CHAPITRE CINQUIÈME Comment se pose le problème de l'action politique
Reste le problème de l'action politique. Quelle est la tactique proposée par M. Maurras à ses adhérents au point de vue pratique, et quels résultats peut-on en attendre ?
Cette tactique consiste avant tout à répandre les idées chères au groupe de l'Action française, à créer un courant qui prépare, l'heure venue, cet état d'esprit qu'exigela réalisation de ses plans. Dans ce but, une ligue s'estfondée,puis un Institut d'Action française, où des professeurs d'un indéniable talent exposent et défendent les théories que l'on sait; des congrès enfin, des conférences ont lieu un peu partout, soutenues par une très active propagande qui ne néglige aucun moyen de s'exercer. En cela, rien que de très normal.
Les camelots du roi
Mais pour attirer sur sa doctrine, disons mieux sur celle de l'Action française, les regards d'un public indifférent et veule, et aussi pour donner à l'ardeur, au prosélytisme de ses disciples un aliment immédiat, M.Maurras, à côtéde ces moyens académiques, ne craint pas d'encourager des procédés un peu plus bruyants. Des groupes déjeunes « camelots du Roi », résolus à tout, se sont organisés pour la diffusion du journal, de la revue, des brochures publiés par la ligue. Au risque d'essuyer les pires avanies, on les entend crier dans les cortèges officiels de séditieux : « Vive le Roi », siffler les représentants du pouvoir et en venir à des voies de fait sur la personne des ministres; on apprend que, la nuit, ils ont vengé sur quelque statue insolemment provocante les outrages faits au patriotisme et à la pudeur la plus élémentaire. Contre les gardes du corps du contempteur de Jeanned'Arc,rantipatriote Thalamas, ces jeunes ont fait lecoup de poing et défendu l'honneur delà Pucelle. Contre le juif Bernstein, jadis déserteur et antimilitariste renforcé qui introduit un méchant drame au Théâtre-Français, ils organisent des manifestations qui amènent le gouvernement à retirer la pièce. Enfin contre le néfaste J.-J. Rousseau dontont veut faire l'apothéose à l'occasion du deuxième centenaire de sa naissance, ils suscitent de brillantes et patriotiques protestations. Et comme récompense de leurs exploits,
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ils recueillent sans doute des applaudissements dans les salons royalistes, mais aussi ils s'exposent à de longs et pénibles jours de détention dans les prisons républicaines.
Le courage, partout où il se déploie pour une noble cause, mérite d'être salué avec respect, et plus d'un beau geste a été fait par les jeunes disciples de M. Maurras ; — pourquoi ne pas l'avouer ? plus d'un geste nécessaire : la France ne pouvait, sans protestation, laisserinsulter sa libératrice etla leçon de tact donnée à l'occasion de l'affaire Bernstein et du centenaire de Rousseau a été du plus heureux effet. Nous reconnaissons encore franchement l'exemple de crânerie donné par cette petite troupe et la force de volonté qu'elle a déployée en ce temps d'affreux égoïsme : il y a un réel mérite à courir des risques qui ne sont pas imaginaires, à affronter les sarcasmes de spectateurs obstinément sceptiques. Mais, dans cette campagne, comment ne pas déplorer, — quoi que puissent sembler autoriser nos mœurs modernes, — des atteintes graves, trop réelles, portées à une autorité de fait, à qui l'on doit le respect? Comment surtout ne pas être effrayé du mépris que l'on excite par là dans la foule, incapable de distinctions subtiles, pour toute autorité, quelle qu'elle soit, à l'heure précise où nous mourons de ce mépris même ? L'Action française devrait pourtant craindre, sans parler de motifs plus élevés, de voir ses propres procédés se retourner contre elle-même et contre l'autorité de son choix, si jamais celle-ci rentrait en France.
Il y aurait également lieu de se demander si l'on n'espère pas trop, en définitive, de ces campagnes
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turbulentes, et si l'on a des inotifs sérieux de croire que l'on modifiera profondément ainsi l'opinion. Serait-ce utiliseravec fruit des forces débordantes, des bonnes volontés incontestables, un amour de la France ardent et sincère, que de maintenir toute cette jeunesse dans une agitation d'allure envahissante, de la détourner fatalement de toute étude calme, sérieuse, à longue portée, qui l'arme pour la vie et prépare à notre pauvre patrie une génération d'hommes de science et d'action éminents? Si l'on continuait à favoriser un tel étatde choses, nous ne trouverions pas de réponse satisfaisante à cette objection que l'on adresse un peu partout aux jeunes « camelots » : « des enfants de seize ou dixhuit ans ont mieux à faire que de s'engager à fond dans un mouvement politique, d'y sacrifier le meilleur de leur temps et de n'avoir plus d'autre préoccupation. S'ils poursuivent dans cette voie, ils ne pourront résister à la tentation de s'adonner uniquement à la propagande, de ne rêver, de ne travailler que cela... Tout fait craindre qu'une telle ligne de conduite ne ménage alors pour l'avenir un grand nombre d'inutiles, dont le savoir et la distinction de Tintelligence seront médiocres, et dont les coups donnés ou reçus, voire la prison, n'auront pas suffi à tremper le caractère ».
Pour être juste, il convient de reconnaître que les jeunes camelots semblent avoir renoncé présentement aux procédés chaotiques de leurs débuts et que les chefs du mouvement se préoccupent de remédier au mal. Dans leurs études et les concours, ils sont incités à occuper le meilleur rang, à se distinguer en tout et à se faire
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remarquer par leurs succès. D'autre part, on tient à honneur de ne pas tolérer les manques de tenue publics et notoires, et l'on veille à éliminer des groupes tous les éléments douteux ou contaminés pour lesquels à l'origine on avait été plus coulant. L'on ne peut qu'approuver cette ligne de conduite : il reste que ces bons désirs sont loin d'être dès maintenant passés partout en pratique et que, en particulier pour la seconde partie du programme, il y a encore, comme nous le disions plus haut, beaucoup à faire.
« Politique d'abord »
Voilà pour les jeunes, les dirigés. Mais pour ceux qui sonten âge d'agir, la question se pose différemment : elle est autrement délicate. L'œuvre de régénération sociale et religieuse prime-t-elle, oui ou non, toute action politique immédiate? Est-il plus efficace, plus français et plus chrétien de se consacrer tout entier à la défense des intérêts religieux, à la fondation de cercles, de patronages, plus opportun de prendre contact avec le peuple, de faire surgir à travers le pays des syndicats professionnels, — ou au contraire de s'adonner avant tout à l'action politique? Et dans cette dernière hypothèse, enfin, en quel sens conviendrait-il d'orienter son attitude?
Malgré l'extrême délicatesse du sujet, nous ne pouvons, dans cette étude des théories de M. Maur-
ras, passer sous silence l'une de ses idées fondamentales. Il nous faut au moins rappeler quels motifs le poussent, lui et surtout les catholiques de son groupe, à préférer l'action politique à toute autre. Fidèle à notre consigne, nous nous bornerons à un exposé tout objectif; et, pour donner à celui-ci sa véritable portée, nous le ferons suivre des principes de l'école adverse. Ayant ainsi les principaux éléments de la solution, le lecteur ne sera pas éloigné de décider lui-même.
M. Maurras ne méconnaît pas l'utilité des œuvres populaires^ : il y voit une condition nécessaire de relèvement national, parce que condition du maintien d'un pouvoir régulier. Mais, à sesyeux, la question politique dépasse toutes les autres en importance. Il le répète à qui veut l'entendre : en France la question sociale n'est pas une question morale, c'est plutôt le contraire : la question morale y est une question sociale. Or celle-ci est surtout politique. D'où il conclut : la société ne se constituera et la religion ne retrouvera l'influence à laquelle elle a droit que si la question politique estàl'avance réglée ; préparons donc tout dans ce but et rendons possible le coup de force libérateur. A l'appui de cette thèse, il propose aux catholiques les arguments suivants.
1. En principe, tout au moins ; car, en pratique, on ne voit pas qu'il se préoccupe beaucoup de les promouvoir et de les développer. L'action sociale n'est pas assez en honneur parmi les membres de l'Action française, et cette indifférence donne prétexte à l'une des objections les plus fréquentes et les plus sérieuses, comme nous l'avons dit plus haut, si elle demeurait fondée, que l'on entend formuler contre ce groupe nouveau venu.
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Toute action simplement légale est désormais vouée à l'impuissance en notre malheureux pays; d'autre part, le fonctionnement de l'Etat français est conditionné par le suffrage universel. Or, on ne peut le nier aujourd'hui, la majorité est pour la républiquedémocratique etantichrétienne, les deux idées demeurant en fait indissolublement unies. 11 est loisible aux journaux d'opposition de faire ressortir au moment des scrutins le petit nombre des électeurs, les fraudes éhontées de l'administration, les vices de notre système électoral. Ces récriminations peuvent être fondées, encore qu'elles ne le soient pas toutes également. Mais comment remédier au mal qu'elles stigmatisent?
S'agit-il par exemple du scrutin d'arrondissement et du vote uninominal, tel qu'il sepratique chez nous, l'accord est unanime parmi ce qui reste en France de consciences honnêtes pour en flageller l'odieuse duperie. Par malheur on n'a à lui opposer qu'un palliatif inodore, la représentation proportionnelle, dont la plus grande justice apparente n'aura d'autre effet que d'endormir les résistances, de donner plus de crédit à un gouvernement oppresseur et de faire passer tout autant de lois exécrables. Croit-on d'ailleurs quela majorité du Parlement en dotera le pays ou tout au moins lui donnera une forme vraiment équitable, avant d'être sûre qu'elle ne perdra pas au change ? Il n'y a rien à attendre de cette nouvelle panacée.
Quant au petit nombre des électeurs, il ne faut pas s'y méprendre. Outre que le nombre des inscrits est souvent fort éloigné de représenter le nombre de ceux qui ont le droit de voter, qu'importe si,
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dans les élections, la majorité obtenue par les élus ne représente pas la majorité absolue des électeurs, ni même la majorité des suffrages exprimés ? Ne voit-on pas que cette majorité s'accroît chaque année automatiquement, mathématiquement, de toutes ces couches d'électeurs enlevés aux écoles libres et qui ont été formés à l'école soi-disant neutre, c'est-à-dire violemment antireligieuse et antinationale? Par le simple effet des lois votées, les centres d'enseignement libre secondaire et primaire disparaissent peu à peu, jusqu'à ce que, le vide s'étant fait autour de l'Université, celle-ci rétablisse le monopole et devienne la source unique de l'enseignement en France. A moins de mettre en doute l'influence souveraine de renseignement sur l'enfant, là surtout où la famille, par l'eff'et des lois et des mœurs, est en pleine décomposition, il faut se résigner à cette éventualité brutale : la France, d'ici peu (si l'on en juge à la rapidité de la désorganisation morale depuis seulement vingt ans!), sera en grande majorité gagnée à la conception antichrétienne de la république démocratique. En face de cette majorité, se trouvera alors une minorité infime, très ardente sans doute, très apostolique, mais dont on est en droit de craindre qu'elle ne puisse rien pour le relèvement de la foi et de la patrie ^
1. On ne saurait blâmer les journaux qui tirent des Congrès et manifestations publiques des conclusions bien réconfortantes : c'est leur métier. Au reste, il y a beaucoup de vrai dans ce qu'ils disent et leurs rapports peuvent de fait enregistrer ou du moins favoriser un sérieux réveil de la foi. Que représentent cependant, si on les compare à la masse, ces quelques centaines, mettons ces quelques milliers de congressistes ou de manifestants, quand
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Mais alors ! l'idéal chrétien n'aurait donc plus de prise sur les masses ? et oublie-t-on les apôtres transformant le paganisme ? — M. Maurras discutant avec un catholique répondrait à peu près ainsi : Le christianisme a la même vertu intime qu'autrefois, que toujours : Christus heri^ Christus hodie... Mais les masses ont changé, etvouloir comparer les conditions présentes à celles qui marquèrent la prédication des apôtres est puérilité. Une nation qui, ayant eu la foi, Ta perdue par sa faute, dont tout l'effort intellectuel tend à la négation et à la haine de ce qu'elle a jadis adoré et aimé, n'a rien de commun avec ces peuples d'antan, dévoyés sans doute, mais religieux au fond et sans préjugés irréductibles. N'est-il pas enfantin de comparer le Français venu après Voltaire et Jean-Jacques au Romain de Néron ou de Marc-Aurèle ? La prédication chrétienne gagnera des âmes loyales, demeurées, dans la débâcle des idées et des mœurs, saines d'esprit et pures de cœur, ou touchées plus vivement par la bonté de Dieu toujours libre de ses dons : l'ensemble se dérobera de plus en plus, par le jeu fatal des institutions ^
surtout dans les divers Congrès et manifestations, l'on voit presque toujours les mêmes éléments entrer en ligne. Quelque « dynamique » que soit l'élite qui y prend part, il ne faudrait pas fonder sur elle de trop profonds espoirs. L'illusion est facile chez ceux qui ont donné ou applaudi de beaux rapports, des discours vibrants ! La masse n'en est pas transformée pour autant. 1. « La France ne sera-t-elle pas bientôt, n'est-elle pas déjà, en grande partie, une terre païenne à reconquérir? Et n'est-il pas plus malaisé de ressaisir, de rendre à Dieu un peuple apostat que de saisir, pour le gagner une première fois, un peuple neuf, un peuple sauvage ou même barbare? » (P. Longhaye, Retraite.. , p. 722.) Et c'est de tonte évidence. Une terre inculte, mais jeune et luxuriante, est autrement facile à préparer, à
Supposez d'ailleurs, par impossible, que la minorité restée fidèle conquière à nouveau une grande influence et menace, à plus ou moins longue échéance, d'amener, au Palais-Bourbon, une majorité s>raiment libérale, au meilleur sens du mot. Espèret-on que la majorité alors au pouvoir n'entravera pas législativement cette action de la minorité en
faire fructiBer qu'une terre déjà épuisée où l'on aura semé et entretenu de 1 ivraie. Sans doute la corruption morale favorisée par le paganisme et les préjugés qu il diflFusait, sans doute les charmes d'un culte très poétique et accessible à tous les esprits... constituaient des obstacles considérables au développement du Christianisme ; du moins les païens de la Rome impériale, comme souvent ceux d'aujourd'hui en Afrique ou à la Chine, avaient-ils encore un certain respect naturel de l'ordre social, de l'autorité, des dieux. La décomposition des mœurs si grande fût-elle, — aujourd'hui elle est pins profonde et plus raffinée, c'est toute la différence, — laissait cependant quelque place à une doctrine plus noble et plus pure. Quand on y refléchit, près d'âmes neuves, habituées à l'esclavage, quelle fascination devaient exercer les idées d'égalité, non pas devant les hommes, mais devant Dieu, de charité et d'amour préchées par les apôtres! Comme ces malheureux, en entendant aflBrmer la valeur, la dignité de leur personne, en apprenant les condescendances de l'intini, de son Christ vis-à-vis de ses créatures, en se voyant appelés au ciel, devaient se prendre à l'espérance!!... De nos jours la philosophie révolutionnaire toute-puissante, a pour postulats fondamentaux la négation de Dieu, de la révélation, de toute autorité, de tout pouvoir dont l'origine serait en Dieu. A Dieu même elle substitue l'individu comme fin ultime et proclame le droit égal de tous à toutes les jouissances, à tous les biens matériels. Elle façonne l'enfance à considérer tous les principes d'ordre et toutes les bases rationnelles sur lesquelles s'appuie nécessairement l'édifice religieux comme des billevesées, des inventions d'exploiteurs avides de se subordonner plus eflBcacement les simples. Quand des générations ont été formées à cette école, il n'y a pas lieu de s'étonner que la prédication de l'Evangile et que la parole divine ne produisent plus que diflBcilement des fruits. Ceux qui l'entendent ne sont plus capables de la comprendre, ils sont le chemin rocailleux qui a reçu la semence de la parabole : « le Malin vient et enlève ce qui a été déposé dans leur cœur » [S. Maith., xiii, 1-23).