‹ À travers la ChineChapitre 9 sur 44 · CHAPITRE T · texte numérisé non relu

CHAPITRE T

Un commigsaire impérial. — Un Ya-men. — Les marchands ambulants. - La bonne aventure. — Le dragon. — Le phénix. — Les empiriques. — La justice. — La bastonnade. • La cangue. — La condamnation & mort L'exécution.

' L'Arsenal de Fou-Tchéou, créé par le gouvernement cIiihois,*sur la proposition du vice-roi Tso, pour servir à la consl^'uction de navires à vapeur et à l'instruction de tout un personnel de marins et de constructeurs chinois, avait été établi non loin de l'île de la Pagode. L'organisation et la direction en avaient été confiées à deux lieutenants de vaisseau de la marine française : MM. Giquel etd'Aiguebelle; ce dernier fut, au bout de peu de temps, appelé à d'autres fonctions, et M. Giquel resta désormais seul chargé de conduire le nombreux personnel place sous ses ordres. On n'attend pas que je fasse ici rhistorique de cette vaste entreprise ; je n'en parle que pour expliquer comment j'ai pu, pendant le long séjour qu'il me fut donné d'y faire, observer bien des coutumes curieuses et peu connues, bien des traits de mœurs singuliers, que je crois intéressant de noter.

L'Arsenal était placé sous l'autorité supérieure d'un

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délégué spécial de l'empereur, avec le titre de commissaire impérial. Ces fonctionnaires portent en Chine une lourde responsabilité, mais sont en mém^ temps investis de pouvoirs redoutables. Celui-ci exerçtit une autorité sans limites sur tout le territoire de l'établissement qui lui avait été confié et qui avait été distrait du ressort des autorités régulières de la province. Ce haut fonctionnaire, nommé Chen-Pao-Tchen, et qu'on n'appelait jamais que Chen-Ta-jen, Son Excellence Chen, était un homme d'une cinquantaine d'années à peine, et jouissait, ajuste titre, d'une grande réputation. Il avait conquis, en suivant la filière normale des examens, tous ses degrés littéraires jusqu'au plus élevé , celui de Ran-lin ou d'académicien, qui, en Chine, s'acquiert à la suite d'un examen dont l'empereur lui-môme est le juge suprême. Il avait épousé la fille du commissaire Lin, ce mandarin célèbre qui fut, en 1859, envoyé à Canton par l'empereur Tao- Kouang afin de faire cesser Timportation d» liofSium, et dont les actes énergiques décidèrent les Anglais à faire à la Chine la fameuse guerre dite de l'opium. L'épouse de Chen-Ta-Jen était, s'il faut en croire la rumeur publique, une femme fort distinguée par l'instruction et l'intelligence, et avait même plus d'une fois, disait-on, rendu service à son mari, en l'aidant à rédiger les rapports qu'il adressait à l'empereur. Après avoir débuté par les postes inférieurs de la carrière administrative, Chen-Pao-Tchen avait fini par être, dans ces dernières années, Fou-Taï, c'est-à-dire gouverneur de la province de Riang-Si. 11 s'y était acquis un renom d'énergie et de fermeté en même temps que d'intégrité qui avait fait son chemin jusqu'à la cour. Aussi personne ne fut étonné de la décision impériale qui lui confiait, par une dérogation extraordinaire à la règle générale, un poste exceptionnel dans la province même où il était né. Son hôtel,

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OU, comme on dît en chinois, son ya-men, se trouvait situé sur le terrain même de l'Arsenal, au milieu des habitations afGictées au logement des employés européens.

Tout, en Chine, se fait suivant des règles déterminées qui se transmettent, depuis des siècles, de père en fils, sans modifications; ententes choses, le principe, le plan général restent invariables ; il n*y a de différence que dans les proportions ; c'est ainsi que le ya-men de S. E. Chen n'était que la reproduction des hôtels dans lesquels habitent, dans l'exercice de leurs fonctions, les mandarins de tous rangs.

Un ya-men se compose d'un groupe de constructions basses sans étages, disposées en deux séries : les unes» rangées suivant des lignes parallèles, les autres dispo- Siées perpendiculairement aux premières. Ces constructions comprennent par conséquent entre elles un certain nohibre de cours carrées ou rectangulaires ; le tout est entouré d'un mur qui forme une enceinte continue. Au- devant du ya-men se trouve, en général, un bassin rempli d'eau, et, faisant face à l'entrée principale, un mur sur lequel est représenté un animal fantastique, sorte de grand quadrupède au corps couvert d écailles, aux pattes armées de griffes acérées, dont la gueule formidable s'entr'ouvre menaçante dans la direction d'un disque rouge peint un peu plus loin et qui représente le soleil. C'est là une'image symbolique chère aux Chinois, et qu'on retrouve invariablement reproduite dans tous les lieux où réside un représentant quelconque de l'autorité suprême. Dans Tintei^alle qui s'étend entre ce mur et le premier bâtiment du ya-men, sorte de cour extérieure livrée à la circulation publique, et dans laquelle on pénètre par deux portes latérales désignées sous le nom de portes de l'Ouest et de l'Est, car les ya-men sont tou-

jours orientés du nord au sud, s'élèvent deux mâts de bois peinls en rouge. C'est Tindice d'un palais officiel; les vice-rois seuls ont le droit d'en élever quatre audevant de leur résidence.

Au milieu de la première rangée de bâtiments du ya* men s'ouvrent les portes au nombre de trois, dont une grande et deux petites. Sur les battants de ces portes peintes en noir, sont représentés des êtres aux figures grimaçantes qui ont la prétention d'être terribles, armés de sabres ou de grands couteaux emmanchés au bout d'un long bâton. Ils symbolisent la garde qui veille sur le seuil des palais officiels, et doivent inspirer une sainte terreur aux audacieux mortels qui osent s'approcher de cjs lieux redoutables. La porte de droite, toujours ouverte, donne accès dans l'intérieur du ya-men en temps ordinaire ; celle du milieu n'est ouverte que dans les occasions solennelles ; celle de gauche, enfin, ne s'ouvre que pour laisser sortir les malheureux qui ont été condamnés à mort. Sous l'auvent qui s'étend au-devant de ces portes, on aperçoit, de chaque côté, des tablettes de bois sur lesquelles sont gravés de grands caractères qui indiquent la dignité du maître du logis. Là, enfin, est déposé un gros tambour sur lequel peuvent venir frapper tous ceux qui réclament justice ; à cet appel, le mandarin doit s'enquérir immédiatement de la cause qui amène le plaignant, et lui faire, s'il y a lieu, bonne et prompte satisfaction. II est bon d'ajouter que bien peu peuvent se vanter de connaître le son de ce tambour, non pas que la Chine soit un pays si vertueux qu'il n'y ait jamais besoin de faire appel à la justice, mais parce qu'on n'a que le moins possible recours à l'intervention des mandarins, et qu'on épuise tous les moyens d'an*anger les affaires avant d'en arriver à cette extrémité.

Dans les bâtiments qui bordent la première cour se

trouvent, d*un côté, la prison, de Tautre, le poste des soldats de garde ; devant ce dernier est exposé un râtelier de vieilles armes qui feraient le bonheur d'un collectionneur : piques, lances faites d'une longue tige d« bambou à Textrémitë de laquelle est fixé un clou de fer, grands couteaux à lame convexe emmanchés au bout d'un bâton, tridents aux lames courbes et tranchantes, etc. ; puis, dans les pièces qui suiyent sont installés les communs du ya-men.

Au fond de la cour, dans le bâtiment qui fait face à l'entrée, on a ménagé une sorte de halle ou de passage couvert au fond duquel existe une grande porte habituellement fermée ; on ne l'ouvre que dans les circonstances solennelles. C'est en cet endroit que s*éléve le tribunal du magistrat quand il rend la justice. Là aussi sont placés les instruments sur lesquels les hommes de garde sonnent les heures de veille pendant la nuit : un tambour et une grande plaque de bronze qui, suspendue aux poutres du toit au moyen de cordes, rend un son aussi pur et plus doux que celui d'une cloche. De chaque côté sont rangées des tablettes de bois sur lesquelles des inscriptions retracent brièvement «les différentes étapes de la carrière officielle du mandarin. Là aussi on abrite, d*ordinaire, sa chaise à porteurs et le grand parasol, înarque de sa dignité, qu^on porte devant lui lorsqu'il sort.

Au-delà de ce bâtiment, on pénètre dans une seconde cour par des passages latéraux ménagés de chaque côté de U porte (Nrincipale. C*est dans le corps de logis qui forme le fond de cette cour que se trouve la salle de réception ou salle des hôtes. Son ameublement est trèssimple. Au fond de la pièce, une estrade d'environ deux pieds de haut, ^u milieu de laquelle est placée une petite table basse en bois, assez peu élevée pour qu'étant assis

sur i*estrade on puisse y appuyer facilement le bras, et de chaque côté de cette table de» coussins en étoffe rouge composent une sorte de divan ou de canapé ; deux rangées de fauteuils, entre lesquels sont intercalées de deux en deux, de petites tables étroites nommées Tcha-ki ou tables à Ihé, disposées Tune en face de Tautre, en forment le complément. Le long des murs pendent de grandes bandes de papier rouge sur lesquelles sont tracées au pinceau des insoriptions; tantôt ce sont des vers ou des maximes extraites d'auteurs classiques, tantôt des caractères dont la signification est destinée à produire une impression agréable sur Tesprit du visiteur; tels sont les mots: bonheur y fortune, longue vie, plaisir, que Ton retrouve dans presque toutes les maisons chinoises ; quelquefois des dessins qui, dans leur naïveté primitive, ne manquent ni de grâce ni de charme, se mêlent aux inscriptions dont ils rompent agréablement Tuniformité un peu monotone.

Les bâtiments d*ailes de cette cour sont occupés par les bureaux, les salles affectées aux divers services du ya-men, et les logements des secrétaires et des commis.

Les corps de bâtiments situés au-delà de la salle des hôtes sont affectés au logement personnel du mandarin.

Le grand nombre d*ouV)*iers indigènes qu'occupaient les travaux de VArsenal avait attiré dans son voisinage une foule de petits industriels et de petits coi^merçants ; tout un village s'était élevé comme par enchantement aux portes de ce grand établissement. 11 régnait naturellement une animation extraordinaire au milieu de toutes ces échoppes bâties en bois et étayées dès le premier jour de leur construction comme de vieilles bicoques; il est vrai de dire que peu de mois après avoirété élevées elles en avaient toute Tapparence. La saleté et rinçurie n'avaient • pas tardé à faire de ce petit bourg un véritable cloaque,

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réceptacle d*immondices de toute espèce qui en rendaient le voisinage aussi repoussant pour la vue que pour Todorat. Les Chinois ne se doutent pas de ce que c'est que i'bygiène et doivent attribuer à ce mépris des règles les plus élémentaires bien des maladies épidémiques qui sévissent sur les populations des villes pendant la saison des grandes chaleui*s. .

Outre les boutiquiers établis, il y avait aussi les marchands ambulants et ceux-ci n'étaient pas les moins curieux à voir. Ils plaçaient leurs paniers par terre, sur les côtés de la voie la plus fréquentée, et à Taide de planches formaient un étalage de différents fruits frais ou secs, disposés en petits tas de la valeur de quelques sapèques. Toutes ces boutiques en plein vent étaient abritées du soleil et de la pluie par des couvertures mobiles de nattes ou de cotonnade fixées à des bambous plantés en terre. Tandis que l'un de ces marchands offrait aux passants des arachides et des oranges, son voisin arrosait avec soin des morceaux de canne à sucre qu'il avait dépouillés de leur écorcc ou épluchait les énormes quartiers d'une pamplemousse, eu même temps qu'un troisième rangeait dans les divers compartiments d'une petite boite placée devant lui des noix d'arec enveloppées de feuilles de bétel; elles sont très-recherchées des délicats, qui les mâchent pour parfumer leur haleine. A côté, un restaurateur de bas étage venait déposer sa cuisine portative, et, tenant d'une main un bol et une cuiller de porcelaine qu'il frappait l'un contre l'autre, il produisait par le choc de ces deux ustensiles un son argentin destiné à signaler sa présence aux chalands de passage. Rien de plus simple que l'appareil de cet industriel. Deux paniers prismatiques en bambou, mesurant environ un mètre de hauteur et trente à quarante centimètres de côté, renfermaient tous les objets nécessaires à l'exercice de

son métier. Dans l'un était installé un petit fourneau de terre sur lequel reposait une mai'mite, et dans un compailiment inférieur était placé le bois qui lui servait à alimenter le feu. Dans lautre se trouvaient rangés des bols et des cuillers de porcelaine, et sur la partie supérjeure, un certain nombre de petites soucoupes contenaient les herJ)es et épices, accessoires obligés de toute cuisine respectable. S*il ne trouvait pas là les clients sur lesquels il comptait, }e restaurateur ambulant ravivait le feu, attachait sea deui^ paniers aux exti^émités d'un bambou qu'il plaçait sur son épaule, et partait, emportant avec lui vers des endroits plus propices son établissement tout entier, tandis que le contenu de la marmite continuait à mijoter tout doucement en répandant sur son passage des effluves d'un haut fumet.

Souvent à la place du cuisinier venait encore s'installer quelque autre industriel en plein vent. Celui-là portait bien aussi suspendus au bambou qui reposait sur son épaule, les ustensiles indispensables à l'exercice de son ai*t, mais ils étaient de forme et surtout de destination différentes, car le nouveau venu é|ait un artiste capillaire. Devant lui se trouvait une sorte d^ cylindre en bois verni avec de la laque rouge, monté sur pieds, rehaussé d'ornements métalliques et couronné d'un bassin de cuivre ; l'intérieur de ce cylindre renfermait une provision d'eau. Derrière le barbier se balançait un petit escabeau en bois également recouvert de laque rouge ; dans l'intervalle des pieds de ce siège, qui affectait la forme d*un prisme triangulaire, s'ètageait une quantité de petits tiroirs aux anneaux de cuivre brillants dans lesquels étaient serrés les rasoirs, peignes et autres instruments professionnels du Figaro chinois. Un client venait-il à se présenter, le barbier le faisait asseoir sur son escabeau, et, après avoir placé devant lui le cylindre qui lui servait de lavabo, procédait gra-

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vement et méthodiquement à sa toilette. Tout cela se passe en pleine rue comme la chose du monde la plus naturelle. Malgré leur adresse remarquable et leur utilité unanimement reconnue, car aucim Chinois ne peut se coiffer lui-même, les barbiers sont, en Chine, mal considérés, et leur fâcheuse réputation est souvent , paraît-il, méritée; aussi sont-ilb classés dans la partie la plus méprisée de la population. Comme les acteurs et les sampaniers, ils ne peuvent jamais, quel que soit leur mérite, arriver à remplir aucun emploi public, et leurs enfanUs eux-mêmes sont frappés de cette exclusion jusqu'à la troisième génération.

Certain jour, mon attention fut attirée par un bruit sec et strident que j'entendis tout à coup résonner à mon oreille. Je vis alors passer près de moi un homme vêtu d'une longue robe de coton bleu, coiffé d une calotte dont les bords déjà gras dénotaient les longs états de sei'vice, et chaussé de souliers rapiécés dont les semelles tout usées n'avaient plus la moitié de l'épaisseur normale. Il portait sur son épaule un bissac en étoffe de coton bleu, auquel était accrochée une cage renfermant un petit oiseau, et tenait dans sa main une corne de buffle et un petit bâton. Malgré son accoutrement étrange et quelque peu misérable, on sentait dans la démarche de cet homme qu'il croyait avoir des droits à la considération du public. Tandis qu'il marchait d'un pas grave et mesuré, il frappait de temps à autre la corne de buffle à l'aide du petit bâton qu'il tenait à la main, et en tirait ces sons singuliers qui avaient tout d'abord frappé mon oreille.

— Quel est donc ce personnage? demandai-je au Chinois qui se trouvait avec moi.

— C'est, me répondit-il, un sien-chetig.

Ce terme de sien-cheng qui, dans son acception la

plus générale, répond à notre mot monsieur, s'emploie plus particulièrement pour désigner un maître, un professeur; c'est toujours, dans tous les cas, une qualification respectueuse. Dans le langage populaire, on en fait un usage fréquent, mais quelque peu abusif, pour désigner les empiriques et toute une classe d'individus qui affichent des prétentions plus ou moins justifiées à une éducation littéraire. L'individu dont il s'agit, appartenait à cette dernière catégorie.

— Un sien-cheng ? dis-je, un peu étonné; mais encore?...

— Oui, c'est ainsi que le peuple l'appelle. Il fait métier de révéler l'avenir.

— Ah ! tréS'-bien 1 c'est un diseur de bonne aventure I Et quels sont ses procédés pour lire dans les arrêts du destin?

— Il se sert pour cela de cartes et du petit oiseau que vous voyez renfermé dans cette cage. Mais vous en jugerez mieux en le voyant à l'œuvre.

Ce disant, mon compagnon s'avança vers lui et le pria de lui révéler les secrets de l'avenir.

Le pseudo-prophéte reçut d'un air grave cette requête ainsi que les quelques sapèques qui l'accompagnaient, et en homme qui se connaît en usages, adressa un compliment a son interlocuteur ; puis il s'accroupit sur ses talons au milieu de la rue et posa à terre son bissac et la petite cage qu'il portait suspendue à l'un des boutons de sa robe. Il déploya ensuite une pièce de cotonnade qu'il étendit sur le sol et sur laquelle il plaça la cage ; cela fait, il fouilla de nouveau dans le bissac et en retira un petit paquet de cartons longs et étroits, transmis sans doute de père en fils depuis plusieurs générations dans sa famille, ainsi que semblaient l'attester les témoignages irrécusables que l'usage et le temps y avaient

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inscrits. Ces caries étaient au nombre de soixante-quatre, et chacune d'elles portait sur Tune de ses far>es une figure de dieu, d'oiseau, de quadrupède ou d'homme, au-dessous de laquelle on pouvait lire un quatrain en vers de sept syllabes. I) les réunit dans sa main, en les disposant en forme d'éventail et en en tournant la face vers le sol de manière à cacher parfaitement les dessins ou les caractères. Ces dispositions prises, il ouvrit la porte de la cage ; le petit oiseau, dressé à ce manège, en sortit et vint en sautillant prendre dans son bec l'une des cartes du paquet que lui présentait son maître, il la laissa ensuite tomber à terre, et, en guise de récompense, il reçut un grain de riz; après quoi, il reprit toujours en sautillant, le chemin de la cage dont la porte fut refermée derrière lui. Le diseur de bonne aventure ramassa alors la carte tirée par l'oiseau.

C'était là lemoment solennel; quelle était la réponse du destin? La carte portait une figure de philosophe au-dessous de laquelle on lisait ces mots :

Le mérite littéraire a le vol du dragon ;

Il s'étend jusqu'aux bornes de l'univers.

Le parfum de la vertu est doux comme le chant du phcnix ;

11 charme pendant dix mille années. •

L'oracle promettait, paraît-il, à mon cpmpagnon, uu avenir très-brillant. En effet, ainsi que nous l'expliqua le devin, les deux premiers versets signifiaient qu'il serait un lettré distingué, qu'il atteindrait aux plus hautes charges publiques, et que sa célébrité se répandrait dans tout l'empire; les deux derniers lui promettaient une nombreuse postérité qui devait hériter de ses vertus et de ses talents.

Je n'avai > pas entendu sans quelque surprise la lecture

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de ces vers et l'interprétation assez confuse pour moi qu'en avait donnée le devin de rencontre.

Lorsque après avoir échangé de part et d'autre quelques compliments et quelques paroles gracieuses, il se fut éloigné :

— Quel rapport, demandai-je à mon compagnoii, peut •avoir le dragon avec l'avenir brillant qu'on vous promet? Et d'abord qu'est-ce que le dragon ?

— Le dragon, me répondit-il, est un animal mystérieux que nous considérons comme le symbole de la dignité impériale, et comme la divinité protectrice de l'empire. Aussi dans les productions d'une littérature un peu recherchée le terme de dragon est-il souvent employé pour désigner l'empereur. Par exemple, le trône, les yeux, le pinceau du dragon signifient le trône, les yeux, le pinceau de l'empereur. Le dragon impérial est un animal d'un aspect terrible; sa gueule, largement ouverte, laisse apercevoir des rangées de dents acérées; des yeux énormes et deux cornes qui surmontent sa tête et qui lui servent à entendre achèvent de lui donner une physionomie effrayante. Deux pattes courtes et robustes que terminent cinq griffes aux pointes aigùes, des ailes et une queue couverte d'écaillés, complètent l'animal. Son haleine, dit un vieux poète, est quelquefois humide et épaisse comme de la vapeur ou brûlante comme les flammes dont elle revêt l'éclat, et son mugissement ressemble au bruissement des tam-tam. Son image se trouve reproduite sur la plupart des objets qui servent â l'usage de Tempereur. Lui seul a le droit de l'employer. Les mandarins des quatre premiers rangs ont aussi le droit de faire usage de l'image d'un dragon; mais celui-là n'a que quatre griffes au lieu de cinq.

— Mais c'est un animal fabuleux que vous venez de me dépeindre! Personne ne Ta certainement jamais vu.

— Comme je vous le disais d'abord, le dragon est un animal très-mystérieux. Pour ma part, je ne Tai jamais aperçu. Il y en a, cependant, qui affirment qu'il se montre quelquefois. Mais il paraît que quand il juge â propos de le faire, il ne se laisse jamais apercevoir tout entier.. Ainsi, quand il montre sa tête, sa queue est toujours invisible, et réciproquement. Il se dérobe au milieu des nuages qui lui forment cortège eu fidèles sujets qu'ils sont, car il est le maître des nuées et de la pluie. Aussi est-ce à lui que s'adressent les prières du peuple et de l'empereur lui-même, lorsque après une sécheresse prolongée le besoin d'eau 3e fait sentir. C'est une divinité redoutable et qu'on n'offense pas impunément. En voici un exemple : il existe à Péking, dans un temple consacré au culte de ce dieu, un puits dont l'orifice est couvert d'une pierre très-ancienne sur laquelle on a gravé Timage du dragon. Ce puits sert, dit-on, de retraite à la divinité. Vers la fin du siècle dernier, sous le régne de l'empereur Kia-King, une terrible sécheresse désola les environs de la capitale. L'empereur adressa de pressantes prières au dragon pour lui demander de la pluie, mais en vain. Â la fin, dans un accès de colère. Sa Majesté ordonna d'ouvrir le puits. Cet ordre fut exécuté. Mais aussitôt il comçiença de pleuvoir à torrents sans discontinuité. Le troisième jour, voyant que le mauvais temps ne cessait point, l'empereur adressa au dragon de nouvelles prières pour le remercier d'avoir exaucé les vœux de son peuple, et le prier d'arrêter les cataractes du ciel dont le débordement menaçait d'engloutir la terre. La pluie continua toujours. Le sixième jour, enfin, l'empereur consterné, terrifié à la pensée des calamités qui allaient être le résultat de son imprudence et de son impiété, se résolut à faire publiquement amende honorable au dragon, et lui demanda humblement pardon de l'avoir offensé.

La terrible divinité fut sans doute satisfaite de cette réparation, car aussitôt il cessa de pleuvoir. Telle est la tradition populaire sur la puissance du dragon. Quant à Tallusion qu'y a faite tout à l'heure Toracle que nous avons consulté, vous devez la comprendre, maintenant que vous savez que le dragon est considéré comme le roi des nuages, si vous réfléchissez que ceux-ci s'étendent sur toute Ja surface de la terre.

— Très-bien, dis-je, je suis édifié sur le dragon. Mais il me reste à faire connaissance avec le phénix.

— Celui-ci est encore un animal impérial. Si le dragon représente l'empereur, le phénix sert de symbole à l'impératrice, et tandis que les attributs du premier sont la force, la puissance et la vertu, ceux du second sont la grâce, la beauté et la bonté. C'est un oiseau aux formes élégantes, au plumage éclatant où les cinq couleurs^ se mêlent dans les nuances les plus vives et dont le chant modulé a des sons doux et mélodieux comme ceux d'une flûte. On a beau l'entendre, on ne s'en lasse jamais.

— Cet oiseau, demandai-je, est-il aussi mystérieux que le dragon?

— Nous ne le connaissons plus, me fut-il répondu, que par les descriptions que nous en ont laissées les anciens poètes. La dernière fois qu'il se montra aux yeux des hommes, fut, paraît-il, au temps de Gonfucius.

— Tout ce que vous venez de me raconter là, dis-je à mon tour, n'est qu'une ingénieuse fiction. Les gens instruits y croient-ils?

— Non. Les lettrés n'y voient plus que des figures poétiques, des symboles qui jouissent d'une grande popularité. Hais le peuple qui, comme tous les gens dont

* Les cinq couleurs fondamentales des Chinois sont: le noir, le rouge, l'azur, le blanc et le jaune.

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rinstniction est incomplète, est porté à la superstition, croit à leur existence réelle.

— Cependant vous me parliez tout à Theure de temples où Ton offre des sacrifices au dragon et de prières que les mandarins lui adressaient pour en obtenir de la pluie?

— Ce sont là des formes superstitieuses auxquelles on est bien forcé de se plier, parce que le peuple y croit, et que dans tout bon gouvernement, il faut tenir compte des croyances populaires. Mais quand les mandarins adressent des prières au dragon, ils considèrent qu'elles passent par-dessus cette image grossière destinée à fixer les regards de la foule, pouf aller droit au Ciel, l'unique et souverain maître de toutes choses.

Le diseur de bonne aventure n'était pas le seul parmi les industriels qui bordaient la route à exploiter la crédulité publique; il y avait là aussi des droguistes forains qui venaient offrir aux passants leurs panacées garanties efficaces contre toutes les maladies causées par le vent, le froid ou le chaud, et classées dans l'une de ces trois grandes catégories de la pathologie chinoise. A l'appui de leurs pompeuses réclames, ces charlatans étalaient sous les regards du public d'énormes pancartes sur lesquelles se trouvaient grossièrement représentés des individus atteints, disaient les légendes explicatives, des maladies les plus effrayantes, et guéris, les uns par les emplâtres, d'autres par les pilules, les infusions salutaires ou autres médicaments, débités par le propriétaire des fallacieuses affiches. 11 y avait encore un pauvre vieil homme que je rencontrais souvent et dans la science duquel j'aurais eu volontiers plus de confiance ; c'était un chercheur de simples qui se contentait d'étaler devant lui les racines ou les plantes qu'il avait été chercher dans la montagne; son air à demi sauvage, ses longs cheveux blancs et ses vêtements

en haillons, faisaient de lui l'être du monde le plus bizarre, sans nuire à la mystérieuse sympathie qu'éveillaient sa bonhomie et sa simplicité naturelle.

il y avait sur cette route une animation extraordinaire; c'était un va- et-vient continuel de paysans, de manœuvres qui transportaient avec un ensemble et une précision admirables les fardeaux les plus lourds et les plus encom-^ branls, tels que d'énormes pièces de bois; on y rencon* trait souvent des paysannes vêtues d'une ample veste de coton bleu serrée autour de la taille par une ceinture à laquelle était fixé par devant un petit tablier; leur pantalon court, également de coton bleu, laissait à découvert des jambes robustes bronzées par le soleil. Leurs cheveux noirs et lustrés, retenus par des cordons rouges ou par de grandes aiguilles d'argent et ornés de fleurs artificielles, formaient à leurs visages, brunis parle hâle mais respirant la santé, un encadrement merveilleusement assorti; de grands anneaux de fil d'argent, mesurant de cinq à six centimètres de diamètre, qu'elles portaient en guise de boucles d'oreilles, ajoutaient encore à l'originalité de leur costume. Quelquefois on se trouvait tout à coup en présence d'un petit troupeau de quatre ou cinq buffles qui s'avançaient pesamment et qui obéissaient avec la docilité la plus surprenante aux cris d'un jeune pâtre d'une dizaine d'années.

11 m'est arrivé certain jour d'y rencontrer un étrange cortège. Un agent de police marchait en tête, armé d'un tam-tam sur lequel il frappait par intervalles; derrière lui venait un homme qui tenait ses mains sur ses oreilles et cherchait à dissimuler son visage derrière l'étofle de ses manches ; deux petits bouts de bois, décorés chacun d'un papier portant une inscription, avaient été introduits par incision dans lé cartilage de chaque oreille» et simulaient ainsi des cornes de chaque côté de

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la tête. Derrière lui marchaient deux soldats qui suiTeillaient tous ses mouvements. G*était un voleur qu'on promenait ainsi en public pour servir d'exemple. Mais c'était un voleur de peu d'importance, car la justice chinoise a des châtiments plus sévères pour ceux qui ont commis des délits ou des crimes graves . Il est vrai que ce malheureux avait déjà dû recevoir la bastonnade et qu'il allait sans doute encore la recevoir à sa rentrée au ya-men.

La bastonnade s'administre à l'aide d'une petite lame de bambou flexible; on couche le patient sur le ventre, étendu tout de son long sur le sol; un homme lui maintient la tète et l'autre les pieds; un troisième, relève les jambes de son pantalon jusqu'à la partie supérieure des cuisses et frappe avec une rapidité extraordinaire en comptant le nombre de coups sur un rythme cadencé et monotone. L'ensemble du bruit sec et régulier, extrêmement rapide, produit par le bambou en heurtant les chairs, du chant monotone qui l'accompagne, des gémissements inarticulés du patient et des éclats de voix irritée du mandarin qui préside à l'exécution, produit une impression pénible lorsqu'on vient à passer prés du lieu où l'on inflige ce châtiment. Le nombre de coups que l'on peut donner ainsi est quel* quefois considérable ; le plus généralement on se borne à cent, rarement on dépasse trois cents. Supportable lorsque ce nombre n'est pas très-élevé, ce supplice devient intolérable lorsque les coups se multiplient. Les chairs finissent par se meurtrir, et au lieu d'une simple contusion il se forme bientôt une énorme plaie. Mais j'ap-^ pris qu'il fallait se défier de la sincérité du bourreau et ne pas s'apitoyer toujours sur les souffrances du patient, car la corruption a trouvé moyen de mitiger l'exécution des arrêts de la justice chinoise. En donnant une certaine

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somme d'argent au bourreau, le condamné obtient de lui qu'il apporte une grande- complaisance dans Tapplication de la sentence ; je ne parle pas de la facilité qu'il y a de sauter d'un chiffre à un autre en comptant trèsrapidement, c'est un procédé vulgaire ; mais il en est un autre plus ingénieux. Il paraît que grâce à certain tour demain on peut avoir l'air de frapper très-fort, faire produire au bambou un bruit très-sec, et en réalité ne faire qu'effleurer à peine la peau. Lorsque le patient n'a pu s'entendre d'avance avec le bourreau, il lui fait signe, pendant qu'il est étendu à terre, avec la main, et allonge successivement autant de doigts qu'il est nécessaire pour que l'exécuteur modifie sa manière de frapper; le nombre de doigts ouverts représente autant de centaines ou de milliers de sapèques, suivant les conventions ordinairement en usage dans le pays. Il va sans dire que dans ce cas, le patient crie comme s'il était écorché tout vif.

Un autre châtiment qui est presque aussi souvent infligé que la bastonnade, c'est le port de la cangue. J'ai eu souvent occasion de rencontrer quelque malheureux qui portait sur ses épaules une sorte de tablette de bois carrée, percée au milieu d'un trou assez large pour que le cou n'y fût pas trop serré, mais trop petit cependant pour que la tête pût passer au travers. Cette tablette pouvait mesurer de soixante-dix à quatre-vingts centimètres de côté, mais ne devait pas être très-lourde, car le patient n'en paraissait pas autrement gêné ; les deux moitiés de cette tablette étaient réunies par une traverse mobile, fixée au reste du système par une petite chaîne et un cadenas de fer; sur la tablette et en travers de la jointure des deux moitiés, étaient collées deux bandes de papier portant, outre le sceau du ya-men, l'indication du délit pour lequel le coupable avait été condamné et

rindication de la durée de sa peine. Quelquefois un autre homme, assis près de lui, un de ses amis sans doute, était en train de le faire manger, service qu'il était tout à fait indispensable de lui rendre, attendu que la largeur de la tablette Terapêchait absolument de porter ses mains à sa bouche. C'est surtout dans la gène qui résulte de cette impossibilité de porter les mains à la tète que réside principalement la punition ; car le patient peut se promener librement avec son collier de bois et, généralement, ainsi que je Tappris, on lui enlève la cangue, le soir, pour lui permettre de se coucher; il ne la reprend que le lendemain matin, au lever du jour. On inflige souvent le port de la cangue pour quinze jours, m mois, deux et quelquefois trois mois.

Ces deux sortes de châtiments sont celles qu'on applique le plus fréquemment aux hommes en matière de justice criminelle toutes les fois qu'on n'a pas à réprimer des actes d'une gravité exceptionnelle. Quand on a à punir une femme, ce qui est excessivement rare en Chine, le respect de la pudeur ne permet pas de lui appliquer la bastonnade par le môme procédé qu'on applique aux hommes ; on se contente alors de la frapper sur les joues à l'aide d'une petite lame de cuir ; c'est, je crois, la seule correction infligée aux femmes, car je n'en ai jamais vu aucune porter la cangue. Dans les écoles, enfin, le maître réprime les écarts d'insubordination de ses élèves en les frappant dans la' paume de la main à l'aide d'une petite lame de bambou flexible ; mais grâce à la docilité et à l'application au travail des écoliers chinois, il a rarement besoin d'avoir recours à ces moyens coercitifs.

Dans le cas d'assassinat ou de vol à main armée, la justice chinoise condamne le plus souvent le coupable à la peine capitale* D'après la législation en vigueur,

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Tempereur seul a le droit de prononcer la peine de mort; aussi toutes les fois que les tribunaux ont à juger une affaire qui peut, à leur avis, donner lieu à Tapplication de cette peine, ils en transmettent toutes les pièces à Péking, et le coupable attend en prison la décision impériale. L'empereur n'examine ces affaires qu'une fois par an y en automne, et ce n'est par conséquent qu'à cette époque qu'on décapite tous les condamnés qui ont encouru cette peine dans le courant de l'année ; on ne peut procéder à l'exécution qu'après la réception du rescrit impérial qui renferme la décision de l'empereur sur toutes les affaires qui lui ont été soumises. Telle est la règle générale; elle admet cependant quelques exceptions. La justice militaire est en général plus expéditive et toutes les fois que l'état de guerre ou des circonstances particulières exigent la mise du pays en état de siège, l'empereur confie au commandant en chef, sous sa propre responsabilité, le droit de faire exécuter séance tei^ante les sentences capitales qu'il a prononcées. L'Arsena^ de Fou-Tchéou renfermant un nombre considérable d'où* vriers et de soldats parmi lesquels il était indispensable de maintenir la discipline la plus sévère, pour assurer la régularité du travail et la sécurité des Européens appelés à concourir à l'entreprise, tout son territoire était considéré comme en état de siège, et le commissaire impérial, Chen-Ta-Jen, avait été investi par l'empereur du redoutable droit de vie et de mort sur tous les Chinois qui se rendraient coupables de quelque crime dans son enceinte. Chen-Ta-Jen, sentant le poids de l'écrasante responsabilité qui pesait sur lui, usa de ce droit avec une sévérité inflexible, qui put paraître parfois un peu excesssive, mais grâce à laquelle l'ordre fut toujours exactement maintenu ; et les Européens purent vivre en toute sécurité, pendant six ans, au milieu de cette foule

grossière, sans être jamais insultés, même aux moments les plus critiques, tels que celui qui suivit le massacre de Tien-Tsin.

Le hasard me fit un jour assister à Tune de ces suprêmes expiations. Il s'agissait d*un vulgaire assassin, qui, vagabond étranger au pays, était venu, le soir, frapper d'un coup de couteau un boutiquier qu'il voulait dévaliser.

En Chine le jugement contradictoire et public des criminels n'existe guère que pour la forme; Tinstruction, faite en général avec soin, suffit pour éclairer la religion du magistrat, et à moins que quelque incident d'audience imprévu ne vienne la modifier, la sentence est presque toujours connue ou du moins pressentie d'avance ; rarement le sentiment public se trouve en désaccord sur ce point avec le verdict du jugé. Ce jour-là, tout le monde était convaincu que le coupable serait condamné à mort ; le crime était patent, la préméditation indéniable, et il n'y avait iiul moyen d'invoquer des circonstances atténuantes ; le criminel allait être décapité, disait la foule, tandis que Chen-Ta-Jen en personne procédait, à l'intérieur du ya-men, à son dernier interrogatoire. On n'eut plus aucun doute sur l'issue du jugement lorsqu'on vit le bourreau, un simple soldat aimé d'un sabre lourd et tranchant, se diriger vei-s le lieu ordinaire des exécutions, un terrain vague situé sur le bord du Hin, tout près de l'embarcadère du village où le crime avait été commis. Lorsqu'il y fut arrivé, il tira son sabre du fourreau, en essaya le fil et attendit tranquillement et avec indifférence , tandis que la foule se rassemblait autour. Le hasard m'avait placé tout à côté de lui ; je m'étonnais du calme de cet homme tout autant que de Tinsouciance de la foule qui riait et plaisantait tandis que je me sentais envahi par une émotion dont je n'étais pas maître. Bientôt l'explosion de deux gros pétards nous ap-

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prit que le condamné sortait du ya-men ; une immense clameur dont le bruit se rapprochait rapidement c liait annoncer aux environs que le moment de l'expiation était arrivé. Un mouvement se fit dans la foule, et par la trouée qiii s'ouvrit nous vîmes arriver en courant un groupe de soldats armés de hallebardes, de lances et de tridents, qui entraînaient au milieu d*eux, en poussant de grands cris, le malheureux condamné. J*eus froid au cœur ; cet homme semblait déjà insensible, tant étaient grandes l'immobilité de ses traits et la pâleur mortelle qui s*était répandue sur son visage ; il était nu jusqu'à la ceinture et avait les poignets attachés derrière le dos. Toujours poussé par les soldats, il se laissa tomber à genoux sur le sol, tandis qu'un aide de l'exécuteur saisissant sa longue tresse de cheveux lui faisait baisser la tète en avant et que ce dernier, le glaive nu à la main, se pla<çait à sa gauche. Un profond silence régnait maintenant sur cette foule tout à l'heure si bruyante; les soldats s*étaient rangés et attendaient sur le bord -du chemin ; tout cela s'était fait en moins de temps que je n'en mets à le dire. Le bourreau toujours immobile avait les regards fixés du côté de la route ; tout à coup accourut à cheval, venant du ya-men, un mandarin militaire en grand uniforme ; il agitait à la main une sorte d'étui couvert de soie jaune et de broderies ; j'eus un moment de soulage^ ment ; c'était la grâce, peut-être , tout au moins l'ordre de surseoir à Texécution. Hélas ! c'était le signe fatal. Dès qu'il l'eut aperçu, le bourreau leva son sabre par un mouvement rapide ; à^ artir de ce moment je ne vis plus rien ; un éclair blanc brilla devant mes yeux, j'entendis un bruit sourd, il me sembla apercevoir une lueur rouge, puis éclata un affreux concert de hurlements sauvages en même temps qu'un grand mouvement se produisait daus la foule. Les soldats étaient repartis en courant vers

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le ya-men ; Texécuteur lui aussi avait disparu ; la foule se dispersait; il ne restait qu'un tronc sanglant qu'on vint bientôt recouvrir d'une natte ; la tête elle-même n y était plus. L'explosion d'un troisième pétard annonça que le bourreau venait de la rapporter au ya-men comme preuve de l'exécution de la sentence ; quelques heures après, elle se balançait dans une cage à claire-voie, suspendue à l'extrémité d'un poteau planté sur le bord de la rivière pour servir d'avertissement aux malfaiteurs. Bien longtemps, deux ou trois ans je crois, après l'exétion, elle y était encore.

Tout cela s'était passé si vite que je n'avais pu me rendre compte de la partie dramatique de toute cette scène. Je restai seulement convaincu de l'adresse et de la force du bourreau ainsi que de l'excellente qualité de son sabre, sans lesquelles il n'aurait pu accomplir aussi rapidement son œuvre de mort. Pour remplir ce triste office, il faut également posséder un grand sang-froid, car ainsi que ]e l'appris plus tard, l'exécuteur n'a pas le droit d'y revenir à plusieurs fois, et s'il n'a pas réussi à couper la tête du premier coup, il est obligé de scier les dernières attaches sans pouvoir relever son sabre pour les trancher plus rapidement. L'habileté de celui-^i nous avait heureusement épargné ces horribles détails. 11 paraît que, quelque temps avant l'exécution, et pour s'y préparer, il s'était exercé à découper un gros concombre en tranches minces comme des feuilles de papier.

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