LE PROBLÈME DE LACTION POLITIQUE
L'action sociale et légale
Les partisans de l'action sociale et de l'action légale opposent à ces considérations une double série d'arguments, l'une qui répond à la thèse de l'action politique pure, l'autre qui établit leur propre thèse.
Tout d'abord, ils ne nient pas au fond, quoi qu'ils disentpourles besoins de la propagande électorale, que les élections laissent peu d'espoir de recouvrer jamais une majorité libérale et catholique : méconnaître la progression constante et mécanique des suffrages antireligieux, ce serait refuser l'évidence. Mais ils estiment que cet argument se retourne directement contre ceux qui veulent faire lever l'idée royaliste dans une France de plus en plus républicaine. Les circonstances actuelles rendent impossible tout changement de régime. La mentalité du peuple étant profondément attachée aux idées de la Révolution, un gouvernement qui serait amené au pouvoir par un coup de force tomberait au bout de quelques jours, parce que le peuple n'en voudrait pas et que les éléments de vie, de
la religion et la politique sur le même plan. Mais il n'en est pas nécessairement ainsi. Un catholique dira : « politique d'abord » dans l'ordre des moyens, sans d'ailleurs écarter parla tout autre genre d'action immédiate; mais il dira non moins fermement « religion d'abord » dans l'ordre des fins à réaliser, tout devant favoriser les intérêts religieux et leur être subordonné ». — On trouvera le détail de cette polémique dians la Chroni<fut de la Préiée, 2fO mtti'8 I9l3, pp. 177-1Ô2.
durée, de prospérité lui feraient défaut. M. Maurras a beau alléguer ici la passion du Français pour un chef, son amour de l'ordre et du grand, sa frénésie du panache, son dégoût croissant et incontestable pour un régime de vile exploitation et de désorganisation nationale, sa versatilité enfin, et l'exemple de tant de révolutions; ses adversaires dédaignent ici d'entrer en discussion ^ et se contentent de lui demander quelles chances son coup de force a de réussir. Ne pouvant compter ni sur le gouvernement, ni sur l'armée, ni sur le peuple, il doit se réfugier dans l'espoir de conjonctures insaisissables qui lui permettront de balayer les obstacles ; il veut nous entraîner dans le chimérique pur, dans les « nuées », bien plus, il court le risque de déconsidérer sa cause en provoquant des tentatives déplacées et de jeter sur elle le plus complet discrédit. Sur ce terrain, les adversaires de M. Maurras marquent une très grande assurance et n'hésitent pasàs'y cantonnerpour proposer leur plan d'action.
1. Avouons toutefois que ces motifs Délaissent pas d'avoir leur importance et parce que le sentiment y a une large part, ils ne sont pas à négliger ; la désinvolture et le dédain en pareille occurrence ne constituent pas des preuves. Au contraire, un observateur désintéressé ne peut pas ne pas constater qu'en beaucoup de milieux les idées défendues aujourd'hui par le groupe de M. Maurras, — le seul agissant du parti royaliste, — sont prises au sérieux, alors qu'il y a dix ans, elles eussent excité le plus méprisant sourire. Et n'oublions pas non plus que la France, malgré son esprit frondeur à l'égard de l'autorité, est étrangement docile à qui sait et veut la mener. S'il ne se sent pas dominé, le peuple est prêt à tout briser. Mais rencontre-t-il un chef, il se soumet avec plaisir, voire avec fierté: d'instinct il se porte vers un pouvoir fort. — Ceci dit par pur souci d'exactitude et sans prétendre en aucune manière mettre <-n doute la force de l'objection faitQ ici à M. Maurras: celle-ci reste considérable et peut être sans réponse.
LE PROBLÈME DE l'aCTION POLITIQUE 275
Puisqu'il serait téméraire de tenter l'irréalisable, limitons, disent-ils, notre tâche à une œuvre ingrate en apparence, sans résultats immédiats très étendus, mais essentielle, faute de laquelle toute autre paraît destinée à l'avortement. Malgré les difficultés que l'on signale, entreprenons hardiment de vaincre ces préjugés ruineux, qui éloignent de FKglise ceux qui ne la connaissent que par le primaire ou Torateur de club. En face d'œuvres sociales semées à profusion surtout le territoire: cercles catholiques, patronages, sociétés de secours mutuels...; en face du dévouement incessant que les classes dirigeantes et le clergé, délivré des entraves concordataires, témoigneront au peuple, celui-ci, dont, après tout, le bon sens demeure, ne pourra pas ne pas voir l'inanité de certaines accusations, il comprendra où sont ses vrais amis. Il y a plus : puisqu'il est sincèrement attaché à la démocratie et à la forme républicaine, gardons-nous de heurter sur ce point ses sentiments intimes. L'Eglise s'accommode fort bien de la république : et nous n'avons pas le droit d'imposer à la France le renversement d'un régime qu'elle accepte librement et de cœur. Le préjugé antichrétien est, sans doute, à l'heure actuelle, le plus fort de tous ; chez beaucoup, il tend à identifier ces deux termes si parfaitement distincts : république et anticléricalisme ou anticatholicisme. Travaillons de tout notre pouvoir à le détruire ^ Le jour où le bon peuple français recon-
1. Tel est précisément le point délicat entre tous: M, Maurras et ses partisans prétendent que c'est làuneentreprise absolument chimérique, et tous les radicaux actuels, qui font de cette identification un dogme intangible, ne sont pas pour leur donner
276 A TRAVERS l'œUVRE DE M. CH. MAURRAS
naîtra que les catholiques n'en veulent pas au régime de leurs préférences, un grand pas sera fait dans la voie de l'apaisement, et le terrain se trouvera net pour les reconstructions nécessaires.
L'action religieuse
D'autres se montrent moins persuadés de la perpétuité de la république, moins confiants dans l'avenir d'une démocratie individualiste. Sceptiques d'ailleurs eux aussi à l'endroit d'un coup de force qu'ils ne voient jamais venir et dont ils croient distinguer les impossibilités, ils souffrent cruellement de l'impuissance pour le bien à laquelle nous ont réduits trente années de stériles discussions politi-
tort ; il n'est pas jusqu'à M. R. Poincaré lui-même, le représentant intègre du parti, que l'on s'accorde universellement à regarder comme un honnête homme et un patriote sincère, qui ne soit responsable de cette confusion, ou plutôt qui n'ait contribué plus eflBcacement que tout autre à la répandre. Entre le parti républicain puret les catholiques républicains, a-t-il dit un jour à M. Benoist, « il y a toute la question religieuse ». Le mot est devenu historique, mais il ne 1 est devenu que parce qu'il rendait à merveille la situation de lait où se trouvent les partis en France. Les catholiques dont nous exposons l'opinion contraire à celle de M. Maurras ne consentent pas à admettre cette situation de fait; ils estiment que, devant une attitude vraiment loyale et sincère à l'égard du régime établi, il n'y a pas de préjugé, non seulement qui doive, mais qui puisse tenir. De quel côté est le vrai.' De quel côté le chimérique? Tant qu'on n'aura pas écarté cette obscurité autrement que par de vigoureuses aflSrmations, tout demeurera dans l'incertitude. Et il ne servirait de rien de repousser cette question avec dédain ; qu'on ©n gémisse ou non, elle se pose et elle est vitale.
LE PROBLÈME DE l'aCTIOX POLITIQUE 277
ques. C'est pourquoi, désireux de travailler dans le réel et de ne pas gaspillerleurs forces à la conquête d'un idéal qu'ils reconnaissent à tout Français le droit d'estimer grandiose et excellent en théorie, mais dont ils doutent que notre société puisse s'accommoder, et dont la réalisation par trop incertaine ne leur semble pas devoir absorber le meilleur des forces vives de la France, ils manifestent des ambitions plus timides sans doute, mais encore dignes d'attention. Sans condamner aucune action politique, ni décourager aucune espérance, ils limitent étroitement leur tâche.
Quelles que soient les destinées réservées par Dieu à la France, en fondant des groupes où la vie chrétienne atteindra son maximum d'intensité, en formant une jeunesse catholique active et ardente à son rôle social, en l'exerçant au maniement des hommes et des œuvres, en trempant sa volonté dans des luttes quotidiennes pénibles et désintéressées, en travaillant avec tous les honnêtes gens sur le terrain religieux, — comme l'indique si fortement Pie X à l'heure actuelle, — pour la réforme des lois et la conquête ou la conservation des libertés essentielles, ils se flattent de faire l'œuvre des œuvres, de préparer à leur patrie les cadres de la réorganisation future, de créer les vrais éléments de la vie nationale. Contents d'avoir ainsi rempli leur devoirde catholiques et de Français, ils s'en remettent pour le reste à la Providence^. Vienne son
1. Si, comme nous le disions plus haut, tout programme social suppose an programme politique qui en soil l'achèvement naturel (cf. Marquis de la Tour du Pin, Vers un ordre social cAr^<(>n, pp.421 sq.), si, d'autre part, eu un pays comme la France,
278 A TRAVERS l'ŒUVRE DE M. CH. MAURRAS
heure, celle que tous veulent croire qu'elle s'est fixée pour sauver la terre de saint Louis et de Jeanne d'Arc, elle les trouvera fidèles à leur poste et prêts pour les destinées nouvelles. Ceux-là le demandent : les perspectives que laisse entrevoir ce programme, pour n'être pas chargées de vastes espoirs, ne sont-elles pas les seules vraies?...
On s'explique les angoisses cruelles de ceux qui ont à défendre les intérêts catholiques. Nous nous y associons plus que tout autre, parce que nous croyons les parfaitement comprendre; mais nous n'avons pas qualité pour donner un conseil. 11 nous suffît d'avoir fait connaître leur pensée.
En dépit de ses lacunes, nous avons découvert dans l'ensemble du système de M. Maurrasdes aspirations généreuses, des vues pénétrantes, et enregistré des conclusions, des faits, des théories très conciliables avec le dogme catholique; l'apologétique chrétienne aurait tort de les ignorer, parce qu'elle en peut tirer un réel profit. Aussi y avonsnous longuement insisté.
Dans une troisième partie, nous examinerons le
question religieuse, question sociale et question politique se trouvent, par suite des circonstances, plus étroitement liées qu'ailleurs (et qui le pourrait nier sérieusement?), ne faudra-t-il pas conclure que, dans ces efforts désintéressés pour relever la patrie défaillante, le problème politique ne devra pas être perdu de vue ? L'œuvre de la restauration nationale est, en partie au moins, œuvre humaine et naturelle; il ne suflSt pas de s'en remettre à la Providence, il faut prévoir et préparer l'avenir, et l'indifférentisme politique ne saurait être une règle générale pratique pour les catholiques (cf. Dimier, Veuillot, Introduction, et « Un Théologien »^dans le Bloc catholique de février 1913),
LB PROBLÈME DE l'aCTION POLITIQUE 279
système en lui-même; nous verrons s'il ne recèle pas des contradictions intimes qui lui ôtent toute valeur spéculative; et si, pour avoir de la tenue et de la durée, il ne devrait pas se réclamer des principes de ce catholicisme qu'il prise si fort sans le comprendre en cela, de cette philosophie de l'absolu qui le domine et dont, bon gré mal gré, croyants ou incroyants, nous sommes les humbles tributaires.