‹ À travers la ChineChapitre 12 sur 44 · SHANG-HAI · texte numérisé non relu

SHANG-HAI

liberté qui ne tourne guère au profit de la morale publique. Les personnes du demi-monde qui avaient valu à Sou-Tchéou son antique réputation y ont trouvé des condilions bien plus favorables à leur complet épanouissement et y étalent les insolences de leur beauté et du luxe d'une vie fastueuse. Les femmes mariées elles-mêmes subissent l'influence de ce milieu corrompu et donnent quelquefois prise à la malignité publique par des inconséquences ou des scandales que leur eussent épargnés les vieilles traditions de réserve de la bonne société. Un fait de ce genre, qui est à lui seul tout un petit roman, venait de mettre Shang-Haï en émoi au moment où nous y arrivâmes.

Pour juger les délits commis sur sa concession par les sujets chinois, l'Angleterre a, de concert avec le gouvernement de Péking, installé une cour mixte, où elle est représentée et qui est présidée par un mandarin. Son prétoire, où l'on n'appelle d'ordinaire que les causes du plus médiocre intérêt, est peu fréquenté. Un spectacle étrange attira cependant la foule, vers la fin du mois de décembre 1875, dans la direction des bâtiments où siège ce tribunal. Une jeune fille d'une beauté fraîche et délicate, assise sur une brouette et revêtue des vêtements rouges d'une jeune mariée, venait en avant d'un groupe d'agents de police qui entraînaient au milieu d'eux un jeune homme de bonne mine et qui était lui-même d'une beauté remarquable. Un groupe de riches Cantonais, habitants de la concession, dont les sentiments paraissaient violemment surexcités, le poursuivaient de leurs injures et de leurs malédictions jusque dans la salle d'audience de la cour mixte, où ils pénétrèrent avec les deux précédents personnages.

Yang-yé-lin, ainsi s'appelait le jeune homme, était acteur de profession, et son intelligence, sa souplesse,

mais surtout sa beauté, lui avaient valu une rëpatation méritée. Les dames chinoises de Shang-Haî, disait-on, ne pouvaient le voir une foie sans se retirer profondément impressionnées, et Ton parlait complaisamment des passions qu'il avait inspirées en nombre, disaient les amateurs de scandale, véritablement prodigieux. Car, contrairement aux habitudes de retenue des autres villes de lu Chine, les mœurs faciles de la société chinoise de Sbang- Haï permettent aux dames de cette ville de se rendre au théâtre. Or, parmi les nombreuses victimes qui portaient dans leur cœur la blessure qu*y avait faite la vue du trop séduisant acteur, se trouvait, parait-il, une dame cantonaise qui avait une fille, non pas sa propre fille, mais m enfant qu'elle avait achetée dans sa jeunesse et qu'elle avait élevée prés d'elle. Mère et fille étaient dévorées du même mal : l'amour du beau comédien. Mais la seconde, qui avait pour elle la jeunesse et la beauté, pouvait conserver l'espoir de loucher quelque jour le cœur du Don Juan chinois, tandis que la première, dontb charmes portaient déjà les traces de l'âge, ne pouvait guère entretenir raisonnablement un aussi doux espoir. Elle imagina alors une combinaison machiavélique qui devait lui permettre de réaliser ses espérances coupables. Profitant d'une absence qu'avait été obligé de faire son mari, un riche courtier d'affaires cantonais, elle entra en relation avec Yang-yé-lin et lui offrit sa fille en mariage; il est probable que dans ce marché elle était mue, comme le dit un journal anglais de Shang-Haî, << par tout autre chose que par ses sentiments maternels, et que la jeunesse de la fille devait faire la compensation des défectuosités de la mère. » Yang-yé-lin eut le tort grave de consentir à un pareil compromis, sachant bien qu'en Chine encore bien moins qu'ailleurs un mariage ne peut se conclure sans l'assentiment du chef de b

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famille. Néanmoins, on passa outre, sans se préoccuper d'une pareille violation de la loi et des usages, et la mère et la fille, affolées toutes deux par une passion coupable, transportèrent leur domicile dans la maison de l*acteur, au mépris de toutes les convenances et de leurs relations sociales. Les acteurs chinois sont, en effet, con. sidérés, non sans raison, par leurs compatriotes, comme des êtres dégradés avec lesquels ce serait se déshonorer que d'avoir le moindre rapport. Quel scandale ne devait dès lors pas produire un mariage conclu dans ces conditions! La colonie cantonaise s'émut, en effet, de cet événement, et résolut, en se sentant ainsi atteinte elle-même dans sa propre dignité, de prendre en mains l'affaire et de sauvegarder les droits du chef de famille absent. Plainte avait été portée devant la cour mixte, et un mandat d'amener lancé contre Yang-yé-lin et sa jeune femme. C'est l'exécution de cet ordre qui avait révélé à la population de Shang-Haï la gravité de l'affaire et ému sa curiosité. Jusque-là il n'y avait rien que de très-correct dans l'attitude de la société cantonaise et des autorités chinoises, et les journaux anglais étaient malvenus à crier à l'arbitraire lorsqu'il y avait violation flagrante de la loi et des usages, violation préméditée et exécutée par surprise. Je ne sais si le scandale eût été moins grand de voir la fille mineure d'un riche négociant de quelqu'une de nos cités profiter d'une absence de son père pour aller se jeter dans les bras d'un cabotin. Mais quand il s'agit de Chinois, beaucoup ne se croient obligés de respecter ni la logique ni l'équité.

Amenés devant la cour mixte, les prévenus furent d'abord condamnés à recevoir, Yang-yé-lîn, cent coups de bambou pour avoir violé la loi, la jeune femme, cent coups d une latte de cuir sur les joues, pour avoir manqué au respect qu'elle devait au chef de sa famille. Puis le

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magistrat chinois, jugeant que rafTaîre avait une trtp haute gravité, la renvoya devant le tribunal du Tse-sien ou sous-préfet de la ville chinoise de Shang-Haî. Il se trouva malheureusement que ce fonctionnaire était Gantenais, et, ressentant lui-même profondément Tinjure que cette affaire avait fait rejaillir sur ses compatriotes, il se laissa sans doute emporter par son irritation personnelle à des actes que devait répudier Timpartialité d'un juge. Le malheureux Yang-yé-lin fut, dit-on, torturé dans son yamen au point d*exciter la compassion des Chinois euimêmes. La presse anglaise de Shang-Hai s*était emparée de ces faits et, grossissant encore des rapports sans doute déjà exagérés, et dans tous les cas dénués de certitude, elle entra en campagne contre la justice chinoise, contre les mœurs chinoises et contre la colonie cantonaise; bien plus, on fit insérer dans un petit journal publié en chinois sous le patronage de quelques missionnaires protestants, le Chouen-Pao^ des articles d*une violence extrême dirigés contre les Gantonais. Cette polémique souleva une immense émotion, et ceux qui étaient ainsi visés, déjà fort excités, ne songèrent à rien moins qu'à brûler les presses du journal qui les avait si grossièrement insultés. Ils furent cependant détournés de leur dessein, et peu à peu, la polémique s'éteignit faute d'aliments; l'acteur Yang-yé-lin avait été renvoyé dans son pays, le Pé-Tche-Li, et la jeune fille séquestrée; quant à la mère, la plus coupable en toute cette affaire, on n'en entendit plus parler, le mari ayant sans doute désiré, à son retour, voir étouffer ce scandale.

L'émotion commençait à se caFmer au moment oii nous arrivâmes à Shang-lfaï, mais on en parlait cependant encore assez pour que nous ayons pu saisir l'impression des uns et des autres. Ce fait nous avait frappé parce qu'il nous avait donné la mesure de la désorganisation

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morale qui se produit chez les peuples orienlaux au contact des Européens ; il nous avait fait toucher du doigt l'illusion profonde de ceux qui croient que la civilisation européenne ne peut qu*améliorer tout ce qu*elle touche, qu'elle ne peut engendrer que le bien. C'est une erreur. Là où elle rencontre des peuples de même race, de même tempérament, doués d'une civilisation moins avancée, mais cependant dirigée dans le même sens, fondée sur les mêmes bases, oui, Taclion de la civilisation européenne peut être féconde, oui, elle peut produire de bons résultats. Mais lorsqu'elle se trouve en présence d'une civilisation toute différente, entraînée par un courant d'idées tout différent, fondée sur des principes qui n'ont rien de commun avec ceux sur lesquels elle s'appuie, alors, au lieu de féconder, elle ruine. Dans son action révolutionnaire elle commence par détruire sans savoir si elle pourra réédifier, et pour mener plus rapidement son œuvre de destruction, c'est à la base qu'elle s'attaque tout d'abord et contre laquelle elle porte ses premiers coups; entre elle et sa rivale il ne peut y avoir de compromis, car elle est absolue et intolérante dans son essence; elle a adopté à son profit la vieille formule ecclésiastique : « En dehors de moi point de salut » ; et, comme elle veut sauver ou dominer à tout prix, elle engage la lutte, lutte ardente, lutte dévastatrice où tous les coups portent, lutte sans quartier ni merci, d'où ne peuvent sortir que l'affaiblissement et la ruine, jusqu'au jour où son adversaire, épuisé et meurtri, succombe définitivement et la laisse seule maîtresse du champ, de bataille. Combien d'exemples n'en avons-nous pas eu déjà? Que sont devenus leslncas, les Peaux-Routes, les Hindous et les Turcs?

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