SHANG.HAÏ
La politique extérieure de la Chine. — L'initiative d'un vice-roi. — De Fou-Tchéou à Shang-Hal. — Abordage d'une jonque. ~- L'embouchure du Yang-Tze-Kiang. — Le Rouang-Poii. — Shang-Hal. — Les origines de Shang-Haf. — La concession Anglaise. — La concession Française. — Période de prospérilé. — La concurrence commerciale. >- Les Anglais hors de chez eux. — Ressources de Sbang-Hal. — Les domestiques chinois. -~ Les quartiers chinois des concessions. — Une cause célèbre.
Les grandes crises politiques mettent presque toujours en relief des hommes remarquables que les circonstances font sortir de la foule. C'est ainsi que la grande rébellion des Tchang-Mao qui, pendant plus de dix ans, ravagea plus des trois-quarts de la Chine, mit en lumière les talenls et l'énergie de trois hauts fonctionnaires : Tseng- Kouo-Fan, Tso-Tsong-Tang et Li-Rong-Tchang. Chargés, après avoir dispersé les insurgés, de relever de leurs ruines les provinces qu'ils venaient de pacifier, ils déployèrent dans l'administration des qualités aussi brillantes qu'ils avaient montré de fermeté et de courage dans la conduite des opérations militaires. Mais la crise que venait de traverser la Chine et à laquelle elle n'avait échappé qu'à grand'peine^ menacée qu'elle était à la fois, à l'intérieur
par l'insurrection, à l'extérieur par rexpèdition anglofrançaise, leur avait ouvert les yeux. Plus intelligents et plus prévoyants que la plupart de leurs compatriotes, ils avaient compris que, si la Chine avait pu, cette fois encore, échapper à la destruction, elle devait, pour parer au retour de semblables périls, se préoccuper d'améliorer ses moyens de défense et d'introduire dans son organisation certaines réformes indispensables. Ils prirent dés lors l'initiative d*un mouvement progressiste, et commencèrent à lutter avec toute Ténergie d'un patriotisme éclairé contre les résistances et les suspicions que leurs conseils ne manquèrent pas de soulever.
Mais ces luttes politiques, renfermées dans le cercle restreint des fonctionnaires de l'empire, et principalement dans les bureaux du gouvernement à Péking, firent peu de bruit. Le peuple, en Chine, satisfait de la liberté individuelle dont il jouit, ne fait pas de politique, et se laisse gouverner facilement tant que les exactions des mandarins ou de leurs agents ne le poussent pas à quelque acte de sédition et de violence. Il se forma donc dans les sphères officielles deux partis, celui de la résistance à toute modification, et celui du progrès, qui n'avait rien de bien effrayant. U ne faudrait pas, en effet, s'imaginer que les progressistes fussent des radicaux, des utopistes pressés de tout renverser d'abord, pour reconstruire plus tard à leur gré ; ils n'étaient rien moins qu'enthousiastes de la civilisation européenne, et s'ils voulaient lui faire quelques emprunts qu'ils jugeaient inoffensifs pour leur état social, c'était bien plus pour se mettre en état de lui résister que pour lui ouvrir toutes grandes les portes de leur pays. Un sentiment commun, en effet, unissait les deux partis, un grand patriotisme; chez les intransigeants exaltés, il pouvait parfois revêtir le caractère d'une haine impla-
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cable contre les étrangers; chez les progressistes, plus modérés par raison et par tempérament, il se traduisait par la volonté neltement exprimée de conserver à leur civilisation tout ce qui en fait Toriginalité et la force. En somme le but poursuivi par les deux partis était le même, avec plus de passion par Tun, avec plus de raison par l'autre ; ils ne se trouvaient en désaccord que sur le choix des moyens. Ce que les progressistes proposaient en effet au gouvernement d'emprunter à TËurope, c'étaient ses armes perfectionnées, son instruction scientifique el son organisation militaire, ses navires de guerre, ses engins de défense de toutes sortes. C'était bien là un pas fait dans la voie du progrés, si Ton veut, mais dans une direction tout opposée à celle que la plupart des résidents européens en Chine auraient désiré voir suivre à son gouvernement; si les progressistes paraissaient vouloir céder un instant, c'était pour pouvoir mieux résister par la suite. En se plaçant au point de vue du patriotisme chinois, on ne saurait méconnaître la prudence et la sagesse de ces hauts fonctionnaires. Malgré les résistances contre lesquelles ils eurent à lutter jusques et surtout dans l'entourage même de l'empereur, ils finirent par l'emporter, grâce à l'appui influent du prince de Kong et de quelques sages conseillers de la couronne, tels que Ouen-Siang.
Tso-Tsong-Tang fut l'un des premiers à passer de la période de discussion à la phase d'exécution. Âpres avoir, comme gouverneur duTche-Kiang, chassé de cette belle province les rebelles qui avaient fait de ses plus riches districts une solitude désolée, il avait été nommé, en reconnaissance de ses services, vice-roi du Fou-Kicn et du Tche-Kiang. La campagne qu'il avait faite dans le nord' de cette dernière province contre les rebelles Tchang- Mao iL*avdit pas été perdue pour lui. Afin de réduire plus
vite rinsurreclion, il avait déjà eu recours à remploi de corps de ti*oupes formés de soldats chinois coiamandés par des instructeurs et des officiers français; ces corps avaient, pour cette raison, reçu le nom de corps franco-chinois. Le vice-roi Tso avait pu» en les voyant agir sous ses yeux, apprécier leurs services auxquels il avait dû de remporter une série de succès brillants et répétés, et juger plus directement des mérites de rinstruction et de Tarmement européens. Là aussi il avait été en contact avec les commandants de ces corps, hommes distingués, pleins d'intelligence et d* ardeur; il s'était formé une haute idée de leur courage et de leur dévouement, en voyant , sur quatre officiers qui prirent succesivement le commandement, deux tomber mortellement blessés, MM. Le Brethon et Tardif de Moidray, un troisième, M. Giquel, grièvement atteint. Aussi résolut-il de mettre plus utilement à profit les services de ceux qui restaient encore. Il avait ètë surtout frappé de la puissance de notre marine, et jugeant, par rimmense développement des côtes chinoises, de l'utilité qu'il y aurait pour son pays de posséder une flotte de guerre capable d'en surveiller les abords, il demanda en 1864, à MM. Giquel et d'Aiguebelle, tous deux lieutenants de vaisseau dâ la marine française, un devis pour la création d'un grand établissement de construction de navires de guerre à vapeur. Deux ans après, en 1866, il soumettait à l'approbation de l'empereur le plan qui lui avait été remis et il signait, après y avoir été autorisé, avec les deux officiers auxquels il s'était adressé, un contrat dont les principaux points se résumaient ainsi :
j*» Création d'ateliers et de chantiers propres à construire des navires et leurs machines.
2<* Création d'écoles destinées à former des contre-mai-
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très pour la construction, des capitaines et des méca niciens pour la conduite des navires.
3*» Engagement d'un personnel européen suffisant pour conduire les travaux et instruire les Chinois.
La durée de l'engagement du personnel européen était fixée à cinq ans, et durant celte période il devait être construit quinze navires à vapeur de différents ton-
C'était chose bien nouvelle pour la Chine qu'une pareille initiative, et il y avait un certain courage à en prendre la responsabilité. Le gouvernement central a, en effet, pour principe de ne jamais se découvrir dans aucune affaire ; il se contente de rejeter ou d'approuver les projets qu'on lui propose, laissant à la charge de leurs auteurs toute la responsabilité de l'exécution. Il est bien rare, s'ils réussissent, qu'ils puissent en recueillir les fruits; la jalousie de leurs rivaux, éveillée par le succès, emploie tous les moyens pour les empêcher d'en retirer aucun bénéfice; s'ils échouent, au contraire, ils peuvent voir leur carrière brisée, leur fort^ine anéantie, lorsque leur vie elle-même n'est pas directement menacée. Il faut donc savoir grand gré au vice-roi Tso de la hardiesse patriotique qu'il montra en cette circonstance, et à défaut d'autres, cet acte d'initiative intelligente suffirait pour lui assurer une place importante dans l'histoire moderne de la Chine.
Il avait fait nommer pour l'aider dans la direction de cette vaste enti*eprise un mandarin d'une grande valeur, Chen-Pao-Tchen, dont j'ai déjà eu l'occasion de parler.
L'installation de l'Arsenal fit en peu de temps de rapides progrès. Le vice-roi Tso commençait à recevoir la récompense de ses eiïbrts; les grands travaux qui devaient assurer la réalisation de ses projets se développaient,
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vue d*œil, lorsqu'il fut tout à coup relevé des fonctions qu'il remplissait dans le Fou-Kîen et le Tche-Kiang, et envoyé, en qualité de vice-roi du Chen-Si et du Kan- Sou, comballre l'insurrection des musulmans révoltés à l'autre extrémité de la Chine. Les talents militaires, l'énergie dont il avait fait preuve dans la campagne da Tche-Kiang, semblaient l'avoir officiellement désigné pour rendre à l'empereur de nouveaux services du môme genre; peut-être aussi la méfiance du gouvernement, la jalousie de quelques envieux, trouvèrent-elles leur compte à éloigner un mandarin déjà populaire d'un établissement qui allait encore augmenter sou prestige en mettant à sa disposition des engins de guerre puissants. Désolé d'une décision qui, lui enlevant, par suite de Téloignement, toute influence immédiate sur la direction de l'Arsenal, lui en laissait du moins supporter toute la responsabilité, le vice-roi Tso dut se résigner et se consoler de sa disgrâce en pensant qu'il avait placé à la tête de ce grand établissement l'homme de Chine le plus capable, après lui, de le faire prospérera
Six ans après, le 12 février 1874, grâce au zèle d'un nombreux personnel européen, aux efforts énei^ques et persévérants et à l'habile direction de M. Giquel, resté depuis quatre ans seul chargé de l'entreprise, grâce aussi à la force de volonté inébranlable de Ghen-Pao-Tchen, malgré des difficultés nombreuses, des obstacles de toute nature, les prévisions du contrat étaient non-seulement réalisées, mais encore dépassées sur plusieurs points. Les résultats acquis étaient, sans contredit, très-remarquables ; de vastes ateliers pourvus de tout un outillage européen et occupant un personnel considérable d'ouvriers indigènes étaient en plein fonctionnement ; quinze beaux navires complètement armés témoignaient hautement de Tactivite qui avait été déployée ; les écoles aussi pouvaient
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être fiéres de leurs élèves qui, en moins de cinq ans, avaient parcouru un cours complet d'études scientifiques» dont ils avaient trouvé à faire avec succès 1 application immédiate dans les bureaux de dessin ou dans les ateliers de construction ^. Plusieurs visiteurs illustres s'étaient succédé pendant les dernières années à TArsenal et n'avaient pu cacher Fétonnement que leur causaient
^ On me permettra de citer, à l'appui de cette assertion, qui pour^ rait paraître intéressée, un extrait d'un rapport adressé à notre ministre de la marine par un membre du génie maritime qu'il avait délégué pour lui rendre compte des travaux accomplis à l'arsenal de Fou-Tchéou :
« Il y a cependant, dans l'œuvre de H. Giquel, tout un autre côté dont le succès parait plus surprenant encore. On peut, en effet, se rendre compte, même à distance, qu'étant donné les moyens d'action, on soit arrivé à créer de toutes pièces un établissement de cette importance, à façonner au travail manuel toute une population d'ouvriers et à construire une flotte entière. Hais on comprend qu'il était autrement difficile d'ouvrir des inteUigences fermées à la science, aux idées abstraites qu'elle comporte, et qui semblaient devoir demeurer incompréhensibles à des gens qui n'ont même pas dans leur langue de mots pour les exprimer. Ce résultat a, pourtant, été atteint, et j'estime que, dans Tinstruction du personnel chinois, H. Giquel a rempli, au delà de ce qu'on pouvait attendre, les promesses de son programme.
« Dans ma visite des écoles installées par ses soins, et qui ont été l'objet de sa constante sollicitude, j'ai été très-vivement surpris des résultats qu'il a obtenus.
« J'ai visité successivement l'école française, destinée à former des ingénieurs, et l'école navale anglaise. Dans l'une et l'autre. les études sont pouss^ très-loin. Les élèves de l'école française reçoivent même les premières notions du calcul différentiel et intégral.
c Les professeurs de cette école ont apporté, dans Taccompllssement de celte tâche si difficile, une patience et un dévouement admirables. Leurs efforts ne sont pas demeurés inutiles, et j'ai pu m'assurer, par les interrogations faites en ma présence, que l'instruction donnée était généralement comprise. Je joins à cette lettre quelques-unes des compositions des élèves appartenant aux quatre divisions de Técole française. Vous pourrez juger. Monsieur le Ministre, par ces compositions, prises au hasard parmi celles qui ont servi à arrêter le dernier classement, du degré d'instruction auquel les jeunes gens sont parvenus. »
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les résultats qu'ils avaient sous les yeux ; le grand-duc Alexis de Russie, les ministres, les amiraux de toutes les nations qui s'étaient rendus à Fou-Tchéou, avaient été unanimes dans leur témoignage.
Si les résultats acquis étaient considérables, les autorités chinoises deTArsenalne se dissimulaient cependant pas que, pendant longtemps encore , surtout pour l'instruction, le concours des Européens leur serait indispensable. Malheureusement, il fallait compter avec le gouvernement de Péking. Le contrat stipulait qu'un certain programme devait être accompli ; malgré les preuves matérielles de son exécution, avouer qu'on sentait encore le besoin de conserver des Européens, c'était avouer implicitement une faiblesse, c'était prêter le flanc aux attaques du parti rétrograde ; c'était compromettre celui qui avait été l'initiateur de l'entreprise et ceux qui avaient été chargés de la conduire. Mieux valait dire que, les engagements ayant été remplis avec une scrupuleuse exactitude, les Chinois se déclaraient satisfaits et qu'il n y avait pas lieu de conserver plus longtemps le personnel européen qui avait coopéré à l'œuvre, sauf à proposer plus tard un programme plus complet et à greffer une nouvelle entreprise sur l'ancienne. Tout défectueux que fût ce procédé, c'était, en somme, le seul qui permît de satisfaire les exigences contraires qu'il s'agissait de concilier, celui, en un mot, qui s'accordait ie mieux avec les fâcheuses traditions administratives de la Chine.
En conséquence, au mois de janvier 1874, Chen- Pao-Tchen adressait à l'empereur un rapport dans lequel il lui annonçait que le programme d'enseignement de l'Arsenal ayant été bien rempli, il lui demandait de vouloir bien conférer aux membres du personnel européen qui s'étaient distingués par leurs services quelques
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liauls témoignages de satisfaction, avant de les licencier.
Je fus honoré pour ma part du titre de mandarin du quatrième rang au bouton bleu, et de la décoration de l'Ordre du mérite de seconde classe.
Après cette distribution de récompenses, nous fûmes congédiés avec toutes les marques de la plus sympathique estime.
Ce n'est pas sans tristesse et sans regrets que Ton voit arriver le jour où il faudra abandonner un pays que l'on a habité pendant de longues années ; je m'en étais presque fait une seconde pairie, et cette contrée montagneuse ne me parut jamais si belle que le jour de mon départ. J'y avais profondément souffert des atteintes du climat; l'installation défectueuse des premiers jours avait été pénible; mais peu à peu les ressources de tout genre avaient fini par affluer autour de l'Arsenal ; Ja vie s'y était faile facile et agréable. Je m'étais créé dans la population indigène des relations que je me voyais obligé d'abandonner sans certitude de pouvoir les reprendre un jour. J'avais surtout un regret : celui de n'avoir guère vu la Chine que dans les ports, là où le contact des Européens en a plus ou moins déna* turé la vie apparente ; j'aurais voulu pouvoir pénétrer dans l'intérieur de ce grand empire, parcourir quelques régions encore inconnues, et prendre dans ces provinces éloignées la vie chinoise sur le vif.
Ce fut dans ces dispositions que je pris passage le 20 février 187^ à bord du Dragon, un petit bateau à vapeur qui faisait le service entre Fou-Tchéou et Shang-Ilaï, en compagnie d'un de mes amis, mon ancien collègue à l'Arsenal, qui partageait les mêmes idées.
A l'époque où nous faisions cette traversée, c'est-à-dire vers la fm de la mousson de nord-est,le voyage de Fou-
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Tchëou A Shang-Haî est une charmante promenade. Le navire ne s*èloignant de la côte que de quelques milles navigue continuellement au milieu d*archipels dont les nombreux îlots brisent les flots du large ; seule, une houle longue et profonde berce mollement le navire sans causer aux voyageurs de fatigue ni de malaise. La traversée est d*ailleurs bien vite faite : trois jours suffisent pour franchir la distance qui sépare Fou-Tchéou de Shang-Haï. Le temps s'écoule avec une rapidité extraordinaire; les nombreux repas que Ton a Fhabitudc de faire à bord des bateaux anglais en occupent une bonne partie ; la variété d'aspect des petites îles que Ton rencontre à chaque instant distrait l'esprit pendant les heures d'oisiveté et en abrège la durée ; la plus grande partie de la soirée s'écoule dans les causeries auxquelles les Anglais aiment à se livrer, le dîner fini, autour d'une table sur laquelle circulent des flacons de porto et de sherry. Ces libations fréquentes et prolongées, dont l'habitude est invétérée chez les gens de mer, deviennent malheureusement trop souvent une cause d'insécurité pour les navires. L'attention alourdie des officiers n'est plus assez éveillée pour surveiller, pendant la nuit, la route que suit le bâtiment, et éviter des abordages dangereux.
Uu soir, vers minuit, au moment de nie coucher, j^entendis retentir le bruit du sifflet à vapeur; inquiet de ce signal inaccoutumé, je montai précipitamment sur le pont. Au moment où j'y mettais le pied, je ressentis une secousse, jentendis un craquement, puis aux clartés delà lune je vis passer rapidement le long du bord le mât et la voile d'une jonque de pêche chinoise dont le corps se trouvait encore plongé dans l'ombre du navire qui venait de l'aborder. On entendait sortir de celte obscurité des voix qui proféraient en chinois des imprécations
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auxquelles les hommes du bord répondirent par des jurons anglais. La machine avait été arrêtée au premier signal, mais avant que le navire eût épuisé sa vitesse d'impulsion, nous étions déjà à plusieurs centaines de mètres de la malheureuse embarcation dont on dislinguait encore vaguement les débris. Après s'être assuré qu'une autre barque de pêche était venue au secours des naufragés, le capitaine ordonna de reprendre la marche, sans s'inquiéter davantage de l'incident. La responsabilité en incombait sans doute, dans ce cas, aux pêcheurs chinois qui, avec une imprudente témérité dont ils donnent trop souvent l'exemple, avaient cru pouvoir devancer la marche du bateau à vapeur et passer devant lui. C'est encore la superstition qui les pousse à commettre ces imprudences i>ù ils jouent follement leur fortune et leur vie ; ils croidnf que, s'ils sont obligés de changer de direction pour laisser passer devant eux uii navire qui croise leur route, quelque malheur les menace, et pour éviter un danger imaginaire, ils affrontent de gaieté de cœur un péril bien plus réel.
La côte de ChiQe décrit, du golfe du Pe-Tche-Li au golfe du Tong-King, un grand arc de cercle dont l'embouchure du Yang-Tze-Kiang marque à peu près le milieu ; de part et d'autre de cette embouchure, elle offre des aspects bien différents. Au sud, la mer vient baigner le pied des montagnes, et le rivage décrit une ligne sinueuse dentelée à l'inOni par de profondes Schancrures ; les abords de cette côte rocheuse sont parsemés d'îles et de récifs. Au nord, au contraire, la rive, formée d'alluvions, est plate et se prolonge au loin sous la mer par une pente insensible qui la rend redoutable aux navires; elle n'offre pas un havre, pas un port où il soit possible d'aborder, à l'exception de la presqu'île de Chan-Tong, contrée montagneuse qui en rompt pour un instant la
igné continue, et présente aux navigateurs quelques points de refuge.
Dès qu'on a dépassé Tarcbipel de^ Tchou-San, la mer change de couleur; elle prend une teinte jaune sale qui dénote le voisinage d*un grand fleuve ; on se trouve, en effet, dans le Yang-Tze-Kiang, dont l'embouchure, si large qu'on y peut naviguer pendant plus de sii heures sans en apercevoir les rives, est cependant tellement encombrée de bancs de vase, que la navigation y est très^difficile. C'est ce fleuve, aux eaux épaisses et launes, que les Européens nomment, je ne sais trop pourquoi, fleuve Bleu, et que les Chinois désignent par les noms de Kin-Cha-Kiang, fleuve au sable d'or, Ta- Kiang, grand fleuve, ou Yang-Tze-Kiang, fleuve fils de l'Océan.
C'est sur le Rouang-Pou, une petite rivière qui vient se jeter dans l'embouchure même du grand fleuve, que s'élève la ville de Shang*-Haï. Au sortir du Yang-Tze-Kiang, le Rouang-Pou, qui a bien la largeur de. la Seine, ne semble plus qu'un misérable ruisseau indigne de l'attention du voyageur ; les campagnes qui le bordent de chaque côté sont fertiles et bien cultivées, mais la végétation y perd le caractère tropical qu'elle affectait dans les provinces du Midi. La petite rivière se dirige du sud au nord, et déjà l'on est tout près de Shang-Haî, que rien n'en peut faire soupçonner l'existence. Un coude brusque du cours d'eau, qui coule alors de l'ouest à Test, vous met subitement en présence d'un quai magnifique bordé de palais; c'est la concession anglaise. Au devant, une quantité de navires, de tous genre.s, de toutes formes, de toutes dimensions, de toutes nationalités, reposent sur leurs ancres au milieu du Rouang-Pou; à droite, s'étend le long de la rive uiie longue ligne de quais de débarquement où sont amarrés des navires que l'on charge ou
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que Ton décharge; derrière ces wkarves s'élèvent d'immenses godowns ou magasins, dans lesquels s'entassent caisses et ballots; c'est le quartier de Rong-Kiéou» ce qu'on nomme improprement la concession américaine.
Tous les quartiers habités de Shang-Haî se sont élevés sur la rive gauche de la rivière et se succèdent en la remontant dans Tordre suivant : de Test à l'ouest, la concession Américaine; du nord au sud, la concession Anglaise, la concession Française, la ville chinoise et ses faubourgs. Les concessions sont séparées les unes des autres par de petits ruisseaux dont les noms sont bien connus des résidents européens en Chine : le Yang-King-Pang entre les concessions française et anglaise , le Sou-Tchéou-Creek entre les concessions anglaise et américaine.
11 y a à peine une trentaine d'années, Shang-Haî était une petite sous-préfecture d6nt rien ne faisait présager l'importance ni le développement futurs. Désireux d'augmenter le nombre des ports ' ouverts à leur commerce, les Anglais jetèrent les yeux sur cette petite place ; sa situation au centre d'un riche district qui produisait la soie en abondance, le voisinage de la ville renommée de Sou-Tchéou, enfin la proximité de la mer et du Yang-Tze-Kiang qui permettait d'y amener facilement tous les produits de l'intérieur de la Chine, les décidèrent à en imposer l'ouverture au gouvernement chinois. Le traité de Nan-King donna le droit à tous les négociants étrangers de s'établir à Shang-Haï, d y louer des terrains aux indigènes et de s'y livrer au commerce, moyennant une rente annuelle payée par l'intermédiaire des consuls au gouvernement chinois, qui n'abandonnait aucun de ses droits sur les portions de terrain ainsi concédées. Le développement de là nouvelle colonie fut d'abord assez lent, et sans les événements politiques qui
y fireni affluer la population et les affaires, elle n*eùt sans doute jamais atteint Tétat de prospérité où elle a pu arriver.
Elevée sur des rizières qu'il avait fallu remblayer, la nouvelle ville resta longtemps soumise à des influences délétères qui en rendaient le climat excessivement malsain» surtout pendant la saison des chaleurs. Peu à peu» cependant» le mouvement des affaires se développant, les résidents» dont le nombre augmentait en même temps, purent commencer des travaux d'assainissement et d'embellissement qui» continués avec régularité, ont fini par faire de la concession Anglaise de Sbang-Hai Tune des villes les plus agréables et les plus saines de tout rOrient. Je dis à dessein la concession Anglaise, parce que les deux autres, restées longtemps en dehors du mouvement qui assurait le développement régulier de la première» lui sont encore de beaucoup inférieures.
Cela tient à la différence de tempérament des nations appelées à coloniser dans ce nouveau port; les Anglais montrent partout où ils vont un admirable esprit d'oi^ nisation et d'économie administratives qui leur permet de prospérer» là où nous avons les plus grandes difiicultes à nous établir; chez eux l'initiative individuelle, à l'exercice de laquelle les agents du gouvernement n'apportent aucune entrave restrictive, réalise dans Tintéret général des prodiges que Ton ne saurait trop admirer. A peine débarqués» les premiers arrivants se réunissent, noinment des délégués chargés de pourvoir aux premiers besoins de la colonie naissante et de jeter les bases d'une organisation municipale ; dès lors» édilitè, voirie, police, tout se trouve réglé et administré par ceux qui ont le plus grand intérêt à ce que tout se fasse avec ordre et économie. C'est ainsi que les choses se passèrent dans Torigine à Shang-Haî ; et dès lors, sans qu'il
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fût intervenu aucun arrangement officiel, et simplement par la force des choses, la colonie anglaise présenta ce spectacle étrange d*une ville libre élevée sur un territoire qui ne lui appartient pas, administrée par ses citoyens qui y entretiennent à leur solde un corps de police, y prélèvent des impôts et y exercent avec la plus grande indépendance tous les droits d'un pouvoir exécutif qui ne leur a pas été officiellement délégué, mais qui leur a été concédé tacitement. Dans cette ville cosmopolite où toutes les nations sont représentées, aucun agent d'un gouvernement quelconque n*exerce d'influence prépon* dérante ; le consul d'Angleterre lui-même n'y a pas plus de droits que ceux des autres pays. Si l'on doit juger par les résultats des mérites pratiques d'une organisation administrative, il faut reconnaître que celle-ci est la plus parfaite qu'il soit possible de rencontrer, et Ton ne saurait trouver de plus éloquent exemple de Tinfluence que peuvent exercer les libertés municipales, sagement comprises, sur la prospérité d'une ville, le maintien de l'ordre, la bonne administration et le bon emploi des deniers publics, tant au point de vue de l'utilité qu'à celui de l'agrément. La municipalité de la concession anglaise de Shang-Haï peut être fiêre de son œuvre et se glorifier d'avoir fondé une ville que Ton a pu justement appeler « la Colonie Modèle. »
Trois lots de terrains contigus avaient été désignés à l'origine par le gouvernement chinois aux nationaux des trois puissances qui avaient conclu des traités avec la Chine en 1842-44 : l'Angleterre, la France et les États-Unis. Il eût été à désirer que ces trois concessions fussent administrées en commun sur le môme pied. Hais des divergences d'opinion s'opposèrent à l'exécution d'un projet qui eût fait également participer toutes les parties de la nouvelle colonie aux bienfaits d'une organi-
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sation libérale et de Tinitiative individuelle. Les consuls de France et des Etats-Unis exprimèrent le désir de voir administrer par des conseils différents les territoires attribués à leurs nationaux. Enfin, les errements d'indépendance mis en pratique par les Anglais sur leur territoire étaient trop différents des théories admitiislratives qui avaient alors cours en France pour pouvoir êlre appliqués sur la concession Française. Le consul y retint tous les droits d'un pouvoir souverain sans limites et sans contrôle. Cependant, pour atténuer ce que pouvait avoir d*abusifce pouvoir discrétionnaire, une commission municipale avait le droit de voter les recettes et d'approuver les dépenses décrétées par l'autorité consulaire. On corps de police entretenu par la municipalité, mais placé directement sous les ordres du consul, devait faire respecter Tordre sur la concession et s'opposer au besoin aux vel léités d'opposition de la commission municipale qui, certain jour, trouva la salle de ses séances occupée militairement. De pareils procédés frappaient d'étonnemcntet de stupeur nos voisins de la concession Anglaise, qui ne comprenaient rien à ce qui se passait chez nous et qni, croyant qu'un tel régime de compression était nécessité par l'esprit d'insubordination de la population, avaient fini par avoir de la concession Française et de ses habitants l'opinion la plus détestable et par la considérer comme un quartier mal famé.
Un pareil jugement était certainement rempli d'exagè' ration, sans manquer tout à fait de fondement; le système d'administration adopté sur la concession Française en avait éloigné tous les étrangers, et môme ceux de nos nationaux qui, n'y ayant encore aucun intérêt engagé, préféraient aller s'installer sur la concession Anglaise où ils trouvaient plus de commodités, d'agréments, et aussi un régime plus conforme à leurs sentiments lil)é-
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raux •. Ce n'est pas à dire, cependant, qu'il n'y eût sui* la concession Française des personnes respectables; quelques négociants qui y avaient acquis dès le début des intérêts considérables, et qui s'y trouvaient dès lors retenus, formaient un petit noyau dliommes intelligents et honorables sur lesquels on eût pu compter pour doimer à notre concession, si on leur eût laissé plus d'indépendance, le développement quç les Anglais donnaient à la leur; malheureusement ils étaient peu nombreux, et ils étaient les premiers à gémir et à souffrir du régime exceptionnel qui pesait sur eux. Le reste de la population se composait pour la majeure partie de matelots et de cuisiniers de toutes les nationalités, débarqués par les navires de commerce. Pour toutes ces raisons la concession Française resta longtemps très-pauvre, et les maigres revenus quelle tirait de ses habitants suffisaient à peine à entretenir le corps de police destiné à assurer le maintien de Tordre au milieu d'une population flottante, grossière et turbulente» et à exécuter les travaux de première nécessité.
Au contraire, tous les grands établissements de commerce et de crédit affluaient sur la concession Anglaise, et contribuaient à augmenter considérablement la prospérité de ses finances.
Le quartier de Rong-Kiéou resta longtemps presque désert et ne servit tout d'abord qu'à rétablissement de quelques docks pour les réparations des navires et de quelques magasins. La constitution américaine, qui ne reconnaît pas l'adjonction de colonies en pays étrangers, n'autorisait point le consul à accepter au nom des Etats- Unis une concession môme temporaire en Chine. Il n*y
* L'agence du Comptoir d'escompte, à Shang-Haï, notamment, est installée sar la concession Anglaise.
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eut donc pas lieu de créer une commission municipale américaine pour administrer une concession qui n'existait pas, et en 1865 le territoire deRong-Kiéou futréani pour l'administration municipale à la concession Anglaise.
Toutes ces circonstances contribuèrent à donner à chacune des trois parties de la ville européenne de Shan^- Haï un aspect bien différent. La concession Anglaise avec ses rues bien tracées et bien entretenues, ses maisons spacieuses et monumentales entourées de grands jardins, habitées par les plus hauts représentants du commerce et de la banque, devint la ville aristocratique, la ville par excellence; Rong-Kiéou resta le quartier maritime, animé durant le jour par le mouvement des marchandises, désert et dangereux dès que la nuit était tombée ; la concession Française formait le bas quartier, le faubourg de Shang- Haï, mal construit, mal entretenu, hanté par une population hétérogène, d'apparence et de mœurs suspectes, qu*y attiraient les bouges, les tripots et les lieux mal famés qui s y étaient établis.
Le développement de la colonie de Shang-Haï fiit d'abord progressif et régulier comme celui de son commerce, jusqu'à l'époque où lés rebelles Tchang-Mao, s'étant empai*és de Nan-King et de Sou-Tchéou, commencèrent à se rapprocher du Rouang-Pou. Les populations qui fuyaient devant les bandes indisciplinées de l'empereur Taè-Ping vinrent demander un refuge et une protection aux étrangers; la ville chinoise où les rebelles pénétrèrent deux fois ne leur offrait pas un asile assez sûr. Alors commença pour la colonie européenne de Sbang-Haî une période d'agio, période fiévreuse et malsaine où l'on vit des fortunes s'édifier en quelques heures, où une spéculation effî*énée attira de toute part une foule d'aventuriers et de chevaliers d'industrie. Pour loger l'énorme affluence des fugitifs
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chinois, il fallut élever à la hâte des quartiers entiers ; dès lors, la spéculation sur les terrains, sur les maisons, sur les matériaux de construction, prit un développement extraordinaire. Pendant que les particuliers réalisaient à ce jeu des fortunes considérables, les concessions y gagnaient un accroissement notable de rêve* nus; la concession Française y trouva des ressources suffisantes pour exécuter les travaux nécessaires et utiles qu'elle avait été, faute de fonds, obligée d'ajourner jusque-là.
Mais ce n'était pas à cela seulement que se bornait le bénéfice que Shang-IIaî retirait de la rébellion; les insurgés s'étant emparés de Nan-King étaient devenus les maîtres de la navigation du Tang-Tze-Kiang et s'emparaient de toutes les jonques de commerce qui essayaient d'en remonter ou d'en redescendre le cours.
L'interruption du commerce avait fait élever, dansl'in* tèrieur de la Chine, le cours des denrées de première nécessité, comme le sel, à des prix fabuleux. Certains commerçants chinois de Shang-Haï voulurent, avec l'aide des Européens, profiter de cette hausse des prix qui leur assurait des bénéfices facilement réalisables. Les rebelles ménageaient les puissances européennes avec lesquelles ils essayaient d'entrer en négociations pour conclure des ti aités d'amitié et de commerce; ils avaient reconnu à leurs navires de guerre et à leurs navires marchands le droit de naviguer librement sur le Fleuve bleu. Profitant de cette circonstance, les négociants chinois faisaient remorquer devant Nan-King leurs convois de jonques par des navires à vapeur, et les rebelles, n'osant commettre un acte d'hostilité qui eût immédiatement armé TAngleterre, la France et les États-Unis contre eux, laissaient paisiblement passer sous le feu de leurs batteries ces convois pesamment chargés. Arrivés au delà des lignes
des rebelles, les navires à vapeur abandonnaient les jonques qui continuaient désormais le voyage à leurs risques et périls et revenaient en chercher d'autres pour recommencer la même manœuvre. Chacun de ces voyages rapportait aux propriétaires des bateaux a vapeur des bénéfices inouïs. Il y avait encore le commerce des armes et des munitions de guerre ; on en vendait aux impériaux, on en vendait aux rebelles. Tous les vieui stocks d*armes de tous calibres et de tous modèles de l'Europe trouvèrent en ce moment à Shang-Hai un débouché avantageux.
De 1860 à 1863, la colonie traversa une période de fièvre et d'agitation sans pareille. C'est principalement à cette époque que la concession anglaise prit ce caractère monumental qu'elle a conservé depuis lors. On \it s'élever sur le quai de cette portion de la ville des habitations somptueuses, véritables palais que se faisaient construire à grands frais ces négociants enrichis, arrivés quelques années auparavant presque sans fortune et devenus si opulents qu'on pouvait leur décerner le titre de : a Princes du commerce. »
Hais tout cela n'eut qu'un temps; lorsqu'après la prise de Nan-King par les troupes impériales, la rébellion étant définitivement vaincue, tout rentra dans l'ordre de choses régulier, le commerce reprit son allure normale. Cela ne faisait pas l'affaire de tout le monde; on avait pris goût à ces gros bénéfices si facilement gagnés ; plus d'un qui n'avait pas eu la prévoyance, pendant les jours de prospérité, de faire quelques réserves pour l'avenir, et qui la veille encore roulait carrosse, était bien heureux, le lendemain, de trouver pour coucher une botte de paille dans une écurie ou un sac de toile dans un magasin. Les plus grandes maisons elles-mêmes regrettaient le bon temps où ellei voyaient le Pactole couler dans
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leurs caisses et trouvaient dur de limiter leurs gains à ceux que leur assurait un des plus grands mouvements commerciaux du monde entier. La facilité avec laquelle les plus grosses fortunes s'étaient réalisées en peu de temps avait attiré à Shang-Haï de nouveaux négociants, et la concurrence, augmentant de jour en jour, diminua Fimportance des bénéfices réalisés par chacun ; on regrettait les beaux jours et on en souhaitait le retour. Plus tard, les négociants chinois, sortant à la fin de leur timide réserve, se mirent eux-mêmes de la partie et firent concurrence aux Européens sur leur propre terrain et avec leurs propres armes. On n*osa pas s'en prendre directement à ceux qui nous empruntaient ainsi les procédés de notre civilisation alors qu'on s*était pendant si longtemps donné pour modèle. Mais il ne fut pas de mauvaise chicane qu'on ne cherchât au gouvernement chinois ; tout était prétexte à récriminations. Il fallait tout au moins réviser les traités et arracher au gouvernement de Péking les concessions les plus exorbitantes sans lui rien abandonner en retour ; les temps étaient devenus si difficiles 1 Les impatients allaient jusqu'à accuser de mollesse, presque de trahison, les ministres qui n'épousaient pas avec assez de chaleur les regrets et les impatiences de leurs compatriotes. 11 s'est produit simplement à Shang-Haî ce qui arrive partout lorsque l'ordre succède au désordre, lorsqu'il faut faire rentrer dans le calme et dans les conditions d'une vie régulière des appétits enfiévrés et désordonnés. Ministres et gouvernements ne se sont pas préoccupés outre mesure de toutes ces clameurs ; ils ont eu raison : céder à l'entraînement passionné de la population de Shang-Haî eût été commettre un acte d'injustice et d'oppression.
Malgré toutes les plaint(*s, le commerce n'en continue pas moins son train régulier; la prospérité de la colonie
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européenne de Shang-Haî n*a pas cessé d'aller en progressant, et 8*il ne s*y commet plus de Mes eitra* vagances comme celles que Ton pouvait se permeltreaui beaux jours de la spéculation, on ne s*y refuse cependast rien de cequi peut contribuera rendre l'existence plusdouce et plus confortable. La vie y est très-large et, ce qui enfui le principal cbarme, c'est qu'on y jouit de rindèpendanct individuelle la plus complète. Les Anglais y ont apporté avec eux leurs défauts et aussi toutes leurs qualités. L'une des plus estimables est sans contredit le respect absolo qu'ils professent scrupuleusement pour la liberté de cha^ cun. Stricts et corrects, méthodiques et réguliers, ilï apportent un grand esprit d*ordre dans tous les actes de leur vie; dans leur§ établissements^ où rien n est laissé à l'imprévu, chacun a sa besogne déterminée et ses heures de travail bien réglées ; les affaires s'expédient dès lois couramment, sans tiraillement ni difficultés ; le chef delà maison sait qu'il peut compter sur ses employés, et ceux-ci savent de leur cété qu'ils n'auront pas à souffrir des caprices ou du bon plaisir de leur patron. En dehors du service toute subordination disparaît, et supérieurs et inférieurs redeviennent les uns et les autres citoyens de la ville de Shang-Haî, ayant entre eux les relations cour toises de gens bien élevés, sans hauteur ni familiarité déplacée de la part des uns, sans platitude de la part des autres.
A ces avantages la ville de Shang-Haî joint encore ceux que peut présenter une grande ville européenne; les ressources de toute nature y abondent ; des marchés vast^ Qt bien approvisionnés, des magasins pouf' ^s de toutes les denrées que l'on est habitué à reocontrer dans nos climats fournissent à la vie matérielle tout ce que l'on peut désirer ; des lieux de réonion, des clubs, des jeux de paume, des salles de concert, «"
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théâtre, une bibliothèque, offrent à ses habitants des j
distractions intelligentes; un champ de courses ouvert dans le voisinage de la concession Anglaise, des rues {
nombreuses et bien entretenues , des routes bordées I
de villaa et s'étendant jusqu'à une distance de quelques kilomètres daiis4*intèrieur du pays, permettent de faire vers le déclin du jour une promenade agréable et de prendre l'exercice que le climat rend si nécessaire ; enfin, les nombreux arroyos qui sillonnent ce pays et des bateaux très-confortablement installés donnent toutes facilités de faire aux environs de Shang-Haî de longues excursions et de^se rendre à des parties de chasse qui dégénèrent le plus souvent, vu Taboudance du gibier, en véritables scènes de carnage.
Les maisons de Shang-Haï, adaptées tout à la fois aux exigences du climat et aux habitudes du confort européen, ont un^ physionomie à elles et qui ne manque pas d'originalité. De larges vèrandhas abritent les appartements intérieurs contre Tardeur du soleil ; dans les pièces hautes et spacieuses, Tair pénétre par de nombreuses ouvertures, et Ton supplée à l'absence trop fréquente de la brise par la ventilation artificielle produite au moyen despancas; ce sont des espèces de grands éventails suspendus au plafond, pouvant osciller d'un bout de la chambre à l'autre, et mis en mouvement à Taidc d'une corde par un coolie placé au dehors de l'appartement.
Le service y est fait par un nombreux domestique dont
liîs membres ont chacun leurs attributions spéciales. La
ilupart du temps on y trouve d'abord un butlei* ou
\umber one boy, sorte d'intendant chargé de veiller à
ut le service intérieur, investi de la confiance du
aitre et qui a la haute main siu* tout le reste de
domesticité ; il a dans ses attributions la cave, l'of-
ice aux conserves et l'achat des provisions, qui n'est
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pas sans lui rapporter quelques petits profits; les domestiques chinois savent faire danser Fanse du panier tout comme les cuisinières les plus expertes des pays civilisés. On trouve ensuite un number two boy qui est plus spécialement affecté au service particulier de son maître; c*est une sorte de valet de chambre et de valet de pied; c*est lui qui a soin du linge et de la garde-robe ; il sert son maître à table, et, lorsque celui-ci va dîner en ville, il le suit chez l'amphitryon; dans ces réunions quelquefois nombreuses, chaque convive a le sien qui s'occupe spécialement de lui, le sert et ne le laisse manquer de rien ; le service se fait sans bruit, promptement, et présente cet énorme avantage qu'il est fait par des gens trop peu familiarisés avec le langage de leurs maîtres pour pouvoir comprendre la conversation. Le troisième personnage de la domesticité est le cuisinier; les Cliinois ont une aptitude toute spéciale pour la cuisine, et avec une simplicité de moyens invraisemblable ils arrivent à des résultats dont la perfection pourrait à bon droit exciter la jalousie de leurs confrères européens. A ces trois principaux personnages il faut ajouter un nombreux personnel de coolies pour faire les gros ouvrages, de porteurs de chaise, de ma-fou ou palefreniers, de portiers, de veilleurs de uuil, etc....
La plupart du temps les boys, numéros un et deux, gont des Gantonais; grands, bien faits, de belle race, d'une propreté méticuleuse, ils se rompent plus facilement que les indigènes des autres province aux exigences des habitudes anglaises; le reste du domestique se recrute plus généralement parmi les habitants de la localité. Le boy chinois a des qualités précieuses : l'activité et la promptitude dans le service, l'exactitude, la régularité et la propreté ; les attentions qu'il a souvent pour son maître, dont l'habitude lui a révélé assez le caractère
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pour lui permettre de prévenir ses désirs, rendent ses services inestimables pour TEuropéen qui remploie.
Le domestique chinois est intelligent et économe, de bonne tenue; mais, sans éducation, il manque dans la vie privée de sens moral ; laborieux et actif pour son service, il redevient, dès que ses fonctions sont remplies, paresseux et oisif; il perd facilement au contact des Européens les qualités morales de sa race et n*en conserve que les défauts auxquels il ajoute les vices séduisants qu*il emprunte a notre civilisation; ses principaux passe-temps sont le jeu et la débauche. 11 acquiert facilement et emploie à merveille ce jargon bizarre, nommé pidgin englishf langue hétérogène et barbare, sorte de compromis entre les idiomes de l'Europe et ceux de Textréme Orient, à laquelle ont donné naissance l'indifférence dédaigneuse professée par les quatre-vingt-dixneuf centièmes des résidents européens pour le langage du pays et la facilité un peu superficielle des individus à demi dégrossis appelés à remplir prés d'eux le rôle de serviteurs et les fonctions d'interprètes.
Le boy cantonais ne passe en général que quelques années dans la domesticité ; il en profite pour y acquérir un usage assez familier du pidgin-english et, ce qui est plus précieux, une connaissance approfondie du caractère euro^ péen, et surtout de ses faiblesses. Lorsqu'il sent que sa période d'apprentissage est complète, il élève d'un rang sa condition sociale et devient courtier d'affaires; intelligence souple, inventive et peu scrupuleuse, il sait mettre à profit les études et les observations qu'il a faites chez ses anciens maîtres. Si la fortune lui sourit quelque peu, ce qui arrive presque toujours, ce parasite inutile, qui vit tout à la fois aux dépens du producteur et du consommateur, appelle près de lui ses parents et ses amis, à chacun desquels il attribue une part dans
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Texploitation qu'il fait de ses compatriotes et des étrangers. ' C'est ainsi qu'il s'est formé sur les concessions européennes de Shang-Haï, et principalement sur la concession Anglaise, une ville chinoise d'un caractère tout particulier et qui n'a d'analogue nulle part ailleurs. Son développement et sa prospérité ont été singulièrement favorisés par l'extension de la rébellion des Tchang-Mao, et grâc« à ces circonstances, elle n'a pas tardé à suppplanter sa voisine et sa rivale, la célèbre ville de Sou-Tchéou, que la jeunesse dorée avait autrefois surnommée Meï-Jen, Sou-Tchéou la Belle fille.
Cette dernière élait, avant l'insurrection des Taè-Pinj, , le paradis de la galanterie ; Sa renommée était universelle ; c'était l'asile du suprême bon goût et de la parfaite élégance; ses tissus précieux primaient tous les autres ; la société raffinée de l'endroit cultivait les arts; les dames peignaient sur la soie avec l'aiguille ou le pinceau ; les poètes chantaient les louanges de cette Venise lacustre, et tout ce qu'il y avait de jeune, de beau, d'intelligent et d'élégant dans l'empire, s'y donnait rendezvous. « Pour être heureux sur terre, disait un proverbe chinois, il faut naître à Sou-Tchéou, vivre à Canton et mourir à Liao-Tchéou », parce que dans la première sont les plus belles créalures, dans la seconde, les plus riches magnificences, et dans la troisième, les meilleurs cercueils.
L'origine des habitants du quartier chinois des concessions de Shang-Haï, la vanité que leur inspire une fortune facilement et rapidement faite, l'appélit de jouissance qui les possède, la facilité avec laquelle ils sèment l'argent autour d'eux, donnent à cette population un caractère assez dissolu. Au contact des Européens, les vieilles traditions sociales de la Chine y ont subi des atteintes mortelles. Les femmes y jouissent d'une quasi-