OPÉRATIONS SOUS CASABLANCA JUSQU'AU 11 SEPTEMBRE
Combat du 18 août 1907, deuxième attaque des camps. —
21 août, troisième attaque des camps. — Reconnaissance du
22 août. — Alertes continuelles sous les murs de la ville. — Situation des camps. — Premiers renforts. — Combats des 28 août et 1er septembre. — Combat de Sidi-Moumène. — Le ballon captif le « Dar el-Beïda ». — Prise du camp de Taddert. — Ouverture des négociations.
Dans les jours qui précédèrent le 18 août, le général Drude apprit que les tribus réunies autour de Casablanca se rassemblaient sur la gauche du camp, au nordrest de la ville et préparaient une attaque. Dans la nuit du 17 au 18, vers trois heures du matin, la fusillade commença aux avantpostes. A la pointe du jour, le général lança un peloton de spahis de l'escadron du capitaine Caud en reconnaissance vers une crête située à 1 200 mètres du camp, pendant que les canons de la Gloire et du Galilée crachaient la mitraille sur les groupes marocains. Les spahis s'avancèrent sans encombre jusqu'à 800 mètres environ, décrivant un vaste demi-cercle vers l'Est, mais les Marocains leur tendaient une embuscade. D'un pli de ter-
rain débusquèrent soudain trois à quatre cents cavaliers arabes qui chargèrent furieusement les spahis et enfoncèrent d'abord la petite troupe; celle-ci ayant reçu du renfort reprit vigoureusement l'offensive; malheureusement le terrain était peu propice à nos cavaliers qui se trouvaient entraînés à travers les dunes et les carrières, le long de la mer, sur la piste de Rabat. Ils étaient en mauvaise posture, luttaient opiniâtrement contre d'intrépides adversaires et l'on voyait distinctement du camp français des centaines de cavaliers arabes venir de toutes parts au secours des leurs. Les cavaliers français furent repoussés jusque sous les murs de la ville, poursuivis par la cavalerie arabe que les canons de la Gloire ne déconcertaient nullement. L'artillerie de montagne d'abord, un canon de 75 débarqué le matin même ensuite, ouvrirent rapidement le feu et dégagèrent nos spahis, tandis que deux compagnies de tirailleurs entraient successivement en ligne.
Entre temps, l'agitation était grande dans le camp français, dont les tranchées se garnirent rapidement de tirailleurs. Les Marocains faisaient, en effet, autour du camp, une attaque enveloppante, leur but évident était de se glisser entre Casablanca et le camp pour se jeter ensuite sur la ville; leurs cavaliers se maintenaient sur la crête des collines, tiraient, puis disparaissaient, cherchant à absorber
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l'attention de notre infanterie, tandis que leurs efforts se portaient sur les spahis. Dédaignant la mitraille et le feu de notre artillerie de terre et de mer, ils galopaient à découvert le long des crêtes et des plis de terrain. Notre infanterie avait ainsi une cible magnifique, mais la distance était trop grande. Le général Drude fit alors porter en avant successivement deux compagnies de tirailleurs qui forcèrent rapidement les Marocains à battre en retraite au milieu d'une vive fusillade qui, du reste, fit peu de mal, par suite de la grande distance.
Nos tirailleurs continuèrent à avancer jusqu'au pied de la crête, d'où les Marocains nous envoyaient un feu très nourri mais mal dirigé; au moment où ils allaient enlever la colline, le général Drude fit donner l'ordre de ne plus avancer et de se replier vers la gauche. Ce fut un désappointement! Pendant ce temps, les spahis avaient sur la gauche repris l'offensive et appuyé le mouvement de l'infanterie.
Nous conservâmes nos positions pendant une heure et l'ordre de rentrer au camp fut donné. Cet ordre fut exécuté à regret et lentement sous la protection de l'artillerie et du feu des croiseurs. Les Marocains qui avaient reçu une dure leçon et devaient avoir subi des pertes énormes, étant donné qu'ils avaient chargé plusieurs fois, n'inquiétèrent
pas le mouvement. A onze heures, les troupes étaient rentrées et la crête, dont la possession aurait assuré la tranquillité du camp et que nous aurions pu occuper, était toujours entre les mains de l'ennemi. Nos pertes furent de trois tués, douze blessés, dont le capitaine Caud des spahis et quatorze chevaux tués. Les forces ennemies engagées furent évaluées à six mille hommes environ.
Ce combat fut la première rencontre sérieuse mettant aux prises les tribus Chaouïa et le corps de débarquement. Celui-ci n'était composé, à ce moment-là, que d'éléments indigènes empruntés à notre 19® corps d'armée. Jusqu'à ce jour, dans toute expédition coloniale, l'élément européen avait dominé; au Maroc, la France songea enfin à utiliser ses solides troupes algériennes qui avaient déjà donné tant de preuves de leur loyalisme et qui, par leurs précieuses qualités militaires, avaient toujours rendu les plus éminents services sur les champs de bataille de l'Europe ou des colonies.
Dans cette circonstance, tous, spahis et tirailleurs, rivalisèrent de bravoure, en vrais soldats de métier, heureux de se battre et méprisant la mort aussi facilement qu'ils affrontaient toutes les fatigues. Animés d'une passion si vive pour la guerre qu'elle brisait en eux tous les liens naturels, ces Arabes marchèrent au feu sans fai-
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blesse contre leurs frères de race et de religion et se montrèrent dignes de la confiance de la France. Les 19 et 20 août furent relativement calmes, mais la nuit du 20 au 21 et les journées des 21 et 22 furent une série de combats. Dans la nuit, les Marocains tirèrent sur nos avant-postes. Grâce aux vergers qui entourent la ville, aux nombreux accidents du terrain, à la crê*te qui commande le camp, ils peuvent venir tirer à distance très rapprochée sur nos retranchements.
21 août. — Le 21 août au matin, les crêtes entourant la ville sont garnies de groupes ennemis, disséminés, offrant peu de prise au tir de l'artillerie. Vers dix heures du matin, comptant sur le brouillard qui se lève à peine, les Marocains essayent alors de pénétrer dans les vergers, tandis que d'autres groupes assez nombreux se réunissent au sud de la ville dans des maisons en ruines. Comme on les voit de la mer, la Gloire change alors de mouillage, ouvre le feu sur ces derniers rassemblements, fait sauter les maisons et achève la déroute des groupes ennemis. Le général porte tous ses efforts sur les jardins et lance d'abord sur eux une compagnie de tirailleurs, puis une deuxième et bientôt tout le camp est dans les tranchées. L'ennemi se replie bientôt sur la crête où malgré un feu violent il parvient à se maintenir. Une batterie de canons de 75, débarquée la veille,
le disperse. Pour activer la poursuite, le général envoie une batterie de montagne et deux compagnies de la légion débarquées la veille prolonger les tirailleurs. Chargés par l'infanterie, criblés par l'artillerie de terre et de mer et par les mitrailleuses, les Marocains sont obligés de se débander, pour aller bientôt se concentrer près du rivage, où les accueille un feu violent de la Gloire. Ralliés par un caïd revêtu d'un burnous rouge, ils reviennent à la charge vers l'infanterie française et, en dépit des feux de salve bien dirigés, continuent leur élan jusqu'à 200 mètres de nos troupes; là ils s'arrêtent, épuisés, décimés, après avoir galopé trois kilomètres sous un feu infernal. L'attaque du Sud a échoué.
En même temps, à l'ouest, profitant des accidents du sol, les Marocains donnaient l'assaut au camp. L'intensité des feux de l'artillerie, des mitrailleuses et des fantassins eut vite raison de leur bravoure. A deux heures l'attaque semblait terminée; mais les canons poursuivaient toujours de leurs feux l'ennemi en retraite vers l'est. L'affaire cependant nous coûta une quinzaine de blessés, dont le capitaine d'Étaules, du 1er étranger, qui reçut une balle dans le bras.
22 août. — Le lendemain, 22 août au matin, les cavaliers marocains s'étant reformés, le général Drude envoie contre eux une reconnaissance d'in-
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fanterie et d'artillerie, sous les ordres du commandant Passard, du 1er tirailleurs (deux compagnies : une de légion, une de tirailleurs disposées en carré). L'artillerie, une section de montagne, est au milieu. Au camp, tout le monde est dans les tranchées, tandis que l'artillerie de 75, les mitrailleuses d'une part, les canons de l'escadre d'autre part, appuient la reconnaissance.
Ayant atteint les crêtes, la reconnaissance fut vite entourée par la cavalerie ennemie qui montrait une grande hardiesse, mais nos canons la forcèrent à reculer. Bientôt les crêtes au sud de la ville furent dégagées et l'ennemi se retira vers le sud-ouest dans la direction de Taddert ou de Tittmellil. Nous eûmes, dans cette affaire, six soldats blessés et le capitaine Benoît, du 1er tirailleurs, blessé à la main.
Si l'on se bat aux environs delà ville, à l'intérieur des murs régnent la solitude et le silence, pendant le jour du moins; caries nuits sont très mouvementées : ce ne sont qu'alertes incessantes, de3 coups de fusil retentissent presque continuellement aux quatre coins de la ville. Des Marocains pillards se glissent par les jardins jusqu'au pied des murs et cherchent à pénétrer en ville par les brèches faites dans la muraille d'enceinte. Heureusement les postes veillent ! Les Marocains sont vite dispersés, laissant souvent nombre des leurs sur le terrain; mais chaque nuit ils recommencent.
24 août. — Dans la nuit du 22 au 23 août, il y eut une vive alerte ; une centaine de Marocains cherchèrent à pénétrer en ville par une des brèches de la muraille, mais éclairés par la lune qui se montra soudain, ils furent vite signalés et une section de tirailleurs les cribla de balles à 30 mètres. Dans la nuit suivante, ils renouvelèrent leur attaque avec le même insuccès. Les balles même sifflèrent dans le camp et deux tirailleurs furent tués aux avant-postes.
Toutes les nuits, du reste, il en est ainsi, la zone ouest de la ville entre le nord du camp et la ville se trouvant sans couverture, par suite du refus des Espagnols de camper hors des murs. La situation est telle que le général a interdit la moindre lumière, le moindre feu à partir de la nuit tombante. Si, par malheur, une lumière paraît, le sifflement d'une balle ne tarde pas à nous rappeler à l'observation de la consigne. Derrière les aloès, dans les roeaux, dans les jardins entourant le camp et Je séparant de la ville, le Marocain pillard guette et tire dès qu'une ombre se met en mouvement. De nuit le qui-vive ne cesse pas.
Les matinées sont généralement calmes et chacun peut vaquer à ses occupations. Pour tous, le déjeuner est fixé à dix heures, car chaque jour, depuis deux semaines bientôt, les canons de la Gloire font entendre vers midi leur terrible grondement; c'est
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l'heure où quelques cavaliers marocains sont signalés sur les crêtes. Alors on court aux armes, on se tient prêt à partir. L'habitude en est prise et si, à l'heure dite, les canons de l'escadre ne se font pas entendre, chacun s'étonne de ce silence. Les aprèsmidi se passent généralement aux postes de combat et, quand l'ennemi laisse un peu de répit, le temps est employé à organiser les moyens de défense du camp. Entre temps, des corvées vont déblayer la ville qui n'est plus qu'un vaste désert. L'immense charnier, que les tueries du bombardement ont fait, disparaît peu à peu, mais l'odeur persiste encore ! Au camp, il faut également songer à améliorer la situation des troupes qui vivent sous la tente, exposées au soleil brûlant des chaudes journées du mois d'août. Chacun s'ingénie de son mieux, abrite sa tente de branchages, construit même des paillotes en utilisant les roseaux et la verdure que des corvées en armes vont chercher dans les jardins de la ville. Légionnaires et tirailleurs travaillent sans relâche; mais, tandis que les premiers donnent à leur camp un aspect pittoresque, coquet, les tirailleurs, plus frustes, ne font que le strict nécessaire. Et là, sur ce terrain qui n'était naguère qu'un vaste plateau dénudé, s'élèvent bientôt de nombreuses constructions, plus fragiles cependant les unes que les autres et offrant de loin l'aspect d'un vaste maquis.
25 août. — Jusqu'à ce jour, le général n'a pas encore pris l'offensive. N'ayant que deux bataillons, il n'a dû chercher qu'à dégager la ville et à donner de l'air à son camp. Ce but est atteint, mais il y a autre chose à faire : il faut châtier les tribus. Si au début des opérations les Marocains marchant en groupe aux alentours de la ville formèrent des buts faciles à atteindre, surtout pour l'artillerie, les choses avaient été modifiées rapidement ; car nos ennemis n'avaient pas tardé à s'apercevoir combien cette manière de combattre leur était funeste et ils ne s'avançaient plus que disséminés, pour n'offrir à nos armes que des objectifs peu visibles. Il était désormais évident qu'ils ne se laisseraient plus jamais amener à se montrer dans des formations compactes. Et ainsi leurs pertes risquaient d'être de plus en plus réduites. D'autre part, ils avaient également reconnu que, malgré toute leur hardiesse et leur courage, ils ne pouvaient l'emporter sur notre infanterie, soutenue qu'elle était par l'artillerie de terre et de mer qui leur inspirait une terreur salutaire. Ils s'éloignèrent donc peu à peu des abords immédiats de la ville, cherchant à nous attirer au loin dans l'espoir que, privés de l'appui des canons de l'escadre et des défenseurs du camp, nous serions plus facilement à leur merci. Il fallait dès lors, pour en venir à bout, prendre l'offensive, pousser vers l'intérieur, mais
CASABLANCA. LE CAMP DES TROUPES FRANÇAISES JUSQU EN OCTO- BRE ET NOVEMBRE 1907. LE CAMP DE L'ARTILLERIE. DANS LE FOND, LES JARDINS DE LA VILLE ET LES VILLAS DE LA COLONIE ÉTRANGÈRE.