‹ À travers la ChineChapitre 10 sur 44 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La croyance à la vie future. — Les esprits. — Une maligne influence. — L'incarnation d'un dieu. — On mari malheureux. — La vengeance des faibles. — Un illuminé. — La Reine du ciel. — L'architecture religieuse. — L'enfer bouddhique. — La cérémonie du Pou-tou. — La rupture de Venfer. — La route des esprits. — Le marché des esprits. — Gomment on habille les esprits. — Le tribunal des esprits. — L'hôtel des esprits. — L'intronisation des idoles. — Le banquet des décapités. — Raison et déraison. — Feux d'artifice. — L'offrande supplémentaire.

Pendant que je m*éloignais du lieu de l'exécution^ je rencontrai un des lettrés de l'Arsenal avec lequel je me mis à causer de ce qui venait de se passer. Je ne comprenais pas l'utilité des cris discordants poussés par les soldats aussitôt après la décapitation ; je lui demandai de me l'expliquer.

— C'est pour effrayer l'esprit du condamné et l'empêcher de rester dans le pays, me répondit-il.

— L'esprit du condamné ? lui dis-je; de quel esprit me parlez-vous?

— Eh bien ! oui, l'esprit du condamné, son âme, si vous aimez mieux.

— Ainsi vous croyez qu'après la mort de l'homme y ne partie de lui-même ïui survit?

iSO A TRAVERS LA CHINE.

— Certainement! nous le croyons; tout le monde le croit chez nous. *

— Alors, lui dis-je, je ne vous tiens pas quitte comme cela ; vous allez me dire ce que sont ces esprits et ce qu'ils deviennent après la mort.

— [1 y a à ce sujet, reprit mon interlocuteur, deux opinions : celle des lettrés et celle du peuple. Puisque cela vous intéresse, je vais vous faire comprendre en quoi elles consistent Tune et Tautre. Les lettrés qui, sauf quelques divergences d'importance secondaire, n'ont d'autre doctrine philosophique que celle que Confucius nous a donnée il y a 2400 ans, croient à l'existence d'un principe indépendant de la matière et qui se sépare de l'homme après sa mort. Hais ils ne se prononcent point sur ce que devient ce principe immortel au delà des bornes du monde que nous habitons. Un des disciples de Confucius, Ki-lou, ayant interrogé le maître au sujet de la mort, n'en obtint que cette réponse: « Comment, vous qui ne pouvez parvenir à savoir ce que c'est que la vie , pouvez-vous songer à savoir ce que c'est que la mort? » Et Tze-Kong, un autre disciple du même sage, lui ayant demandé si les mânes des défunts avaient connaissance de ce qui se passait à la surface de la terre, Confucius lui répondit : « Ne désirez point, Tze-Kong, savoir si les mânes des ancêtres ont connaissance de ce qui se passe parmi nous. 11 n'y a aucune urgence à résou-

' dre ce problème. Plus tard vous saurez ce qu'il en est par vous-même. »

— Très-bien, dis-je. Confucius n'a pas voulu se compromettre. Il a évité de se prononcer sur des questions qui pouvaient être sujettes à controverse.

— Pas le moins du monde. Confucius ne fuyait pas la discussion. Seulement, il ne l'admettait que sur ce qu'il nous est possible.de connaître; il la refusait à

propos de toutes les questions sur lesquelles il est impossible à rintellîgence humaine de faire la lumière. Gomment savoir, en efTet, ce qui se passe au delà de la mort ? Et à quoi bon disputer sur des systèmes hypothétiques, alors que chacun ne peut apporter que des sentiments et non des faits à Tappui de son argumentation? Confucius considérait que les spéculations philosophiques n'ont de valeur qu*autant qu'elles peuvent servir à améliorer la nature humaine, et qu'elles peuvent se traduire par des rèsuhats pratiques immédiats, et il bannissait de son enseignement les discussions théoriques qu'il regardait comme oiseuses et dangereuses. Il pensait qu'un homme a assez- à faire de travailler à se bien conduire en ce monde sans perdre sou temps à chercher ce qui peut se passer dans l'autre, et il était convaincu que les hommes ne peuvent manquer d*être récompensés ou punis, selon leurs mérites, quel que soit l'ordre de choses établi dans les régions éthérées où notre regard ne peut pénétrer.

— Cette doctrine, repris-je, montre que son auteur professait un grand respect pour la raison humaine, et qu'il aimait mieux s'incliner devant son impuissance et avouer son ignorance, plutôt que de s'égarer dans des systèmes dont il n'aurait pu prouver la vérité. Elle peut suffire à un petit nombre d'esprits habitués par l'étude et la méditation à reconnaître qu'il y a des bornes infranchissables à l'intelligence humaine, et que la nature a des mystères qu'il ne lui est point permis de sonder ; mais il est certain qu'elle ne peut satisfaire la grande masse des esprits moins cultivés qui ne savent point s'arrêter devant l'inconnu, et dont l'imagination préfère au mystère qui l'effraie une explication quelconque, toute chimérique et extravagante qu elle puisse être.

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— Vous avezparraitement raison, reprit mon interloculeur. Lao-Tze, un autre philosophe» contemporain de ConfuciuSy avait si bien compris ce besoin des foules qu*ii inventa un système dans lequel il rangeait les âmes des morts en cinq classes, selon leurs mérites ; les deux plus importantes sont connues sous les noms de Ghen-Sien ou génies et de Kouei-Tze ou Kouei-Sien, c*est-à-dire démons.

La classe des Ghen-Sien est composée des âmes des morts dont la conduite a été assez vertueuse pour qu*elles aient pu dire un éternel adieu à la terre et s'envoler vers la région des trois îles. Les Kouei-Tze, au contraire, sont de pauvres esprits condamnés, en punition de leurs fautes, à errer éternellement sans trouver d*asile, bannis également du séjour des humains et de celui des bienheureux.

-— Quelles sont donc ces trois Ues dont vous venez de parler, demandai-je?

— Ge sont, toujours d*après la doctrine des disciples de Lao-Tze, des îles nommées Pong-Laé, Tong- Tchang et Ying-Tchéou, situées dans la mer Orientale. Voici la description que nous en a donnée dans Y Histoire des dix Iles un auteur contemporain de la dynastie des Tsin*: « L*ile Ying-Tchéoua quatre cents lieues carrées et est située à sept cents lieues de la terre en face de Houei- Ki (la province actuelle du Kiang-Sou où se trouve le port de Shang-Haï*). L'herbe des génies y croît spontanément, et d*un rocher de jade qui mesure trois cents mètres de hauteur, sort une source d'un liquide qui

*■ Trois siècles avant Jésus-Christ.

* Le nom de cette ville est tellement connu que je suis obligé de lui conserver la forme que l'usage a consacrée, car je courrais le risque de n*ètre pas compris, si je l'écrivais comme le voudrait la prononciation chinoise Ghang Baé.

ressemble à du vin. Le goût en est sucré, et de là est venu le nom de fontaine du vin doux de Jade qu'on lui a donné. Ceux qui boivent quelques gorgées de ce breuvage sont soudainement saisis d'une sorte d'ivresse, et, de ce moment, ils deviennent immortels. Les génies qui habitent ces îles fortunées s'y nourrissent des pierres précieuses répandues en abondance sur leurs rives*.»

— Ces Chen-Sien, dis-je, ont là un sort assez doux et ils doivent s'en montrer satisfaits; je suppose qu'ils ne tourmentent pas les pauvres humains.

— Non; ceux-là sont de bons esprits qui ne font que

du bien à ceux qui les implorent. Ce n'est pas conune

les Kouei-Tze ou diables. Poussés par le besoin et aigris

par la souffrance, il n'est pas de mauvais tours qu'ils

ne cherchent à jouer aux hommes , surtout à ceux

qui, par leur impiété ou leurs crimes, ont attiré sur leur

tête le courroux des esprits. Aussi sont-ils très-re-

doutés et plusieurs fois par an le peuple leur offre de

grands sacrifices pour les apaiser. Cachés tout le temps

que le soleil, dont ils redoutent la clarté, est au-dessus

de rhorizon, ces esprits reprennent avec la nuit leur

course vagabonde. Car, de même que les bons génies

sont les enfants du Yang ou principe mâle de la nature

que symbolise l'éclat du jour, ces diables sont les

sujets du Tin ou principe femelle dont le domaine est

celui des ténèbres. Aussi, lorsque celles-ci se sont

répandues à la surface de la terre, on entend souvent

* Une tradition populaire raconte qu'un magicien du nom de Sûn- Che révéla à l'empereur Chc-Rouang-Ti (219 ans av. J.-C) l'existence de ces îles. L'empereur lui ordonna de s'y rendre à la tête d'une troupe de jeunes gens et de jeunes filles. L'expédition parvint, dit-on, en vue des ces îles merveilleuses, mais des vents contraires l'empêchèrent d'y aborder. Des historiens sérieux pensent que cette légende se rapporte à une tentative de colonisation dans les îles du Japon.

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des cris plaintifs ou des bruits terrifiants; c'est l*écho des plaintes ou des menaces proférées par ces êtres malfaisants.

Cette dissertation philosophique sur les croyances des diverses classes de la population chinoise relativement à la vie future m'avait fort intéressé. J'avais eu quelques jours auparavant un exemple frappant de Teffet de ces croyances superstitieuses.

11 y avait quelque temps que j'étais rentré chez moi et la nuit nous avait déjà depuis longtemps enveloppés de son obscurité profonde lorsqu'un cri aigu, dont ie timbre strident avait quelque chose de sinistre, troublais silence qui régnait autour de nous. Mon domestique, qui s'occupait de mettre mon appartement en ordre pour la nuit, se tourna vers moi d'un air effaré, et me dit :

« Maître, avez-vous entendu?

— Oui, répondis-je; c'est quelque oiseau de nuit.

— Oh! non, fit-il en secouant la tète, c'est l'oiseau des diables, l'oiseau aux sept têtes. 11 ne fera pas bon rester ce soir dehors... Entendez-vous? »

Un second cri semblable au premier venait encore de retentir; et sans vouloir écouter mes paroles rassurantes, il courut se cacher dans son lit.

Le lendemain, dès le matin, mon boy vint d'un air triomphant me dire :

« Vous voyez bien, maître, que c'était l'oiseau des diables.

•— Comment cela?

— Le coolie * Ano est rentré tard hier au soir et ce matin il est malade.

— Bah! fiS'je; il a pris quelque refroidissement; mais l'oiseau aux sept têtes n'a rien à voir là-dedans.

^ Le coolie est le domestique chargé de faire le gros ouvrage*

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— Vous verrez, me répôndit-il ; les médecins ne pourront rien faire à cette maladie-là. »

Ëffectivementles remèdes que Ton fit prendre au malade n'amenèrent aucune amélioration dans son état. Ses amis se décidèrent enfin à avoir recours à un procédé qui devait être, suivant eux, infaillible.

Ce coolie et ses amis étaient originaires du district de Sing-Roua-Fou. Il y existe, à ce qu'ils disent, un certain nombre de familles privilégiées avec lesquelles les dieux se mettent parfois en relation ; bien mieux même, ils s'incarnent momentanément dans la personne d'un de leurs membres. Il se trouvait que l'un de ceux-ci était justement employé dans les environs de l'Arsenal. Le soir venu, on alla le chercher et on l'installa dans une chambre voisine de celle où gisait le patient. Il s'assit sur un banc, devant une table, sur laquelle on avait placé un petit brûle-parfums dans lequel on faisait brûler trois hâtons de bois de santal, et deux chandeliers avec des bougies allumées. Le voyant croisa ses bras sur la table, y reposa sa tète et se mit à sauter sur son banc en imitant le mouvement d'un cavalier. Ce jeu, qui devait être excessivement fatigant, se prolongea très-longtemps; enfin, il poussa un grand cri et se leva tout droit, les yeux fermés et les bras étendus, puis, se laissant' tomber à la renverse, il fut reçu par les assistants qui l'assirent commodément dans un fauteuil. 11 s'était opéré dans son attitude etdansses gestes je ne sais quelle transformation qui leur donnait une certaine dignité; puis à mon grand étonnement cet homme, à qui je n'avais entendu parler lors de mon arrivée que le dialecte incompréhensible de Sing-Roua, se mit à dire quelques mots dans le Kouan- Roua le plus pur. Un des assistants, le savant de la com-^ pagnie, qui savait mal quelques mots de la langue ofTH cielle, répondit à la question que le dieu venait de poser^

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car il parait que rincarnation s^était accomplie et que nous n'avions plus devant les yeux que Tenveloppe inerte do voyant animée temporairement par Tesprit de je ne sais plus quelle divinité. Après avoir adressé toujours avec la plus étonnante facilité en Kouan-Roua plusieurs questions auxquelles on lui répondit tant bien que mal, le possédé demanda un sabre. On l'assit de nouveau devant la petite table et on apporta un bol en même temps que le sabre demandé. Il appuya alors le bout de sa langue sur le tranchant de l'arme et donna un coup sec qui fit une petite incision, puis il laissa saigner la blessure dans le bol qu*on tenait au-dessous de son menton. Lorsque le sang eut cessé de couler, on lui apporta un pinceau et de longues bandes de papier jaune; puis, trempant le pinceau dans le sang qui remplissait le bol, il traça sur ces bandes de papier des caractères cabalistiques. Chacune de ces devises constituait dès lors un charme infaillible contre la malveillance des mauvais esprits; je laisse à penser l'empressement que mit chacun des assistants à s'en procurer quelque fragment ; on en conserva cependant précieusement quelques-uns pour le malade au profit de qui l'évocation avait été faite. Puis le possédé appuya de nouveau ses bras et sa tête sur la table, se remit à chevaucher et se réveilla quelque temps après d'un air parfaitement naturel, conune un homme qui sort d'un profond sommeil et qui ne se doute pas de ce qui s'est passé pendant qu'il a dormi. J'essayai de lui parler Kouan-Roua; il. ne me comprit pas ou fit semblant de ne pas me comprendre; j'aurais bien voulu constater l'existence de la blessure à la langue; mais il ne voulut pas me le permettre ; les assistants étaient convaincus qu'elle s'était aussitôt refeimée. Quant au malade, on fit brûler l'un des papiers jaunes dans un bol, on versa sur les cendres une décoction de

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plantes dont le dieu avait donné Tindication et on lui fit avaler le tout; le lendemain il était guéri. Cist la foi qui sauve.

Quelque maligne influence avait cependant dû présider aux destinées du pauvre Ano, car le malheureux garçon ne tarda pas à périr d'une manière tragique. Ainsi que je viens de le dire, il était originaire du district de Sing- Roua-Fou, préfecture située sur le littoral entre Amoy et Tembouchure du Hin. Le sol très-pauvre de ce district n'y produit pas assez pour nourrir la nombreuse population qui riiabite ; la plupart des hommes valides viennent alors à Fou-Tchéou ou dans les environs s'employer comme manœuvres et principalement comme porteurs de chaise. Tandis que les maris vont chercher fortune dans la grande ville,' les femmes restent seules au pays, et, ce qui n'a rien de bien étonnant parmi des po* pulations grossières et misérables, elles n'y mènent pas toujours une conduite exemplaire. C'était le cas de la femme du pauvre Ano , et les plaisanteries de mauvais goût dont ne cessaient de l'abreuver à ce sujet ses camarades avaient fini par faire perdre la tète à cet infortuné garçon. Les histoires de diables que l'on racontait sou* vent à dessein devant lui avaient le don de l'exaspérer ; la raison en est très-simple. D'après une légende qui set rattache à la cosmogonie des Chinois, la tortue ayant dès l'origine du monde commis un adultère avec le serpent, elle fut toujours depuis considérée comme l'emblème de rinfidélité conjugale : or les mots tortue et diable se prononcent tous deux en chinois à peu près de la même manière, Kop^eï. On comprend, dès lors, le caractère profondément irritant que devait prendre, pour ce malheureux, le mauvais jeu de mots auquel donnaient lieu toutes ces histoires. Ce garçon d'un caractère trèsdoux et même timide était devenu susceptible et super-*

i38 A TRAVERS LA CHINE.

stitieux à l*excès. 11 avait fini par prendre la- vie en dégoût, et convaincu, comme le sont les Chinflis 4^ classes inférieures, que l'esprit des défunts revient iQurraenter ceux qui sont cause de leur mort, il nourrissait à rinsii de tout le monde de noirs projets de vengeance.

. Le fait est qu*un jour, après avoir fait une commission dontjeTavais chargé, il ne reparut plus. Inquiet de cette absence inexplicable, je fis faire des recherches; j'appris ainsi qu'il s'était embarqué sur un bateau-omnibus, et qu'arrivé au milieu de la rivière , il s'était laissé tomber à l'eau; le courant l'avait bientôt entraîné hors de portée de secours ; on ne put le retrouver que trois jours après. Par une bizarrerie singulière, il ayail pris le soin' de se déchausser avant de mettre son sinistre projet à exécution, et l'on retrouva ses souliers à bord du bateau. Sa mort n'était pas le résultat duo accident fortuit, mais bien celui d'un suicide longuement prémédité ; cela ne fit de doute pour personne. Le pauvre garçon s'imaginait évidemment, selon Topinion commune, que sa mort devait porter malheur à ceux dont il avait à se plaindre. Cette idée est entretenue dans la plupart des cas non-seulement par la superstition, mais encore par les habitudes de la justice chinoise, qui rend d'abord responsable celui sur le terrain ou devant la maison duquel on découvre le cadavre d'un suicidé. Il n'est pas rare de voir quelque déshérité de la vie venir se tuer sur le seuil de son ennemi, dans l'espoir qu'après sa moii les mille ennuis que la justice chinoise suscitera à celui dont il veut se venger donneront à ses mânes la satisfaction qu'il n'a pu se procurer de son vivant- Tout ce que je viens de dire montre jusqu'à quel point est enracinée dans les classes populaires la croyance aux esprits, mais surtout aux esprits malfaisants. Il me reste

ft en donner une dei'nière preuve, la plus instructive et la plus curieufe de toutes.

Un des «oldats de la petite garnison de TÂrsenal tomba un jour dans une sorte d'état extatique à la suite duquel il déclara qu*il venait d'avoir une longue communication avec les esprits et qu'ils étaient profondément irrités. Pour combler les rizières sur lesquelles on avait construit l'Arsenal» il avait fallu faire de considérables emprunts aux flancs des collines environnantes : or, ces travaux avaient troublé le repos des esprits qui y avaient élu domicile et il fallait leur donner une éclatante satisfaction, si l'on voulait écarter de l'établissement naissant les plus effroyables malheurs prêts à fondre sur lui. Le commissaire impérial, prévenu de ce qui se passait et forcé de céder au sentiment public, ordonna la célébration du Pou-tou^

Le lendemain, dès le matin, une animation extraordinaire régnait aux abords du ya-men. Dans la première cour des ouvriers dressaient des tables sur lesquelles les domestiques empilaient en pyramides gigantesques des gâteaux, des pains cuits à la vapeur, ou disposaient de nombreuses offrandes. Dans le fond, d'autres ouvriers dressaient une charpente qui devait bientôt se transformer en autel. Au dehors, on accrochait le long des murs des lanternes de papier ornées de dessins dont chacun* représentait un épisode d'une des nombreuses légendes rendues populaires par la secte de Tao. Au sommet de la colline à laquelle s'adossait le ya-men, se faisaient également de nombreux préparatifs.

Là se trouvait, en effet, un fort joli temple placé à lessein dans un endroit élevé, pour détourner les malignes influences qui auraient pu s'abattre sur le grand îlablissement qu'il dominait. Construit avec soin , décoré avec art, ce bâtiment aux toits élégants se dessinait d'une

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manière gracieuse, au milieu des grands arbres qui Fentouraient , sur les flancs de la colline dont on avait eiitaillé les masses rocheuses pour lui fournir une assiette solide.

Ce temple était dédié à la Reine du ciel. Cette déesse est l'objet d'une grande vénération de la part de tous k marins ou bateliers. La légende raconte que sous la dynastie des Song, il y a huit cents ans, vivait, dans la préfecture de Sing-Roua, une jeune fille nommée Ma- Tsou ; son père et ses frères exerçaient la profession de pécheurs. Un jour qu'elle était en train de tisser une pièce d'étoffe, elle s'endormit sur son métier, et vil en rêve les bateaux sur lesquels étaient embarqués son père et ses deux frères, ballottes par les flots que soulevait une furieuse tempête. Au moment où ces barques allaient être englouties, elle saisit entre ses dents la proue de h jonque sur laquelle se trouvait son père, et dans chacune de ses mains celles des bateaux où ses frères s'abandoi? naient déjà au désespoir. Puis, elle les ramena après elle vers le rivage qu'elle était sur le point d'atteindre, lorsqu'elle entendit tout à coup la voix de sa mère qui l'appelait. En fille obéissante, elle ouvrit la bouche pour lui répondre, oubliant que ce mouvement lui faisait abandonner la jonque de son père. A ce moment, elle se réveilla, heureuse de s'apercevoir qu'elle avait été le jouet des songes. Hèlas I son rêve avait une signiGcalioB plus réelle qu'elle ne se le figurait. Quelques joui's après, on apprit que les bâtiments montés par ses parents avaient été assaillis par une horrible tempête et que son père avait péri, tandis que ses frères avaient été miraculeusement sauvés. Désespérée d'avoir, par sa distraction. causé la mort de son père, elle ne voulut point lui survivre, et fit le sacrifice de sa vie pour apaiser ses mânes.

Les Chinois ont honoré ce dévouement filial en l'élevaut.

iprés sa mort, au rang des divinités» et les marins Tont idoptée pour leur patronne.

Le temple de Ha-Tsou présente, au point de vue de !a décoration architecturale, des détails très-curieux. A l'intérieur, de nombreux ornements qui participent à la fois du bas-relief et de la fresque, car la peinture y |0ue un rôle presque aussi considérable que la sculpture, courent tout autour des murs, là, s'étalant en larges panneaux, ici, se réduisant aux dimensions plus étroites d*une bande qui suit les bords du toit. Des scènes variées, des épisodes de Thistoire religieuse et profane, des figures d'hommes et d'animaux rendues populaires par des ouvrages de poésie, de religion ou d'histoire, y sont représentées côte à côte. Sur la grande terrasse qui s'étend devant la façade de Tédifice, se trouve en face de la porte principale un grand brûleparfums en bronze, flanqué de deux autres vases plus petits, faits de la même matière. L'élégance de leurs formes révèle lart et le goût bien connus que les Chinois déploient dans la fonte de ces objets; elle est encore rehaussée par la couche d'un beau vert dont l'action de Vair et de la pluie a recouvert toute leur surface.

Un temple, étant le séjour de la puissance divine» affecte, en général, la même disposition, quoique de dimensions moindres, que les ya-men. Nous y voyons d'abord trois portes percées dans la façade; puis, au delà, une cour pavée. Au fond de cette cour, s*élève dans le temple de la Reine du ciel un petit pavillon dont la toiture et la charpente intérieure sont une merveille de menuiserie. On dirait à les voir que le bois, qui est maintenant recouvert d'une belle couche de laque rouge, s'est laissé pétrir et modeler entre les mains de l'habile ouvrier de manière à prendre toutes les formes et à décrire tous les dessins que lui

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inspirait son imagination capricieuse, exactement comme aurait pu le faire une masse de cire ou d^argile. Ce temple, construit à grands frais, se distingue par la variété de la décoration; on y a multiplié les pierres sculptées avec une admirable finesse, les escaliers monumentaux, les bois laqués, creusés, fouillés, couyerts d*ors de différents tons; mais dans tout cela rien de criard ; tous ces détails se fondent dans un ensemble harroo^ nieux et grandiose bien fait pour frapper Timagination. Un bonze, gardien de ce temple, m'en avait fait admirer toutes les richesses; voyant que je le questionnais au sujet de la fête qui allait avoir lieu et que je paraissais curieux de ce qui était relatif aux esprits, il alla me chercher une grande pancarte couverte de dessins qui représentaient les différentes étapes de Tenfer bouddhique. Il me montra d'abord le tribunal du roi des enfers entouré de satellites aui physionomies effrayantes; près de lui sont : un miroir magique qui reflète, dès qu*on se place au devant, rimage de toutes les mauvaises actions qu*on a commises, et une balance destinée à peser les mérites et k fautes, dont rien ne peut altérer l'admirable justesse. Plus loin, se trouve Tenfer du froid aux horizons de glace sans limites, où une mégère dépouille les malheureux damnés de leurs vêtements. Au delà de cette âpre et froide contrée on aperçoit une femme remarquablement belle, aux regards voluptueux, assise au sommet d'un arbre dont le tronc est garni d'une multitude d'épines longues et acérées; un misérable que tourmente le démon de la luxure essaye en vain d'atteindre la cime malgré les aiguillons qui, à chacun de ses effoiis, arrachent à son corps quelques lambeaux sanglants. A côté un malheureux menteur est attaché le long d'un poteau, et un affreux diable lui arrache la

Heprésentation des supplices de l'enfer dans les galeries d'un temple bouddhiste.

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langue avec des tenailles; d'autres, en grand nombre, sont écrasés entre deux énormes blocs de roches que de grands démons manœuvrent comme les meules d'un moulin; ici, c*est un damné que Ton scie par le milieu du corps; là, un autre auquel on coupe bras et jambes; plus bas, est un patient auquel on entonne du plomb fondu. Ceux-là sont les grands criminels; mais que dire de la masse du commun des damnés, noyés dans les flots d'un fleuve de sang, enveloppés dans des tourbillons de flammes qui les brûlent sans les consumer, ou tombant de hauteurs vertigineuses, au milieu d'ombres épaisses peuplées d'animaux aux tôtes hideuses, serpents, lézards monsti^ueux, qu'éclairent de temps à autre d'une Ipmiére fauve les éclats vacillants des brasiers, pour venir plonger dans une immense chaudière d'huile bouillante ?

Je ne pus m'empécher de frémir en songeant que tous ces raffinements de cruauté avaient pu germer dans une cervelle humaine et qu'il se trouvait sur la terre des imaginations fanatiques assez impies pour prêter à la divinité ces conceptions odieuses el ridicules à la fois. J'en avais assez vu, j'étais écœuré; j'adressai au bonze obligeant qui m'avait ainsi initié aux mystères de l'enfer bouddhique tous mes remerciements accompagnés d une gratification qu'il accepta sans se faire prier, et je pris congé de lui.

La nuit venue, une illumination générale des abords » du ya-men et du temple de la Reine du ciel m'avertit que l'heure de la célébration du Pou-tou était arrivée. Des quantités de lanternes de papier blanc ou rouge étaient suspendues le long des murs, sur le bord des chemins, où se pressaient des flots de population attirés par là cérémonie. Je suivis la foule et parvins jusqu'à l'entrée du ya-men. L'autel, élevé au fond de la cour.

avait été brillamment orné; des étoffes brodées, des vases et des chandeliers de bronze en couvraient les différents étages, et les divinités dorées que l'on y avait placées, quoique inondées par des flots de lumière, disparaissaient au milieu des nuages produits par la fumée bleuâtre des parfums. Des bonzes revêtus de longues robes jaunes étaient réunis d*u|i côté de Tautel et récitaient, les mains jointes et sur un ton nasillard, des prières dont ils ne comprenaient pas un mot.

La cérémonie de ïinlronisation des idoles était déjà achevée ; mais, dans la cour, des tao-sse ou prêtres de la religion de Tao étaient en train d'en accomplir une autre. Au moment où je m'approchai d'eux, je les vis brûler un papier jaune sur lequel étaient tracés des caractères cabalistiques ; puis on apporta une sorte de poupée représentant un homme à cheval, formé d*uoe carcasse de bambou sur laquelle on avait collé du papier, qu'on livra également aux flammes. Le papier jaune était un rapport adressé àYû-Rouangou l'empereur de Jade, la plus haute divinité de la religion de Tao, afin de l'informer de la cérémonie qui allait avoir lieu, et la figure d'homme à cheval qui venait d'être réduite en cendres représentait le courrier chargé de lui po^ ter la dépêche.

Gela fait, on alla prévenir le commissaire impérial, qw arriva bientôt en grand unifoime, accompagné d'une suite nombreuse de mandarins également revêtus de leurs costumes officiels. On disposa devant le principal autel un coussin, et l'un des bonzes remit à Ghen-Ta-Jen trois petits bâtons de bois de santal allumés. Celui-ci les porta, en les tenant des deux mains, à la hauteur de son front, et les remit au prêtre qui alla les placer dans le brûle-parfums situé au milieu de l'autel. Puis ce* haut fonctionnaire exécuta la cérémonie du Ko-Téou, c'est-à-

dire qu'il se prosterna neuf fois en trois agenouillements consécutifs. Cette formalité fatigante remplie, il rentra dans ses appartements, laissant aux prêtres tout le soin des cérémonies suivantes dans lesquelles il n'avait plus aucun rôle à jouer. J'appris alors que la fête devait durer trois jours, et que cette nuit-là nous n'en verrions pas davantage.

La soirée du lendemain était beaucoup plus importante. Comme la veille, des illuminations générales répandaient leur clarté tout autour des lieux consacrés. Il s'agissait, ce soir-là, de convier les esprits à la fête que Ton célébrait en leur honneur et de leur faciliter les moyens de s'y rendre.

Il fallait d'abord procurer la liberté à ceux qui étaient renfermés dans les enfers; c'est là le but de la cérémonie, désignée sous le nom de rupture de Venfer. On avait disposé par terre cinq tuiles, quatre formant les quatre coins d'un carré, la cinquième étant placée au milieu: elles figurent l'enceinte des régions infernales; au centre de cet espace étaient placées de petites figures de papier représentant les malheureux esprits emprisonnés. Tout étant ainsi disposé, un bonze saisit un bâton, et se mit à tourner tout autour en marchant d'un pas lent et solennel et en récitant des incantations. Quand il eut fini de marmotter ses prières, il brûla quelques papiers revêtus d'une mince feuille d'étain ou de clinquant qui représentent respectivement des lingots d'argent et d'or, envoyant ainsi aux esprits les fonds nécessaires pour subvenir à leurs frais de route, puis il frappa de son bâton les tuiles qui se brisèrent et saisit les petites figures de papier qu'il emporta . Les portes de l'enfer ainsi violemment ouvertes, rien ne s'opposait plus dorénavant au voyage des hôtes invisibles conviés à la fête; restait, cependant, comme elle avait lieu de nuit, à leur éclairer la route.

A cet effet, ua autre prêtre prit un sac en papiei sur lequel étaient tracés de grands caractères cabalistiques comme n*en peuvent comprendre que les habitants d*un monde surnaturel ; il y introduisit une lanterne ordinaire allumée et suspendit le tout à un arbre le loi^ du chemin. Désormais, les esprits qui voyageaient par terre pouvaient se mettre en route en toute sécurité et sans craindre de s^égarer. Il fallait rendre le même service à ceux qui faisaient le trajet par eau. Dans ce but, un certain nombre de bonzes sortirent du ya-men marchant un pai* un à la file, en chantant des prières qu*accompagnaient le bruit des cymbales et le tintement d*une petite sonnette. Ils étaient suivis de quelques porteurs chargés de petits vases de terre tout à fait semblables à nos lampions, remplis d^une matière combustible, huile, graisse ou résine, dans laquelle plongeait une mèche allumée. Des feuilles de papier de différentes couleurs, plissées et découpées, fixées au-tour de ces vases, leur donnaient toute l'apparence de fleurs de nénuphar. La procession prit le chemin de la rivière en marchant d'un pas grave et solennel. Arrivée sur le bord, elle s'arrêta et les bonzes posèrent successivement sur l'eau toutes ces petites lampes que le courant emporta bientôt en leur faisant décrire à la surface du fleuve mille arabesques lumineuses du plus joli effet.

Désormais rassuré sur les facilités données aux esprits pour trouver leur route, je repris le chemin du temple de la Reine du ciel où devait se continuer la cérémonie. Au pied de la colline, et le long des murs extérieurs du ya-men, m'apparut tout d'abord un spectacle étrange; sur une longueur de plus de dix mètres se trouvait, à hauteur d'homme, une étroite estrade de planches, et sur ce support, une décoration en papier, très-artistement et

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très-ingénieusement faite, représentant toute une série de boutiques en miniature. Dans chacune d'elles, les objets disposés en ordre sur les étagères étaient placés de façon à attirer les regards des passants; le patron et ses commis, également en papier peint, étaient à leur poste, tout prêts à répondre aux demandes des acheteurs. Ces magasins, au nombre de trente-six, contenaient tous les objets nécessaires aux usages de la vie ; les superfluités mêmes s'y trouvaient représentées. On y voyait successivement le restaurant, le tailleur, le cordonnier, le marchand de peignes, le barbier, la fumerie d'opium et la maison de jeu. Tout cela était éclairé par des luminaires placés au devant. Les Chinois, positifs et prévoyants avaient pensé que les esprits, arrivant d'un lointain voyage, auraient sans doute besoin de se refaire et de se procurer mille petits objets pour paraître dignement à la fête à laquelle ils étaient conviés ; ils ne se contentaient pas de leur envoyer de la monnaie (on continuait encore de brûler en différents endroits des quantités de papier-lingots), mais ils leur offraient encore, à point nommé, un marché complet,où ils pouvaient se procurer toutes les nécessités de la vie. Par mesure de précaution, enfin, et pour les pauvres diables déshérités qui n'auraient pu entrer au partage des trésors que la fumée du papier emportait avec elle dans la nuit, ils envoyaient également dans l'autre monde des vêtements complets. Sur des feuilles de papier trèsgrossier se trouvaient dessinés, encore plus grossièrement, des chemises, des pantalons, des souliers et des chapeaux. On les brûlait par liasses de cent, de mille, et les vêtements qu'elles portaient, aiiisi volatilisés, allaient faire le bonheur de quelques pauvres esprits en guenilles. Les hôtes infernaux étaient, il faut l'avouer, magnifiquement traités, et bien mal venus eussent été ceux qui auraient encore songé à se plaindre.

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Après avoir contemplé pendant quelque temps cet étrange spectacle, je me dirigeai vers le bel escalier de granit qui serpentait sur les flancs de la colline. Des lanternes attachées au bout de bâtons fichés dans le sol de distance en distance servaient au moins autant aux vivants qui se rendaient au temple quaux êtres invisibles en l'honneur desquels se donnait la fête. 11 faut avouer que les effets étaient singulièrement bien ménagés dans un pareil endroit et dans un pareil moment, pour frapper les imaginations populaires. Les arbres aux troncs noirs et tordus qui bordaient les deux côtés de l'escalier étendaient au-dessus des marches leurs rameaux entrelacés et projetaient sur le sol leurs ombres agrandies; un souffle léger» agitant les feuilles sur son passage, produisait de temps à autre un murmure mystérieux qui dut faire tressaillir plus d*un pèlerin; enfin, les silhouettes des allants et venants, éclairés par les reflets blancs ou rouges des lanternes, semblaient voltiger dans la nuit sur les flancs de la montagne comme autant de sylphes ou de lutins.

Vers le sommet de l'escalier, et non loin du temple auquel il conduisait, on avait élevé pour la circonstance une baraque en planches. Elle était divisée en cinq pièces, dont trois s'ouvraient sur la façade. La plus grande, celle du milieu, qui occupait toute la profondeur de la baraque et dans laquelle le regard pouvait pénétrer librement, était occupée par trois personnages formés d'une carcasse de bambou revêtue de papier peint. L'un deux, le plus important, était assis en face de l'entrée devant une table recouverte d'un tapis ; sur cette table étaient déposés les attributs de l'autorité, l'écritoire de vermillon, le pinceau et le sceau, ainsi qu'une paire de chandeliers et un petit brûle-parfums dans lequel bi*ûlaient trois

bâtons de bois de santal. Ce personnage avait une moitié du visage peinte en blanc, et Tautre en noir. Son nom est Yin-Yang-Sse, c'est-à-dire le Surintendant du présent et du futur; il avait pour mission de rendre la justice et de maintenir Tordre parmi la foule des esprits qui avaient dû accourir à la solennité. De chaque côté de la table, se tenaient debout chacun des deux autres étranges personnages. L un deux, Tchang-Ping-Kouei, plus communément désigné sous le nom de Grand diable blanc, a environ trois mètres de haut; une longue figure blanche, les cheveux en désordre, de gros yeux saillants, la langue rouge et pendant hors de la bouche, telle est la physionomie de ce personnage qui était vêtu d'une robe faite d'une légère étoffe de soie de couleur claire serrée autour de la taille par une longue bande d'étoffe bleue en guise de ceinture. Sur sa tête s'élevait un énorme chapeau conique d'environ un mètre de haut, autour duquel s'enroulait un ruban rouge; d'une main, il tenait un énorme éventail, tandis que de l'autre il brandissait une sorte de bâton plat sur lequel s'étalait en gros caractères l'inscription suivante : « Pour encou- (( rager les bons et punir les méchants. » Ce personnage occupe, parait-il, une position importante dans la police des régions infernales.

En face de lui, se trouvait Aè-Pa-Kouei, plus généralement connu sous le nom de Petit diable noir. Ce second satellite est aussi petit que l'autre est grand. Ce nain difforme et rabougri a la iîgure complètement noire, de gros yeux saillants, et allonge démesurément une langue d'un rouge sanglant. Il est également coiffé d'un grand chapeau noir entouré d'une bande d'étoffe rouge, et revêtu d'un vêtement complètement noir.

Tels étaient les trois personnages dont se composait le tribunal dey ombres que, par une mesure d'ordre et de

prévoyance, les Chinois avaient placé a » centre même du lieu où se célébrait la fête; une énorme Lanterne cylindrique et une inscription en gros caractères en indiquaient de loin remplacement. En un endroit apparent de la même salle, on avait aussi collé sur le mur une grande affiche, sorte de proclamation des magistrats infernaux, qui donnait connaissance aux esprits du jour, de l'heure et du lieu où la fête serait célébrée en leur honneur ; elle les invitait à s*y rendre, les exhortait à se conduire d'une manière décente, et les infoiTiiait que des logements avaient été préparés à leur intention. Ce n'était pas une plaisanterie ; les logements des esprits y étaient bien ; de chaque côté de la grande salle centrale dont nous venons de parler se trouvaient deux réduits divisés en deux parties par des cloisons transversales. Mais il n'était point permis aux mortels de glisser un regard profane dans l'intérieur de ces lieux réservés. Devant chacun d'eux, en effet, on avait abaissé un grand store de bambou peint en vert qui portait une inscription peinte en blanc; sur l'un se trouvait la mention : « Salon des hommes », et sur l'autre: c Appartement des dames. » C'était là une conséquence logique, mais bien curieuse, du principe de la séparation des sexes , observée dans la société chinoise avec une exactitude si scrupuleuse. J'appris enfin que dans la pièce de derrière de chacun de ces appartements, se trouvait placée une grande jarre de terre remplie d'eau et couverte d'une feuille de papier. La salle était la salle de bain; la provision d'eau s'y trouvait toute faite et la feuille de papier devait servir de serviette. Décidément les esprits étaient reçus avec tout le confort désirable, et leurs besoins avaien^t été prévus jusque dans les moindres détails.

Le lendemain, jour de la grande cérémonie, une

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affluence considérable se pressait aux environs du temple de la Reine du ciel. Dès que la nuit fut venue, une quantité innombrable de lanternes furent allumées dans toutes les directions. L'intérieur du temple était brillanunent éclairé. Dans la première cour on avait disposé de longues rangées de tables qui étaient somptueusement servies ; une multitude de bols, d'assiettes et de sou^ coupes, y étaient rangés avec symétrie et contenaient des pains cuits à la vapeur, des fruits, des gâteaux, des mets de diverses espèces, des pâtés, etc.... Tout cela était décoré de fleurs, et celte longue table, la table du banquet des esprits, ornée d'un grand nombre de chandeliers et d'objets d'art du plus haut prix, présentait vraiment à l'œil un spectacle magnifique. Une idole en papier qui représentait, me dit-on, le roi des Esprits, était placée au milieu de la table. On l'avait mise là pour présider au banquet et veiller au maintien de l'ordre et des convenances parmi les convives. Derrière cette table s'élevait un autel à plusieurs étages, sorte d'estrade à gradins sur chacun desquels se trouvaient une rangée de tables couvertes de tapis brodés et quelques tabourets. Sur les tables étaient placées les idoles, entourées de lumières, de vases de bronze, de brûle-parfums, où brûlaient en profusion des bâtons de bois de santal dont la fumée formait autour d'elles un nuage parfumé. Tout autour de l'autel on voyait une décoration d'arbres nains. Les Chinois excellent dans l'art d'arrêter la croissance des plantes et de les forcer à prendre toutes les formes les plus bizarres. Tel de ces arbres, par exemple, représentait un homme, tel autre un tigre, celui-ci un oiseau, celui-là une tour. Cette décoration était très-originale et méritait bien quelques regards au milieu de tous les objets remarquables ou curieux que nous avions sous les yeux. Les bonzes revêtus de grandes robes jaunes se prépa-

raient à célébrer la solennité du Chang'TsOy expression qu'il est assez difficile de traduire autrement que par le mot d'intronisation. Le lecteur n'attend pas de moi que j'entre dans le détail de toutes les particularités de cette cérémonie ; il me serait, en effet, impossible de compter toutes les génuflexions, toutes les processions que firent les bonzes, et il ne me serait pas plus facile de traduire les hymnes que je les entendis chanter, car, comme toutes les prières du rite bouddhique en Chine, ce ne sont que des transcriptions phonétiques du Sanscrit dont le texte est par suite profondément défiguré; il en résulte que les caractères chinois inscrits sur les livres liturgiques, ne servant qu'à la représentation des sons, forment une suite qui n'a aucun sens défini ni même raisonnable. Et ces pauvres bonzes récitent patiemment et sérieusement toutes ces litanies auxquelles ils ne comprennent pas un mot! Le détail caractéristique de cette cérémonie, c'est qu'à un certain moment tous les officiants prennent place sur les sièges disposés sur l'autel, leur chef se plaçant au milieu du gradin le plus élevé; puis après avoir posé sur sa tète une sorte de tiare toute brodée d'or, il entonne un chant que tous les autres bonzes reprennent en chœur en s'accompagnant de sonnettes et de petits instruments en bois creux sur lesquels on frappe avec une baguette et qui rendent un son semblable à celui d'un tambour. J'ai été frappé de l'analogie qu'il y avait entre certains de ces chants et quelques-uns de ceux du culte catholique; le rhythme et la cadence en sont, pour ainsi dire, identiques. C^est ainsi que les bonzes invitaient les esprits à prendre place à la table du festin, et appelaient la bénédiction des dieux sur le banquet. Laissant les bonzes à leurs chants, je continuai d'examiner les objets qui se trouvaient dans le temple

Dans un coin, j'aperçus sur une table un certain nombre de bols remplis d*une sorte de pâte ou de colle de riz, et près de chacun une cuiller.

« Qu'est-ce que cela? demandai-je à un Chinois qui se trouvait près de moi.

— Ceci? me dit-il, c'est de la bouillie de riz.

— Et à quoi cela sert-il?

— Ahl vous ne savez pas! dit-il en riant. Eh bien! parmi les esprits, il en est qui, sur la terre, ont été de grands criminels et qui, en punition de leurs fautes, ont été décapités. Ceux-là n'ont plus de tête, par suite, ni bouche, ni dents : ils ne peuvent donc pas manger avec ceux qui ont conservé intacte la partie la plus essentielle de leur individu. On ne veut cependant pas les négliger et on leur offre de la bouillie, une matière qui n'a pas besoin d'être broyée, et des cuillers pour pouvoir l'introduire dans leur gorge. »

11 riait; je crus que je pouvais en faire autant, sans le froisser, car vraiment j'en avais bien besoin. La superstition poussée à ce point devient un véritable chef-d'œuvre d'imagination.

Outre les nombreuses lanternes rondes, carrées, ovales, suspendues dans l'intérieur du temple, il y avait encore une infinité de banderoles d'étoffes portant des inscrip^ tions en lettres d'or; elles contribuaient beaucoup à Toniementation générale de la salle. Je détache ici quelques-unes de ces inscriptions :

et TaoTe^Tcheng-Tckoiian. — La raison et la vertu propagent la vérité.

« Ouei-Chan-Yong-Lo. — Rappelez-vous que leyji)ien seul procure la joie éternelle*

a Sin-Sing-Tchao-Lang. -^ Un cœur piir brille d'un vif éclat. »

La raison à côté de la déraison! La foi morale et

philosophique la plus pure à côté de la superstition la plus grossière! Étranges contradictions de rinlelligence humaine!

Tandis que les bonzes faisaient retentir Tintérieur du temple de leurs chants religieux, les échos de la montagne répercutaient le vacarme assourdissant produit par les détonations des pétards qu'on faisait partir par centaines sur la grande terrasse qui s^ètendait au devant des portes. Car pour le peuple, en Chine, comme dans bien d'autres pays, il n'y a pas de fêtes ni de divertissements sans beaucoup de bruit, et l'importance d'une solennité se mesure au nombre de pétards ou de pièces d'artifice qu'on y brûle. Aussi, comme la cérémonie était importante, il est inutile de dire que le peuple dut être satisfait.

Les Chinois excellent, d'ailleurs, dans la préparation des pièces d'artifice. Ils ont des pétards de toutes grosseurs, proportionnés à la bourse des acheteurs et à la quantité de bruit qu'ils désirent acheter. Leurs fusées sont magnifiques et retombent en pluie d'or étincelante; ils obtiennent ces résultats au moyen de limaille de fer ou de fonte dont ils varient la grosseur suivant les effets qu'ils veulent produire et qu'ils colorent avec différentes subtances minérales. Mais ils déploient tout leur art et donnent carrière à leur imagination dans la confection des pièces décoratives. Tantôt ils font apparaître une treille aux grappes enflammées; tantôt ce sont des canards en feu qui voguent sur une pièce d'eau ; tantôt un bouquet de fleurs aux couleurs vives et étincelantes; quelquefois, ce sont des guirlandes de lanternes aux feux harmonieusement variés qui sortent comme par enchantement d'une boîte de dimensions relativement petites, se déploieiit, s'allument et se disposent règuliè^ rement d'elles-mêmes dans l'espace, en nombre prodi-

gieux. Il n'y a guère de spectacle mieux fait que celui-là pour le plaisir des yeux, et il n*est pas difficile de comprendre, une lois qu'on Ta vu, le goût que montrent les Chinois pour ce genre de divertissement.

Mais il faut à tout une fin. Quelque considérable que fût la provision de pétards qui avait été faite, il vint un moment oii elle se trouva épuisée ; les cierges qui brûlaient à l'intérieur du temple étaient consumés et ne jetaient plus qu'une lueur rougeâtre et fuligineuse ; la cérémonie était terminée. D'ailleurs, les esprits avaient eu grandement le temps de se rassasier et de se divertir, el puisqu'on leur prétait tant des imperfections et des besoins physiques des simples mortels, ils devaient avoir, comme eux, surtout après une soirée aussi agitée, celui du repos.

Je regagnai, de mon côté, ma demeure, enchanté d'avoir pu assister à une cérémonie aussi curieuse dans son esprit que dans sa forme et qui m'avait fourni l'occasion d'apprendre bien des détails intéressants sur les croyances populaires des Chinois, au sujet de la vie future.

La fête eut le lendemain une sorte de queue , il y eut encore un simulacre de cérémonie. C'était une fiche de consolation donnée aux esprits retardataires, à ceux qui, prévenus trop tard ou retardés par les accidents de la route, n'avaient pu arriver à temps pour la grande cérémonie, ou à ceux qui, par suite de maladie ou d'infirmités physiques, n'auraient pu voyager aussi vite que les autres, à ceux enfin qui, ayant déjà assisté à la cérémonie de la veille, n'en seraient pas encore satisfaits. Hais cette seconde édition de la solennité n'est qu'un pâle reflet de l'original et on se dépêche de l'expédier au plus vile. Après cette offrande myplémentaire^ on distribue aux pauvres gens des

alentours les restes du festin, et tout rentre dans Tordre accoutumé.

G*est ainsi que les ^ands malheurs qui menaçaient de fondre sur TArsenal furent écartés; les esprits se montrèrent satisfaits et reconnaissants des grands frais que Ton avait faits à leur intention, et nous pûmes reprendre paisiblement le cours de nos travaux.

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