse exercer que par des moyens qui seraient en règle générale défendus, immolerons-nous le pays et toutes les richesses matérielles et spirituelles que nous perdrons en le perdant * ? w Qu'un tel service, ou d'autres analogues, dont on ne songe pas à nier la nécessité, autorise certaines pratiques : achat de documents, de secrets..., que l'on devrait réprouver sans réserve de la part d'un particulier, rien de plus vrai. Un casuiste considérera ces procédés comme une extension légitime du droit de guerre : à ses yeux, le but excellent à atteindre, qui est la prospérité générale, dont la poursuite s'impose et qui, si elle ne se réalisait, entraînerait des maux considérables, peut, moyennant des réserves nécessaires, légitimer le recours à certains moyens estimés illicites en d'autres temps. Il ne trouvera là, de la part du pouvoir, qu'une coopération matérielle^ non une coopération formelle. Mais alors il ne jugera plus ces « ruses de guerre » immorales : celles-ci devien-
l.Rivain, Politique, morale et religion,^. 22.
238 A TRAVERS l'œUVRE DE M. CH. MAURRAS
dront pour lui ohjectwement permises. Toutefois, dans l'hypothèse exceptionnelle ici envisagée, tous les moyens deviendront-ils licites ou seulement quelques-uns ? La réponse ne devrait pas souffrir d'hésitation. Parmi ceux auxquels recourra le pouvoir pour défendre la société, il en est qui lui resteront toujours interdits, qu'il devra toujours impitoyablement rejeter. Ainsi, pour nous borner à deux exemples, jamais un individu, roi ou sujet, — le salut du pays y fût-il engagé, — ne sera autorisé à contrevenir aux sixième et neuvième commandements ; aucune puissance ne pourra ordonner à qui que ce soit de renier Jésus-Christ. Si la raison d'Etat valut jamais quelque chose au point de vue catholique, ce fut assurément à l'époque de Henri VIII. Que de millions d'Anglais entraînés, — alors et depuis, — dans l'erreur par la faute d'un seul ! Et cependant Clément VII ne sanctionna jamais le divorce du Roi. — De même, si la raison d'Etat est à ce point importante, va-t-on excuser les empereurs romains d'avoir obligé les chrétiens à sacrifier aux idoles ? Ils se sont manifestement trompés sur les périls que faisaient courir à leur trône les progrès du christianisme : mais le bien de la paix, l'ordre public, — ce premier de tous les biens d'après l'Action française, — n'autorisait-il pas en apparence cette mesure? La réunion dans une même main des deux pouvoirs politique et religieux, et l'unité de culte, fondements de la société antique, y paraissaient liées; or César restait le seul juge en l'occurrence... Tout catholique se révoltera cependant à la pensée qu'on pourrait chercher à innocentp 'ui Marc-Aurèle, un Dioclé-
ou SERAIT LE DANGER 239
tien ^ : jamais il ne mettra en doute l'obligation stricte où étaient les chrétiens de leur désobéir et il niera que ces empereurs eussent objectivement aucun droit de commander l'apostasie.
Aussi longtemps que l'Action française n'aura pas introduit explicitement dans sa philosophie politique ces restrictions essentielles, nous serons en droit d'écrire que certains de ses principes, en particulier celui qui établit une distinction radicale entre le cas de nécessité et celui de moralité, peuvent mener logiquement aux pires excès^.
Nous le savons, à l'Action française, ces « moyens » quelconques, ces jugements sur les hommes et les
1. Comme tend à le faire, par exemple, M. Bouché- Leclercq, dans son livre l'Intolérance religieuse et la politique.
2. Ces considérations d'ailleurs sont loin de lever toute difficulté dans la pratique et l'on hésite souvent lorsqu'il s'agit d'apprécier tel cas particulier. Celui du colonel Henry est du nombre et nous reconnaissons sans peine qu'il est complexe. « Force, décision, finesse, écrit M. Maurras, rien ne manqua au colonel, si ce n'est un peu de bonheur » {l'Action française, 1900, t. II, p. 753). Un traditionniste chez qui le culte de l'honneur est resté très vif ne comprendra pas; un casuiste sera justement inquiet. Le colonel était à coup sûr persuadé de son bon droit et de la parfaite loyauté de sa conduite. Mais objectivement le faux qu'il a commis peut-il se justifier? Nous avouons pour notre compte ne le pas penser. « Un faux commis dans la vie civile pour des intérêts particuliers, au préjudice d un innocent, et un faux commis dans un service de police internationale, sans préjudice pour personne qu'un traître avéré et dans le seul dessein de sauvegarder une institution nécessaire à la défense du pays» (L. Moreau, l'Action française^ 15 juin 1909, p. 419), peuvent, en raison de leur fin différente, n'être pas au même degré répréhensibles ; ils n'en restent pas moins l'un et l'autre des faux et donc, nous semble-t-il, des actes essentiellement mauvais et condamnables. Quoi qu'on dise, même en démocratie, tout citoyen n'est pas juge, ni en fait ni en droit, du bien de l'Etat ; il ne peut se substituer à la justice régulière, se proclamer seul en état de guerre contre le pouvoir et dès lors l'on ne voit pas
240 A TRAVERS l'œUVRE DE M. CH. MAURRAS
choses ne sont pas communs. A supposer même que tel ou tel procédé qui répugnerait à la conscience d'un catholique parut jamais nécessaire aux chefs du groupe pour atteindre leur but, il suffirait aux consciences plus délicates d'exposer leurs scrupules, et elles seraient utilisées ailleurs. Mais que peuvent arriver à penser des hommes dont toute l'activité est commandée par l'unique postulat de la patrie, et le Français qui s'attache à eux se pourra-t-il défendre de les imiter en tout ? Peu de jeunes gens aux passions ardentes, à l'imagination exaltée, entendront impunément traiter des cas de conscience aussi graves avec une telle désinvolture et pourront se déclarer immunisés contre la contagion. En voyant leurs maîtres aimés prendre sous leur patronage de telles maximes, ainsi que nous le notions plus haut, se pourront-ils défendre de les suivre? Et alors peut-être entendrez-vous des adolescents vous soutenir gravement que le point de vue moral et religieux est secondaire : Dieu et la conscience passent pour eux après le roi et la France !
Nous ne voulons pas rendre M. Maurras et les
que ce faux soit autre chose qu'une trahison à l'égard de la vérité. N'est-ce pas ici ou jamais l'occasion de rappeler le mot de S. Paul: Non faciainus niala ut veniant bona (Rom., m, 8)? Excuser un pareil acte ferait courir le risque de nier les principes élémentaires de la morale et de reconnaître pratiquement le principe que « la fin justifie les moyens ». — Mais pour ce cas comme pour toutes les questions qui touchent au domaine de l'action, on peut se tenir prêt à accepter une explication décisive en sens contraire... si l'on en trouve. Nousnous y rangerons le jour oti on nous la proposei'a, et où l'on nous prouverait par exemple qu'un faux de cette nature peut être rangé parmi les « ruses de guerre » autorisées entre ennemis en temps de crise et qu'il n'est plus un mensonge. Mais y réussira-t-on jamais .'
ou SERAIT LE DANGER 241
incroyants de son groupe directement responsables d'une attitude si peu conforme aux enseignements de la foi. Nous sommes certain au contraire qu'ils ne l'ont ni provoquée ni encouragée chez leurs amis catholiques, qu'ils la blâment même positivement. Mais lorsque Télite pense, parle, écrit dans le sens que nous avons indiqué et répète sans cesse qu'il faut renverser la république « par tous les moyens », il est dans la logique que les plus faibles et les indifférents, qui forment le noyau des foules, ne tardent pas à penser, puis à agir comme elle et à se laisser prendre à l'équivoque des mots. Nul n'ignore la force irrésistible de l'autorité dans les jugements, de l'exemple en matière de mœurs et du langage en fait d'idées : qui nierait la gravité du danger ferait preuve d'une connaissance de la faiblesse humaine par trop rudimentaire ou d'une psychologie singulièrement étroite. Le travail d'obnubilation et d'oblitération s'opère dans certaines consciences impulsives et mal formées avec une rapidité effrayante, et, si l'on n'y porte un remède énergique, si l'on ne les prémunit efficacement contre le mal, bientôt peut-être il sera trop tard.
En tout cela, sans aucun doute, il faut faire la part de l'entraînement. Ces échappées de jeunesse que l'on a pu remarquer de-ci de-là, dont aucun groupe, si catholique soit-il, n'est exempt à sa manière, mais dont le résultat est, en fin de compte, de déconsidérer plus ou moins complètement aux yeux de tous les esprits serieuxla cause qu'elles prétendent servir, sont peut-être superficielles. Elles n'en révèlent pas moins, une fois de plus, le redou-
242 A TRAVERS l'œUVRE DE M. CH. MAURRAS
table danger de préoccupations excluswement politiques et de ces expressions à double sens, qui, à l'exemple des mots « démocratie », « libéralisme », « socialisme »...,se sont introduites dans le langage des honnêtes gens, au risque de fausser les jugements, de corrompreles intelligences et les volontés, j Ici le péril est patent, immédiat, et nul catholique sincère ne pourra être rassuré tant qu'il verra conserver cette forme à une règle pratique d'action.
La devise « par tous les moyens » et les moyens préconisés en fait par l'Action française nous suggèrent ici une autre remarque. Nous ne saurions taire, en effet, notre répulsion pour le ton âpre, violent, où semble passer parfois un vrai souffle de haine, qui est familier à quelques écrivains de l'Action française. 11 n'est pas admissible que des catholiques, dans un journal où chaque jour ils vont chercher le stimulant de leur activité, soient exposés à trouver des provocations au plus méprisant dédain, aux colères les plus passionnées, souvent contre des frères d'armes très méritants. Libre aux chefs du groupe de se soucier peu que de telles brutalités de langage leur aliènent beaucoup d'esprits réfléchis etpondérés, beaucoup de lâches aussi dont le seul mot d'ordre est: « pas d'aflaires, la paix avant tout ». Libre à M. Maurras de penser « qu'il n'y a pas de proportions entre (leurs) violences et les violences que l'on fait à (la) nation ^ », que la nécessité pressante où l'on est d'éclairer le pays sur la grandeur des fautes commises par ceux
1. Maurras, L'Action française (quotid.), 19 novembre 1910, Discours aux étudiants.
ou SERAIT LE DANGER 243
qui dirigent ou soutiennent ce régime, que le droit de légitime défense enfin légitiment certains procédés extrêmes, voire certaines « exécutions », dont on trouverait peut-être difficilement ailleurs des équivalents. Libre enfin à lui et à eux, d'alléguer pour excuse les violences de polémique égales sinon pires, dont ils sont les victimes de la part de catholiques ou qu'ils voient des catholiques échanger entre eux dans des journaux catholiques!... Toutes ces raisons peuvent contenir une part de vérité et nous ne nierons pas qu'il appartient à la presse de dénoncer sans peur tous les attentats contre la patrie et la religion, tous les calculs sournois et hypocrites des adversaires, toutes les formes de duperie et de sottise : s'il y avait un peu plus de Louis Veuillot par le monde, le monde n'en marcherait pas plus mal. Mais les insinuations contre les personnes, ces paroles volontairement blessantes qui fontaucœur des plaies inguérissables, ces mois à l'emporte-pièce capables de vous ruiner pour toujours la réputation et le crédit d'un homme, ce souci méchant de trouver dans les démarches les plus insignifiantes de certaines têtes de Turc les intentions les plus noires!... Pascal traduisant librement saint Paul écrivait: « La vérité hors de la charité n'est qu'une idole. » Les catholiques qui suivent ces controverses et y prêtent le concours de leur indulgence admirative, devraient se rappeler ce mot et songer qu'ils ne peuvent participer à une tactique où est blessée d'une manière si grave et si continue l'une des vertus essentielles du chrétien. On ne saurait trop regretter l'attitude brutale et dédaigneuse que développent, chez les jeunes en
particulier, les habitudes violentes et le ton tran* chant de l'Action française. Là encore il y a vrai' ment trop à craindre une déformation du véritable esprit chrétien.
Aussi bien, l'une des fatales conséquences de ces polémiques brutales, on la connaît. Sans cesse le journal annonce des duels, où hélas! ne sont pas seulement engagés les incroyants du groupe, mais des catholiques trop faibles, ou plutôt, — ne craignons pas d'écrire le seul mot qui qualifie cette défaite de la raison et de la volonté, — trop lâches pour résister au respect humain, pour fouler aux pieds l'un des préjugés les plus monstrueux qui soient, et n'écouter que leur conscience ! Les procèsverbaux de ces soi-disant affaires d'honneur s'étalent complaisamment en première page du journal, comme s'il s'agissait non pas de vulgaires attentats contre le droit naturel et les lois les plus certaines de l'Eglise, mais de rencontres où l'honneur du pays serait engagé ! — Sans doute les hommes de caractère ne font pas défaut à l'Action française. On a eu la joie d'en rencontrer plusieurs parmi ses membres pour maintenir crânement la tradition du véritable courage chrétien et nous savons que leurs convictions religieuses et leur ferme attitude inspirent un grand respect à leurs amis politiques ^ Nous savons aussi que cette plaie du duel n'est pas propre à l'Action française et que hélas ? bien d'autres catholiques, qui lui sont le plus opposés en politique, sont au moins d'accord avec elle sur ce
1. Cf. l'Action française, 21 juillet i911, à la Revue de la Presse : Une saleté.
ou SERAIT LE DANGER 245
triste terrain : les doctrines spécifiques de l'Action française ne sont donc ici pour rien. Mais l'exemple donné par certains maîtres de l'Action française, la publicité qu'elle leur accorde et qui ne peut pas ne pas être prise pour une approbation officielle, tout cela n'est-il pas de nature à produire l'effet moral le plus funeste ?
Les (f Maîtres » de V Action française
A cette occasion de scandale, intermittente et d'une influence plus restreinte, il faut en ajouter ici une autre encore plus grave. L'Action française compte parmi ses maîtres vénérés les témoins de la plus ferme tradition nationale et chrétienne, je veux dire tous nos grands écrivains du xvii® siècle et des hommes comme Bonald,Maistre,Veuillot,etc. On ne peut qu'applaudir à ce choix. Mais parce qu'en certains de leurs ouvrages ou mieux à certains moments d'une vie décousue et désorientée, faute de principes fermes, Kenan, Sainte-Beuve, Comte, Stendhal, les Concourt, sans parler de Voltaire et de Machiavel, ont émis en politique, en matière d'art, des idées acceptables, on n'est pas autorisé à les revendiquer pour maîtres, à déprécier avec hauteur ceux qui refusent de leur brûler quelque grain d'encens et, en fin de compte, à encourager la lecture de leur œuvre intégrale ^ Pour un
l.Non pas que M. Maurras exhorte les catholiques à faire celte
246 A TRAVERS l'œUVRE DE M. CH. MAURRAS
catholique conséquent avec lui-même, — le sens commun et la foi le déclarent, — cela est intolérable et vraiment scandaleux.
A parler franc, nous ne saurions du reste reconnaître, malgré certaines pages très fortes et d'une superbe tenue littéraire, aucune autorité au dilettante, au nihiliste, ou mieux au plus fuyant des idéalistes que fut l'auteur de la Vie de Jésus, aujourd'hui aristocrate dédaigneux, vaguement déiste, demain vil flatteur du peuple, lascif mentor de la jeunesse, contempteur cynique de toute envolée vers l'Invisible. Il serait temps enfin que l'on ne nous rebattît plus les oreilles de cette idole qui a pu fasciner la génération précédente, mais qui fut l'un des pires ennemis de la France et de la tradition française! Il serait temps que l'on ouvrît les yeux à cette contradiction qui consent de prendre au sérieux et de proposer comme modèle à une jeunesse éprise de pensée ferme, de logique, de réalisme et de vérité, le sadique inventeur de rAbbesse de Jouarre, l'hervéiste avant la lettre qui point à tant de pages des Drames philosophiques, l'adorateur niais de la religion de la science, le grand corrupteur enfin de toutes les intelligences modernes ! Les chefs de l'Action française devraient comprendre le ridicule dont ils se couvrent en s'affublant de cette honteuse défroque, qui d'ailleurs
lecture ; ainsi dans V Action française (quotid.) du 1" juin 1912, il dit fort bien que si les catholiques « préfèrent lire les maîtres catholiques de Comte plutôt que Comte lui-même, ce... sera toujours leur droit et, probablement, leur devoir ». Mais quand on ne cesse d'invoquer l'autorité d'hommes comme Renan, Comte..., on aura beau faire, on ne pourra pas ne pas inviter par là même à prendre un contact direct avec ces maîtres, à les lire.
ou SERAIT LE DANGER 247
fort heureusement est aujourd'hui en passe de se voir jetée au bourbier pour toujours ^
Nous savons que l'Action française n'entretient aucun culte pour cette « disposition de l'esprit, très intelligente à la fois et très voluptueuse, qui nous incline tour à tour vers les formes diverses de la vie et nous conduit à toutes ces formes sans nous donner à aucune », pour ce dilettantisme qui constitue l'âme de Renan tout entière et « qui mélange si étroitement l'impuissance de la volonté aux plus rares supériorités de la pensée ^ » ; nous savons qu'elle combat sans trêve ni repos cette suprême indifférence qui couronne la philosophie du renégat, et que la mentalité, l'esprit, l'idéalisme de Renan sont contradictoires à la mentalité, au tour d'esprit, au réalisme de l'Action française. Qu'elle soit donc conséquente avec elle-même et l'abandonne à la vindicte publique.
Aussi bien ne peut-elle oublier que Renan reste l'ennemi-né de tout ce qui est cher aux catholiques et que ses ouvrages suent la haine de l'Eglise et de la foi qu'il avait perdue. C'en est assez pour que son nom doive inspirer à tous les fidèles une hor-
1. Les exécuteurs de Renan ne sont plus une rareté même dans le monde étranger à nos croyances, et il n'est pas jusqu'à ses plus fidèles disciples qui ne soient prêts à l'abandonner, tel M. J. Lemaître qui finit par trouver le renanisme « agaçant ». Assurément des livres comme celui de M. Parigot [Renan, l égoïsme intellectuel) ne contribueront pas peu à faire justice de ce grand malfaiteur intellectuel et moral. En dépit de réserves faciles à •deviner, — M. Parigot n'est pas catholique, — tous les bons Français seront reconnaissants à cet universitaire et de la perspicacité et du courage dont il a fait preuve dans cette tâche de salubrité publique.
2. Bourget, Essais de psychologie contemporaine y t. I, pp. 55 •t 104 (éd. défin.).
248 A TRAVERS l'œUVRE DE M. CH. MAURRAS
reur instinctive et pour rendre criminel ce qui tendrait à l'excuser. La glorification de Kenan est un outrage permanent à leur foi que les catholiques d'Action française ne doivent pas tolérer. Us admireront chez cet écrivain de beaux fragments, ils lui reconnaîtront un talent merveilleux, mais n'en seront que plus sévères à l'usage qu'il en a fait et jamais ils ne lui reconnaîtront la moindre autorité ^
Surles enthousiasmes quasi sans réserve que suscite Sainte-Beuve à l'Action française, nous aurions également bien des réserves à faire. La critique des Lundis dénoie à coup sûr un esprit autrement ferme que celui de Renan ; comme l'a bien dit M. Bourget,
1. Dans l'exposé des idées politiques et littéraires de M. Maui'ras, que développe la première partie de cet ouvrage, j'ai eu bien soin de noter que ses sympathies ne vont nullement au Renan que je critique ici. Lui-même écrivait à propos d'une boutade du poète Mauriac (« Ah! que ce faux bonhomme de Renan nous ennuie ») : « Il faut faire abstraction de ces deux livres {L'Auenir de la science et la Vie de Jésus) très inférieurs pour parler avec sérénité de Renan. Et pour en parler sans « l'ennui » dont gémit M. Mauriac, il faut oublier le Renan des banquets, des gaudcamus igitur, cette philosophie sommaire pouvant faire oublier d'impérissables pages d'histoire ». M. Maurras persiste cependant à admirer ce très « faux bonhomme » et conseille toujours de lire certains de ses ouvrages avec une assurance que nous ne saurions nullement approuver : « Ces pages, poursuit-il au même endroit, n'en sont pas moins dignes de mémoire et les Essais de morale et de critique (I!), les Questions, la Réforme intellectuelle restent dignes d'être connus, tout au moins par larges extraits de tout jeune Français soucieux d'orienter son sentiment de l'ordre, de la patrie, de la contre-révolution nécessaire » [l'Action française^ 16 avril 1912) Gomme l'a très à propos déclaré le cardinal de Gabrières au congrès des jurisconsultes de Montpellier, le jeune Français qui a ce souci devra s'alimenter à une source plus pure et éviter avec soin une intimité aussi dangei'euse.
ou SERAIT LE DANGER 249
elle procède « d'une intelligence absolument contraire^ » : il y a beaucoup à y prendre. Mais n'estelle pas à ses heures étrangement impressionniste et impie, et les faiblesses de l'homme, le cynisme qu'il met à les étaler et à en faire matière d'art, son irréligion enfin, tout cela ne devrait-il pas rendre suspect son contact et son influence? Simple question de délicatesse, semble-t-il, et de propreté morale. Au lieu de cela, ce ne sont à l'Action française qu'éloges dithyrambiques et sans réserves pour le fondateur de « l'empirisme organisateur ». Dans Trois idées politiques, comme nous l'avons noté, il y avait bien sur le caractère de Sainte-Beuve de justes restrictions, mais si estompées! L'auteur des Lundis reste le grand homme, le représentant le plus exquis de la raison française et dans l'usage courant des controverses quotidiennes, tous les éloges qui lui sont adressés du dehors, de quelque qualité qu'ils soient, sont recueillis avec religion : nous n'en citerons qu'un exemple. M. J. Lemaîlre, l'une des notabilités marquantes du parti, n'a pas craint, durant l'hiver de 1910-1911, de décrire en deux conférences retentissantes, pour les pallier, sinon complètement les absoudre, les « péchés » de Sainte-Beuve. L'occasion était belle pour l'Action française de se désolidariser de pareils errements : eh bien! non, le journal a emboîté le pas à ces inconvenances et comblé d'éloges le critique, — encore que ce ne soit heureusement pas sur ce point précis ! — qui a osé porter un tel défi à la plus élémentaire moralité!... Tout de même que M. J. Lemaître, nous